3 novembre 2026

Logempré, le château de Pont-Saint-Pierre

Logempré, le château de Pont-Saint-Pierre -

Logempré, le château de Pont-Saint-Pierre

Par Jean-Pierre Demeillers

(Paru dans le n°197 de la revue Monuments et Sites de l'Eure - reproduit avec leur aimable autorisation)


C’est le nom depuis le XVème siècle du château actuel que de nouveaux propriétaires viennent de racheter pour le sauver. Il succède à un ancien château-fort sur motte féodale qui se trouve à quelques centaines de mètres, le Castelier ou Catelier.

Logempré, le château de Pont-Saint-Pierre - Carte générale de la France. 025, [Rouen]. N°25. 8e Feuille / [établie sous la direction de César-François Cassini de Thury] (1757)
Carte générale de la France. 025, [Rouen]. N°25. 8e Feuille / [établie sous la direction de César-François Cassini de Thury] (1757)


Origine de Pont-Saint-Pierre[1]

Au Néolithique, l’Andelle parait avoir été divisée en deux bras qui se rejoignaient au marais de Romilly, et Pont-Saint-Pierre s’est bâti entre ces deux bras, dont l’un, aujourd’hui disparu, a laissé un sillon dans le voisinage de l’église actuelle, non loin de la bordure abrupte du plateau qui domine la rive droite. Les découvertes néolithiques augmentent à mesure que l’on approche de la place de Pont-Saint-Pierre, centre de deux renflements calcaires de la vallée, et il semble y avoir eu là une station néolithique avec habitations sur pilotis. En effet au lieu-dit la Marette ont été trouvés silex taillés et polis, pointes de flèches, poteries, grattoirs, couteaux, haches en serpentine[2]…

Peu de traces des Véliocasses, pourtant très abondantes à Pîtres, et on sait seulement qu’à la fin de l’époque gallo-romaine Pont-Saint-Pierre dépendait du diocèse de Rouen[3]. Le bourg remonterait au Vème siècle, à l’époque mérovingienne, mais on peut supposer une occupation plus ancienne, partant du fait qu’une voie romaine secondaire reliant Rotomagus à Lutèce passait par la vallée de l’Andelle[4]. Elle traverse la Neuville Chant d’Oisel, prolongée dans la forêt de Longboël par un chemin empierré bordé par une tour de guet romaine surplombant la vallée et permettant de voir jusqu’à la confluence de l’Andelle et de la Seine. Ayant enjambé l’Andelle à l’emplacement du pont Saint-Pierre, elle s’engage dans la cavée du château sur le versant sud de la vallée pour rejoindre Amfreville-les-Champs et les Andelys. Le nom de la localité de l’époque peut avoir été Andelae Briva[5], soit Pont-Andelle, avant de céder la place au patron de l’église, Saint-Pierre.

Logempré, le château de Pont-Saint-Pierre - Carte particulière du diocèse de Rouen / dressée sur les lieux par M. Fremont de Dieppe ; gravée par Berey. 1715 (extrait)
Carte particulière du diocèse de Rouen / dressée sur les lieux par M. Fremont de Dieppe ; gravée par Berey. 1715 (extrait)

[1] Avertissement : nous emploierons partout le nom Pont-Saint-Pierre, même si selon l’époque il serait plus rigoureux d’écrire Andellae Briva, Saint-Pierre, Saint-Nicolas de Pont-Saint-Pierre, Saint-Pierre de Pont-Saint-Pierre, etc.

[2] COUTIL L, « Recherches néolithiques dans le bassin de l’Andelle », Bulletin de la Société normande d’études préhistoriques, T. VIII, 1900, Louviers, Impr. E. Izambert, 1901, p. 60-63.

[3] STREIFF R, « La Normandie avant les Normands », Etudes normandes n°10, 3e trim. 1952, Rouen, Association d’Etudes Normandes, 1952.

[4] LAMY J, Histoire de la Neuville-Champ d’Oisel, Rouen, Impr. Rouennaise, 1950.

[5] COUTIL L, op. cit.



