Affichage des articles dont le libellé est Alcoolisme. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Alcoolisme. Afficher tous les articles

1 décembre 2019

L'absinthe, de Philippe Zacharie, peintre né à Radepont


Philippe Zacharie L'absinthe ou L'alcool ou L'alcool rend fou, 1909, Musée des Beaux-Arts de Rouen , huile sur toile de 120 x 200 cm.
Philippe Zacharie L'absinthe ou L'alcool ou L'alcool rend fou, 1909, Musée des Beaux-Arts de Rouen , huile sur toile de 120 x 200 cm.

Philippe ZACHARIE (1849-1915) L'alcool


Philippe Zacharie est un peintre académique français. Réputé en son temps, oublié du grand public aujourd’hui, il fait partie de cette cohorte dans laquelle les historiens d’art empilent les peintres classiques du XIXème et début du XXème siècles.
De formation académique à l’Ecole de Dessin et de Peinture de Rouen, de la même promotion qu’Albert Lebourg qui, lui, deviendra un fervent peintre impressionniste, Philippe Zacharie y enseignera à son tour, dès 1874, dont la plupart des Peintres de l’Ecole de Rouen, suivront un long et rigoureux apprentissage, faisant d’eux des dessinateurs et peintres sans faille technique, dans le pur style de l’Art Français du XIXème siècle.
Lauréat de plusieurs récompenses tant aux expositions régionales qu’au Salon Parisien (il obtient la Médaille de 3ème classe au Salon de 1883, puis de 2ème classe en 1911), ses plus belles œuvres sont conservées au Musée des Beaux-Arts de Rouen. L’apparente désuétude dont souffre aujourd’hui l’académisme de son œuvre, tient au fait que ce mouvement classique a essuyé la révolution impressionniste, puis celles cubiste, surréaliste, expressionniste et enfin l’art abstrait pour ne citer que les plus connues ! Mais cette peinture, raillée durant plus d’un siècle par les critiques d’art, affublée pour une certaine frange du pseudonyme d’Art Pompier, verrait poindre une reconnaissance fragile. Car il faut bien se remémorer que les meilleurs chefs de file de ces différents mouvements, sont passés par les fourches caudines des enseignements classiques et intransigeants, leur procurant ainsi une base technique incontournable.

Mais, me direz-vous, quel rapport entre le ‘’val de Pîtres’’ et Zacharie ?

Deux raisons font que notre peintre est le sujet de cet article : la première est qu’il soit né à Radepont et la seconde, qu’il ait pris pour thème de l’une de ses œuvres ‘’l’alcoolisme’’
De Radepont, selon nos connaissances actuelles, seulement quelques dessins de jeunesse de chaumières. Du côté de la municipalité, aucune rue ni autre à son nom… Pour ce qui est de l’alcoolisme, Zacharie nous propose une vraie leçon de peinture, une prouesse technique, un morceau de bravoure intellectuelle.
Philippe Zacharie L'absinthe ou L'alcool ou L'alcool rend fou, 1909, Musée des Beaux-Arts de Rouen , huile sur toile de 120 x 200 cm.

Un homme au regard noir et sauvage, apparemment plus dans son état normal, vient de tirer mortellement sur son épouse et son jeune enfant, à l’aide d’un pistolet qu’il braque maintenant sur le spectateur. Dans sa main gauche, il tient précieusement une bouteille. Malgré tout, les deux malheureuses victimes ne semblent pas avoir été violentées, comme si l’homme avait fait irruption dans la chambre, sous l’emprise d’une furie toxicomaniaque, butant sur la fragile chaise qu’il fracasse, avant d’expulser les deux membres de sa chère famille hors du lit qu’il met sens dessus-dessous.
La simplicité de la chaise paillée comme l’habillement de l’homme avec sa casquette enfoncée jusqu’aux sourcils, témoignent de la modestie du niveau social.

