![]() |
Louis Emile
Minet, La Mare d'Alizay, HST, 40x56, sbg, 1903, Musée Municipal de
Louviers
|
Qui a peint le Val de Pîtres ? (5)
Aujourd'hui, suivons notre ami et
sémillant historien, notamment des Deux Amants, Jean Barette, qui publie dans
ce bulletin, un excellent article sur Alizay. Marchons donc dans ses traces et
étudions ''La mare d'Alizay'', de Louis Émile Minet.
Né à Rouen en 1841 (Claude Monet est né en
1840), il fera toute sa carrière artistique dans la région normande, où il
acquiert une réputation certaine, comme le confirme l'achat de cette œuvre
auprès de l'artiste par le Musée de Louviers en 1903.
Nonobstant, comme tout peintre recherchant
la reconnaissance de ses pairs avant d'envisager une notoriété nationale, il
envoie ses toiles au Salon (1) dès 1876. Le succès est au rendez-vous,
puisqu'en 1882 le Salon le gratifie d'une Mention Honorable pour Les
foins à St Aubin (Seine inférieure). Puis, en 1886, L'appel au passeur lui
vaut la Médaille d'Or au Salon Municipal de Rouen. Fort de ses succès, il
succède à Gaston Le Breton au poste de Conservateur du Musée des Beaux-Arts de
Rouen, charge qu'il conserve de 1905 à 1922. Il décède l'année suivante à
Vernon.
(1) : Salon des
Artistes Français à Paris : célèbre Salon centenaire, recevant chaque année
plusieurs centaines de milliers de visiteurs.
Il connaît parfaitement bien notre région
puisqu'il débute sa formation comme dessinateur 'd'indiennes' sur étoffe à
Elbeuf, riche cité industrielle de filature, tissage, teinture... depuis le
milieu du XVIIIème siècle. Un temps, il envisage même la création, avec son
père, d'une fabrique d'apprêt pour drap. Attiré par les Arts, il intègre
l'Académie de Rouen sous la direction de Gustave Morin, puis complète sa
formation à Paris dans les ateliers de Lefebvre et Guillemet. Lié d'amitié avec
le peintre Edmond-Adolphe Rudaux (1840-1908) de Saint-Pierre-lès-Elbeuf, durant
son séjour elbeuvien, il parcourt les sites pittoresques des alentours et se
prend de passion pour les rives de la Seine et ses activités artisanales, un
intérêt qu'il conservera toute sa carrière durant.
Même si Camille Pissarro (1830-1903)
séjourna à l'automne 1892 chez Octave Mirbeau (1848-1917) aux Damps (2), la
construction de la gare d'Alizay en 1896 (3) permit à de nombreux artistes de
découvrir notre vallée de l'Andelle et les environs de Pont-de-L'arche ;
citons Gustave Loiseau qui achète une maison à Saint-Cyr-du-Vaudreuil en 1899,
Léon Suzanne (1870-1923) à Poses (4) ou Joseph Delattre (1858-1912) à
Pont-de-L'arche entre autres. Il est à parier que c'est lors de l'une de ses
visites dans notre région, probablement en descendant du train, que Louis-Émile
Minet découvre la mare d'Alizay.
(2) : Cf. bulletin 7. Pissarro y peint des toiles impressionnistes merveilleuses montrant « Le
Jardin d’Octave Mirbeau », avec la plaine d’Alizay pour fond.
(3) : La ligne
ferroviaire Paris-Rouen ouvre en 1843 ; deux gares se succèdent à Alizay : une première
lors de la création de la ligne, puis une seconde de marchandises en 1896.
(4) : Cf. bulletin 10. Léon Suzanne y rencontre 'LE' peintre de Poses, Marcel Niquet.
Détaillons un peu, si vous le voulez bien,
La mare d'Alizay.
- sa composition est plutôt
académique ; comme le décrit Michel Natier, Conservateur du Musée de
Louviers : « Les œuvres de Minet ne sont pas à proprement
parler d'une facture impressionniste. Il reste dans le traitement relativement
classique du paysage avec ce souci du détail, notamment botanique. Il traite de
scènes pittoresques, pêcheurs, rue de Rouen... » (5) En effet, l'étude de
l'éclairage par notre peintre, se conclut par une lumière ambiante, là où un
impressionniste aurait éclaboussé l'eau de taches vives des trouées de ciel
dans les arbres.
(5) : in Paysages
d'eau, catalogue d'exposition, Musée de Louviers, 2013, éd. Point de vues
![]() |
Pêche à la violette devant Elbeuf, 1887, Musée d'Elbeuf |
Ainsi que nous le
notions quelques lignes auparavant, plus que le paysage fluvial, c'est sa
description des activités artisanales liées au fleuve, qui caractérise l’œuvre
de Minet. A l'instar de Pissarro, son discours est, avant tout, social. Le
labeur des petites gens constitue son sujet de prédilection. Évidemment, ici
s'arrête la comparaison avec le Maître Impressionniste, leurs factures
picturales se positionnant aux antipodes.