Une ligne de défense

Redoutant bandes armées et envahisseurs quelques « feux » se fixèrent au VIème siècle sur le versant sud de la vallée le plus proche d’une source afin de trouver refuge dans les bois avoisinants.

Ici s’implantent la Motte du bourg et le Catelier, ouvrages de refuge, d’observation et de défense, sur un promontoire entre l’actuelle rue René Raban et la route de Flipou. Partant de la confluence de l’Andelle et de la Seine d’autres ouvrages ont été érigés vers l’amont, des tours de surveillance sur des buttes : butte des sarrazins à Amfreville, tour gallo-romaine à Romilly, castelier à Charleval, et cette ligne de défense remonte jusqu’à Lyons la Forêt. C’est qu’au IXe siècle la région est envahie par les Vikings, qui s’emparent de Rouen et remontent jusqu’à Paris. Ils suivent aussi l’Andelle pour se diriger vers le riche Beauvaisis.

Logempré, le château de Pont-Saint-Pierre - Carte générale de toutes les costes de France : 7 Estuaire de la Seine / [Tassin]. 1634 (extrait)
Carte générale de toutes les costes de France : 7 Estuaire de la Seine / [Tassin]. 1634 (extrait)


Création du duché de Normandie

L’Andelle est un enjeu capital entre Charles le Simple et le chef viking Rollon. Afin de retrouver la paix, et incapable de lui résister, le roi de France offre d’abord à Rollon, déjà maître de Rouen, un territoire allant de l’Andelle à la côte de la Manche, puis après de longues transactions la limite est finalement reculée sur l’Epte, la bande de terre entre Andelle et Epte constituant le Vexin normand, et la ligne de défense initialement mise en place sur l’Andelle est renforcée par les Normands pour enrayer de possibles incursions royales vers le duché.

Logempré, le château de Pont-Saint-Pierre - Carte du Duché et gouvernement de Normandie, par le sr Sanson, 1695 (extrait)
Carte du Duché et gouvernement de Normandie, par le sr Sanson, 1695 (extrait)


Le Catelier, la féodalité

Vers le milieu du XIe siècle un château est édifié sur motte castrale, construit en bois et avec palissades, sur cet éperon de 170 sur 70 mètres, aux versants abrupts entourés de fossés escarpés. Il se compose d’un donjon important et d’une basse-cour, ensemble de bâtiments nécessaires aux besoins du seigneur, et de la garnison. Une chapelle, ou église, est édifiée en contre-bas, dédiée à Saint-Pierre, et l’endroit devient la première paroisse de Pont-Saint-Pierre, sous le patronage de l’abbaye du Bec.

Cette place forte fournit à la population un site de repli en cas d’agression mais sert aussi à asseoir la suprématie du seigneur face à la déliquescence du pouvoir central. Ainsi nait le pouvoir seigneurial qui ne tarde pas à s’arroger des droits militaires, économiques, sociaux, judiciaires.

Logempré, le château de Pont-Saint-Pierre - Paroisse de la Neuville-Chant-d'Oisel et environs, plan terrier (terrier 241), 12fi179@Archives départementales de Seine-Maritime, 1769 (extrait)
Paroisse de la Neuville-Chant-d'Oisel et environs, plan terrier (terrier 241), 12fi179@Archives départementales de Seine-Maritime, 1769 (extrait)


Guillaume le Conquérant, la baronnie

Guillaume, né en 1027, considéré comme un enfant illégitime par les partisans de son demi-frère Richard, ne doit sa survie qu’à quelques chevaliers fidèles à son père, parmi lesquels Guillaume Osbern de Crépon de Breteuil, assassiné en 1040 au Vaudreuil sous les yeux de son protégé. Après avoir enfin survécu et assis son pouvoir, il envahit l’Angleterre en 1066, évoquant un droit d’héritage. La bataille d’Hastings le fait roi d’Angleterre et lui donne son surnom de Conquérant.

Comme tout bon seigneur, il se doit alors de récompenser les chevaliers qui l’ont accompagné. Guillaume fils d’Osbern de Crépon et son épouse Adelize de Tosny se voient attribuer la riche terre de la basse vallée de l’Andelle, fertile et giboyeuse, qui s’étend du Val de Pitres aux marches de Radepont, constituant la première baronnie de Normandie[6].