Essayons ensemble d’analyser cette sublime toile :

- Titre : Zacharie donne un double titre à sa peinture : ‘’L’absinthe’’ ou ‘’L’alcool’’ (et même un troisième ‘’L’alcool rend fou’’) ; de plus il date 1909 ; ajoutons que cette œuvre a été exposée au Salon de 1909.
Philippe Zacharie L'absinthe ou L'alcool ou L'alcool rend fou, 1909, Musée des Beaux-Arts de Rouen , huile sur toile de 120 x 200 cm.

- Taille Ses grandes dimensions (1,20m x 2,00m) prouvent que notre peintre destinait sa toile pour le Salon parisien. En effet, pour être plus facilement aperçu parmi les deux mille cinq cent toiles, environ, que le Salon abritait chaque année, les artistes avaient pris la fâcheuse habitude de créer des œuvres de plus en plus imposantes.

- Dessin : évidemment parfait, avec ses ‘’raccourcis’’ comme la semelle de l’homme ou sa main droite braquant l’arme, ou le bras droit de la femme avec le coude en avant.
Philippe Zacharie L'absinthe ou L'alcool ou L'alcool rend fou, 1909, Musée des Beaux-Arts de Rouen , huile sur toile de 120 x 200 cm.

Philippe Zacharie L'absinthe ou L'alcool ou L'alcool rend fou, 1909, Musée des Beaux-Arts de Rouen , huile sur toile de 120 x 200 cm.

- Construction : une redoutable ligne de construction débute dans le coin bas gauche de la toile, emprunte la jambe de l’enfant puis le bras droit de sa mère pour aboutir à la bouteille, réelle auteur de la tuerie ;
Philippe Zacharie L'absinthe ou L'alcool ou L'alcool rend fou, 1909, Musée des Beaux-Arts de Rouen , huile sur toile de 120 x 200 cm.
une seconde ligne, celle-ci plus ténue, passe par le haut de la chemise de nuit de la jeune femme et rejoint, bien sûr, la première au niveau de la maudite bouteille ;
Philippe Zacharie L'absinthe ou L'alcool ou L'alcool rend fou, 1909, Musée des Beaux-Arts de Rouen , huile sur toile de 120 x 200 cm.
notons une troisième, de structure, parallèle à la deuxième afin d’asseoir le dessin, passant par la ligne des épaules de l’homme.
Deux autres belles lignes de construction parallèles, cette fois-ci transversales, donnent toute la puissance et la tonicité au tableau : celle de gauche démarre par le pied de la chaise cannée, passe dans la semelle puis longe la main armée et l'édredon ; celle de droite relie la bretelle de la robe de chambre et la bouteille.

- Chromatie : on pourrait s’attendre à une composition toute de rouge-sang maculée ; eh bien non ! Notre peintre joue plus finement en ne déposant cette couleur que sur le drap qui enserre le criminel, mais certes presqu’au plein centre de la toile et sur le sol, mais non d'une façon dégoulinante.

- Touche : elle est visible, notamment au niveau du canon du pistolet afin de bien marquer les reflets de lumière sur le métal ;
Philippe Zacharie L'absinthe ou L'alcool ou L'alcool rend fou, 1909, Musée des Beaux-Arts de Rouen , huile sur toile de 120 x 200 cm.
cette visibilité des coups de brosse sur l’ensemble de la composition lui apporte un effet de mouvement, de vie (c’est un comble !) ; une touche dite ‘’enlevée’’.

Insistons bien sur le fait que la robe de chambre de la victime est immaculée de sang, à l'instar d'une sainte au linceul blanc ; et que son visage est d'une grande douceur, au dessin soigné et délicat ; tout le contraire pour l'homme.
Philippe Zacharie L'absinthe ou L'alcool ou L'alcool rend fou, 1909, Musée des Beaux-Arts de Rouen , huile sur toile de 120 x 200 cm.