- structure : trois plans se
succèdent : la berge avec ses herbes folles ; la mare calme ; et
le fond d'arbres à la riche frondaison.
Quelques trouées ténues dans le feuillage
laissent percer un ciel laiteux, seuls mais suffisants espaces de respiration,
dans une composition plutôt fermée.
- la touche est lisse ;
cependant, le premier plan ainsi que le dernier, montrent une touche libérée
qui fait bien ressortir, par contraste, le calme des eaux à la touche bien
fondue.
- la chromatie, un camaïeu de verts
de différentes valeurs ; l'emploi du jaune simulant la végétation
surnageante apporte toute la lumière à la composition.
Et puis, dans la frondaison, retenons ces
touches laiteuses, très claires en comparaison avec les tonalités de verts
employés, qui 'ouvrent' profitablement la composition et permettent au
spectateur de mieux 'respirer'.
Quelques remarques intéressantes :
Louis-Émile Minet a parfaitement
retranscrit l'impression de mare : eau peu profonde, très peu de
reflets ; pas de bleu, pas de touches rapides dépeignant une eau vive.
Notre peintre en fait une mare d'une
certaine largeur et importance. En effet, les extrémités du plan d'eau
débordent du cadre de sa composition ; il se rapproche d'un cadrage
photographique ! Le spectateur peut ainsi s'imaginer que La Mare d'Alizay
possède une étendue certaine (cqfd).
Les trois petits canards au col blanc, au
milieu de la mare ont deux fonctions : ils amènent un peu de vie et
participent, discrètement mais fort efficacement, à la construction de l'échelle
de la composition.
La qualité de dessin et d'agencement de
notre toile, anodine pour l'époque et le goût classique des amateurs d'art, car
ne décrivant une scène ni historique ni mythologique, montre le savoir-faire
des peintres sortis des Académies et des ateliers classiques. Dessin,
méthodologie, rigueur technique sont les piliers du paysagisme français dont
sont issus, quasiment durant un siècle et demi, les peintres, toutes mouvances confondues,
qu'ils soient réalistes, impressionnistes, fauves, cubistes, et même abstraits.
Quid de notre mare aujourd'hui ?
Selon M. Yves Grenier, élu local et
historien d'Alizay, notre étang aurait appartenu à la propriété Lessière,
''Villa Les Glycines'', dont le manoir se trouve encore au 59 rue de L'Andelle.
Le parc se poursuivait de l'autre côté de la rue de la Garenne, à laquelle
l'imposante bâtisse est adossée. Et ce parc forestier abritait une mare,
aujourd'hui asséchée et remplacée par des maisons modernes. Ajoutons que la
''Villa des Glycines'' fut transformé en hébergement, ''L'Hôtel des Deux
Lions'', en activité jusque vers les années 1998 (6).
(6) : Nous
remercions M. Grenier pour ses précieuses informations sur l'histoire d'Alizay.
Eric Puyhaubert
voir notre article suivant sur Georges Cyr
Bibliographie :
Musée de Louviers
Base Joconde
Eisenberg et Lespinasse, La Seine
Editions des falaises, 2013
Jeanne-Marie David, Au fil de l'eau,
seine de travail, catalogue d'exposition, 2017, Musée de L’Hôtel Dieu,
Mantes-la-Jolie
Archives personnelles
Colette à Alizay
Venue se reposer à
"château d'Alizay", elle écrit :
"Ce n’est pas
un château, c’est une petite maison restauration. Ce n’est pas une demeure
isolée, elle est dans le village. On ne voit pas la Seine, il n’y a pas assez
de pente. Il n’y a pas de parc, c’est un jardin assez petit. Tout cela admis,
nous ne sommes pas mal." (12 mai 1939, Alizay)
La diversité des
constructions semble l'impressionner : "Que c'est beau, une verdure si
profonde. Deux, trois, quatre châteaux à la file sont blancs, rouges, carrés et
emmerdants, mais vient un cinquième qui n'est que folie, conception de Robida
...."
Carlos Schwabe, (1866 1926), artiste-peintre né allemand, naturalisé suisse, vécut en France, de 1884 jusqu'à sa mort.
Illustrateur
renommé des œuvres de Mallarmé, Baudelaire, Zola , José-Maria de Heredia, Pierre Louÿs, Catulle Mendès, etc., il est considéré comme un
précurseur de l'Art nouveau, et comme l'un des symbolistes les plus personnels, ayant des préoccupations religieuses
et sociales.
En 1905 il écrit qu'il se "débarrasse de cette formidable maison d'Alizay" (c'était le château), où il a vécu de 1902 à 1907, avant de s'installer à Neuilly
![]() |
Carlos Schwabe, La vague. 1907
|