[6] BAUDUIN P, « Autour de la dos d’Adelize de Tosny : mariage et contrôle du territoire en Normandie (XIe-XIIe siècles) », Les pouvoirs locaux de la France du centre de l’ouest (VIIIe-XIe siècle), sous la dir. de D. Barthélémy et O. Bruand, Rennes, PUR, 2005.


La paroisse Saint-Nicolas

De nouveaux venus ne pouvant s’établir sur la rive gauche de l’Andelle, trop étroite, construisent sur la rive droite le long de la voie de Rouen aux Andelys. L’église en bois de la nouvelle paroisse est remplacée par une église de pierre grâce à Hugues, un habitant du pays qui, dévôt de Saint-Nicolas, baptise du nom du saint la paroisse qui devient alors un haut lieu de pèlerinage en Normandie[7]. Les archives de l’abbaye de Lyre fondée par Adelise de Tosny et Fitz Osbern relatent deux miracles concernant la paroisse Saint-Nicolas de Pont-Saint-Pierre. L’afflux de pèlerins contribue à l’image et au développement commercial de Pont-Saint-Pierre durant quelques siècles.

[7] MUSSET L, « Recherches sur les pèlerins et les pèlerinages en Normandie jusqu’à la Première Croisade », Annales de Normandie, Caen, Annales de Normandie, 1962.


Un siècle d’instabilité dans la basse vallée de l’Andelle

Les Crépon de Breteuil, Tosny de Conches, Beaumont de Beaumont-le-Roger, sont tous liés familialement mais farouchement opposés. Les Breteuil obtiennent par succession la baronnie de Pont-Saint-Pierre et sa forteresse, le Catelier, ce que confirme Robert Courteheuse, fils ainé de Guillaume le Conquérant, avant de partir en croisade en 1096. A son retour, il doit affronter son frère Henri, et est battu à la bataille de Tinchebray, en 1106. Il est alors énucléé, pratique courante que l’on retrouvera, et emprisonné à vie. Henri Ier dit Beauclerc devenu duc de Normandie et roi d’Angleterre doit alors faire face aux partisans de Guillaume Clinton, fils de Robert Courteheuse, tandis que le roi de France Louis VI le Gros revendique le duché. La défaite du roi de France à Brémule près d’Ecouis devant Henri qui sortait de son château de Charleval, met provisoirement fin à ses appétits.

Cet épisode sanglant[8] conduit Henri Ier Beauclerc à attaquer Eustache de Breteuil et brûler le Catelier, et le village qui pourtant n’y était pour rien, en 1119. Il donne alors la baronnie aux Tosny, avant de la reprendre quand eux-mêmes se révoltent...

Ces rivalités et trahisons en série, dont les manants de Pont-Saint-Pierre font les frais, montrent l’importance du Catelier pour la sécurité du duché et particulièrement de Rouen. Les événements se précipitent quand Henri Ier Beauclerc meurt en 1135 aux environs de Lyons la Forêt : allié de Louis VI, Thibaud, frère d’Etienne de Blois, nouveau roi d’Angleterre, vient attaquer le Catelier qui lui oppose une farouche résistance.

En 1136 Robert II de Leicester, seigneur de Beaumont recouvre Pont-Saint-Pierre, et ses successeurs Robert III et IV le conservent avec Marguerite fille de Robert II qui épouse un Tosny[9].

[8] VITAL O. Histoire de Normandie, (Coll. Des Mémoires relatifs à l’histoire de France, Paris, J.-L. J. Brière, 1823-1835). Au passage, notons cette histoire horrible : le gendre d’Henri Ier Beauclerc, Eustache de Breteuil, marié avec sa fille Juliane, revendique une place forte à lui promise par son beau-père, ce qui avait donné lieu à un échange d’otages, comme de coutume, les propres enfants des deux parties. A la suite du non-respect de l’accord, ils auront les yeux arrachés. Cela coûtera à Eustache son château, Henri acceptant le sort de ses deux petites filles qu’il avait pourtant livrées à Eustache, puisqu’elles résidaient chez lui.