A première vue, le peintre semble proposer un fatras total bien en relation avec le thème qu'il désire aborder. Nonobstant, l'étagement des plans, enfant – femme – homme – édredon d'une part, et le quadrillage des lignes de construction d'autre part, stabilisent réellement le tableau, dans une construction finement et savamment étudiée, qui prouve le grand talent artistique de Philippe Zacharie.
De plus, en ces temps où les dépendances à l'alcool comme à l'absinthe ravageaient les bas niveaux sociaux, notre peintre exécute, à sa manière, un message social fort, l'image remplaçant avantageusement tout écrit moralisateur.

Sources :

- Musée des Beaux-Arts de Rouen (merci à Catherine Regnault)
- Base Joconde
- François Lespinasse : 'L'Ecole de Rouen'
- François Lespinasse : in 'Frechon et les salons', catalogue Rétrospective Charles Frechon
- archives personnelles


Eric Puyhaubert

La lutte contre l'alcoolisme dans nos communes

Affiche d'Adolphe-Léon Willette

Alcoolisme et lutte anti-alcoolisme


L'alcoolisme était au XIXe siècle considéré comme un problème majeur, qui ravageait littéralement les villes et les campagnes. Un territoire comme la nôtre profitait malheureusement à plein des deux raisons qui pouvaient expliquer ce phénomène : l'abrutissement des ouvriers dans les grandes manufactures, en particulier textiles, et la misère qui le portait au cabaret, mais aussi l'environnement de la campagne, où pullulaient les bouilleurs de cru et donc, où le calva, la "goutte", était à portée de main.
Le cabaret est un lieu de rencontre, où l'on discute, où l'on règle des affaires, où circulent les nouvelles, ou peut se faire la politique, mais c'est d'abord un lieu chauffé, où on se repose, à l'abri de ses propres enfants, surtout quand ils sont très jeunes et en surnombre… Misère, alcool, familles trop nombreuses, c'est le cercle vicieux que décrivent de nombreux observateurs, parfois romanciers, comme Zola, Maupassant et bien d'autres.

Régulièrement, en fouillant les archives et en particulier des journaux d'époque, on trouve trace de ce fléau, et de la lutte que les plus conscients tentent de mener contre lui, combat qui n'est pas d'ailleurs toujours bien vu, tant la consommation d'alcool semble faire partie de la tradition et bénéficier d'indulgence et de complicité.
Les femmes étaient doublement touchées, et le plus souvent indirectement, quand leur mari avait trop bu. Telle serait, dit-on, l'origine du nom de la rue des claques, près de la verrerie de Romilly, où la chaleur des fours poussait les maris à trop boire ...


La guerre 1914 1918

On commence à fournir aux soldats un quart de vin par jour, qui sera porté à un litre à la fin de la guerre, sans compter les éventuels suppléments avant ou après les combats. Les chiffres d'achat de vin de l'armée française divisés par le nombre de soldats aboutissent à huit litres par homme et par jour, cela semble bien au-delà de ce qu'il est possible d'avaler, même dans les conditions horribles des tranchées.
Cette forte consommation pouvait aussi tenir à l'utilisation de l'alcool dans la fabrication des munitions, comme le suggère cet appel de L'Union des Françaises contre l'alcool.
La forte demande pour les munitions crée dans le pays une relative pénurie, dont se réjouit en 1916 l'Union des Françaises contre l'alcool :
"La guerre aura fait un mal immense par les massacres et les ruines qu'elle a causée, mais elle fera un bien immense, un bien qui se répercutera au cours du XXe siècle si elle amène la suppression de l'alcool, aussi bien en France qu'en Russie. […]
On sait que l'alcool sert à fabriquer les explosifs; par les énormes quantités soustraites ainsi à la consommation de bouche, le poison national tuera les Allemands et sauvera les Français d'un double danger."