[9] BAUDUIN P, op. cit.


La Malemaison

Mais le Catelier, uniquement défensif, ne correspond plus aux besoins et aux normes de l’époque, tant militaires que domestiques. En bas du promontoire, à proximité de l’Andelle et d’une source de première importance, future source Pierval, s’étend une vaste plaine bordée par la forêt de Longboël. C’est l’endroit choisi par les Tosny/Beaumont pour construire une place forte, défensive et offensive, la Malemaison entourée de douves, vers 1160. Les matériaux de construction ont sans doute été prélevés à Romilly dans la carrière de la baronnie située au pied de la forêt de Longboël. 

Logempré, le château de Pont-Saint-Pierre - Plan de la forest de Longboël despendant de la maistrise du Pont de l’Arche. V. 1670-1680
Plan de la forest de Longboël despendant de la maistrise du Pont de l’Arche. V. 1670-1680

Le duc de Normandie et le roi de France

A la mort d’Henri II Plantagenêt, époux d’Alienor d’Aquitaine, en 1189, leur fils Richard est intronisé duc de Normandie et roi d’Angleterre, devenant l’un des souverains les plus puissants d’occident. Vassal du roi de France Philippe Auguste, Richard dit Cœur de Lion se prépare à une cohabitation difficile et renforce la ligne de défense de la basse vallée de l’Andelle par la construction de châteaux à Radepont et à Douville, qui s’ajoutent à celle des Andelys. Mais il meurt en 1199 et Jean sans Terre, son frère, qui lui succède est incapable de contrer Philippe Auguste qui veut agrandir son royaume en s’emparant de la Normandie. Après avoir conquis la forteresse de Radepont qui abritait une garnison de 120 soldats, Philippe Auguste se dirige sur le Château-Gaillard dont il s’empare en 1204. La forteresse de Douville, partiellement construite, n’aura joué aucun rôle, et c’est Philippe Auguste qui en achèvera la construction.


De 1204 à1407, les Hangest

Après la conquête de la Normandie le domaine de la baronnie de Pont-Saint-Pierre et son château sont bien sûr confisqués aux Beaumont/Tosny. Philippe Auguste remercie les fidèles qui l’ont entouré jusqu’à la prise de Rouen et un certain Aubert de Hangest, d’une illustre maison de Picardie reçoit la moitié de la baronnie de Pont-Saint-Pierre, dont la Malemaison. L’autre partie, restant domaine royal, est attribuée à Ancel de Roncherolles son capitaine et à Renaud de Boulogne ou de Dammartin[10]. La division de la première baronnie de Normandie persiste jusqu’en 1548, date à laquelle Philippe de Roncherolles la réunit par acquisition.

Les Hangest, châtelains de la Malemaison, occupent des fonctions importantes dans le royaume : conseillers du roi, chambellan, maitre des arbalétriers, grand échanson, lieutenant et capitaine des armées, chevalier, bailli de Rouen et d’Amiens, prévôt de Paris, grand panetier, plénipotentiaire du roi, commissaire aux Etats de Normandie…ou meurent sur les champs de bataille. De 1204 à 1407, huit Aubert de Hangest et un seul Michel, sont seigneurs de la Malemaison.

[10] Le seul Comte de Boulogne très proche du roi Ph.Auguste était Renaud de Boulogne, seigneur de Dammartin.