A Pîtres

On trouve en 1886 cinq cabaretiers et un marchand d'eau de vie, pour, rappelons-le, moins de 1000 habitants.
En 1909, le maire, Paul Fréret à la suite d'un débat en conseil municipal concernant le soutien à apporter à un "alcoolique invétéré" demande "que les pouvoirs publics arrêtent les progrès de l'alcoolisme soit par l'établissement d'un impôt prohibitif ou par tous autres moyens, qui ne seront jamais assez énergiques ni trop efficaces".
En 1913, dans le même ordre d'idées, le conseil municipal fait le vœu, pour combattre l'alcoolisme "qui rend inutile le sacrifice de solidarité consenti par les plus prévoyants et laborieux …. que de nouveaux impôts sur l'alcool, prohibitifs par leur élévation, soit votés et appliqués à bref délai".

Fait divers

Un soir vers 7 h 40, Mme Lesueur, épicière à Pîtres, trouve un individu blotti dans un coin de son magasin tenant deux bouteilles sous le bras et deux autres dans chaque main ...
Qu'on se rassure, les coupables, trois jeunes ouvriers verriers de Romilly, furent d'autant plus promptement arrêtés qu’ils venaient, pour préparer leur soirée, d'acheter trois cigares à la marchande de tabac voisine.
On voit par là que l'alcoolisme était aussi une source de délinquance, mais pas de grande subtilité : le cabochon faisait partie des "bousilles" que s'exerçaient à fabriquer les verriers, avec les restes de verre en fin de journée, et pouvait donc être déjà une piste à ne pas crier haut et fort...
... soit en parité de pouvoir d'achat près de 8 milliards d'euros actuels.


Cet aspect de l'alcoolisme avait déjà été pris en compte par les militants antialcoolisme dans cette estimation du coût de l'alcool.

Pour notre région, ce combat passe aussi par la demande de suppression des privilèges des bouilleurs de cru, qui autorisent les producteurs de cidre à en distiller une partie pour fabriquer du calva, source évidente de dépassements quasi-incontrôlables qui inondent la région d'alcool fort à très bas prix. C'est ce qu'attaque le Journal des Andelys (ancêtre de l'Impartial) le 5 décembre 1915 dans l'article suivant, avec appel aux sentiments patriotiques.


Bien entendu, ceux-ci défendent, au nom de la tradition, un droit hérité de Napoléon.
Plus généralement, la résistance aux décrets antialcooliques est plutôt populaire. Ci-dessous, on assiste aux réflexions d'un monsieur qui ne pourra plus siroter son absinthe...

Dans presque toutes les salles de classe des écoles primaires on pouvait trouver ce tableau. Le lecteur attentif aura remarqué qu'il s'agit plutôt de combattre la consommation d'alcool dit industriel. Il n'est pas question (la situation a-t-elle changé) de nuire aux intérêts des producteurs traditionnels de bons produits "naturels". Notons que le calvados n'est pudiquement pas mentionné.


Bon an mal an, l'alcoolisme recule : le nombre de cafés est divisé par deux à Pont-Saint-Pierre entre 1914 et 1924.

Le combat de Mendès-France, député de la circonscription de Louviers

Le fameux verre de lait n'était pas seulement un apport d'aliment de croissance, mais une incitation à combattre l'habitude de faire consommer aux enfants l'alcool, supposé réchauffer, rendre fort, etc.
De décembre 1937 à mars 1938, alors qu’il était député de Louviers, Pierre Mendès-France fait distribuer du lait aux enfants des écoles. Les pesées et les prises de mensurations accompagnant ces distributions permettent de mettre en lumière un meilleur développement de ces enfants.
Il dépose alors un projet de loi afin de généraliser l'expérience à toutes les communes de plus de 500 habitants mais la seconde guerre mondiale coupe court au projet. Au sortir de la guerre, malgré les faibles moyens de la nation, il fait distribuer du lait aux enfants en bas-âge (4-8 ans) aux périodes de temps froid. Malgré la restriction, l’effet fut bénéfique.

En 1956, il interdit l’alcool à l’école aux enfants de moins de 14 ans (on leur en servait auparavant…), mais cela ne plait pas à toutes familles !