Destruction et reconstruction

La rivalité franco-anglaise s’accentue, c’est la guerre de Cent ans (1337-1453). A Poitiers en 1356, la chevalerie française est décimée et le roi Jean II dit le Bon est emmené en captivité en Angleterre. Sa rançon, trois millions d’écus or, plusieurs années de budget du royaume, est exorbitante. La régence est assurée par Charles V son fils, qui lui succède en 1364. Le royaume exsangue ne peut plus entretenir et renforcer ses places fortes devant l’avancée anglaise. Pour empêcher toute installation des Anglais, le régent décide de sacrifier autour de Rouen les forteresses d’Orival, de Moulineaux et de la Malemaison de Pont-Saint-Pierre. Dans les deniers jours de septembre 1359 Pierre de Neuville, le bailli de Rouen et un maréchal de France viennent à Pont-Saint-Pierre sur son ordre pour procéder au démantèlement de la Malemaison par arasement de la structure. Aubert VIII de Hangest n’a que 7 ans, circonstances qui ne furent pas étrangères à la décision de détruire son château, et parvenu à l’âge adulte, il se plaint avec véhémence auprès du roi Charles V qui ordonne en 1377 une information contre les coupables, mandement de pure forme qui ne peut être suivi de beaucoup d’effets ! Puis, pris de remords sans doute, il juge plus simple de dédommager Aubert d’une somme de 20.000 francs or, qui pourrait correspondre à environ 4,5 millions de nos euros. La Malemaison est reconstruite avant 1387, puisque, Charles VI qui succède à son père abandonne à cette époque le droit de garde de la vallée à Aubert VIII de Hangest aux dépends de Pont de L’Arche[11].

La place forte a été reconstruite sur les anciennes fondations avec des murs appareillés de pierres de Seine, provenant peut-être de Caumont, acheminées par bateaux. A cette époque pour démanteler une forteresse on n’en détruit pas complètement les murailles mais on rend la défense impossible et le logement inhabitable.

Le nom Malemaison apparaît pour la dernière fois en 1391 et le nouveau château s’appelle Logempré lorsqu’il se rend à Henri V d’Angleterre en juin 1418, à la suite de la victoire anglaise d’Azincourt contre une noblesse française qui persiste à confondre la guerre et les tournois.

[11] REGNIER L, « L’église Saint-Nicolas de Pont-Saint-Pierre et les châteaux de Douville et de Logenpré », Annuaire des cinq départements de Normandie, Caen, H. Delesques, 1909.


De 1407 à 1760, les Roncherolles

Seigneurs de Pont-Saint-Pierre par mariage, ils se succéderont de père en fils. La famille figurait au premier rang des seigneurs de Charlemagne. Elle compte un grand nombre de chevaliers dont le sang a coulé sur tous les champs de bataille, de gouverneurs de places, de conseillers du Roi, de délégués de la noblesse aux Etats généraux, de conseillers Parlement de Normandie. Ils tirent leur nom d’un village du Vexin Normand et sont connus également en Picardie où ils possèdent des seigneuries.

La sœur d’Aubert VIII, Isabeau, se marie en 1367 avec Jean de Roncherolles, grand seigneur du Vexin Normand. Quand Aubert VIII meurt sans enfant en 1399, Jean de Hangest lui succède. Proche de Charles VI, il est mandaté par lui pour une mission diplomatique de grande importance, car Charles VI celui-ci a consenti à marier sa fille Isabelle, qui n’a que sept ans, avec Richard II d’Angleterre, dernier des Plantagenêts, afin d’établir une paix durable entre les deux pays, en vain, car le cousin de Richard, le futur Henri IV d’Angleterre, s’accapare du trône. Charles VI désire alors rapatrier l’enfant en France avec tous ses joyaux, ses meubles, sa dot et ses biens. Jean de Hangest se rend donc en Angleterre avec quelques diplomates puis se retrouve seul, et il devient alors le personnage essentiel qui doit affronter le futur Henri IV et son Conseil. Après de multiples tractations réussies, il fait revenir Isabelle de France en 1403. Il meurt en 1407 sans enfant, et Isabeau de Hangest épouse de Jean de Roncherolles est désignée comme « sœur et héritière du feu Jean de Hangest jadis notre conseiller, chevalier et chambellan, maitre de nos arbalestriers et seigneur de Pont-Saint-Pierre et d’Heuqueville »[12].

Leur fils Guillaume, époux de Marguerite de Léon, est tué en 1415 à Azincourt. La Normandie vaincue, en juin 1418 les châteaux de Logempré, dorénavant désigné sous ce nom, et de Douville se rendent et les biens des Roncherolles sont répartis entre les fidèles des Anglais : Logempré est occupé en 1419 par Marguerite d’Harcourt, dame d’Estouteville, sur ordre d’Henri V. Elle demeure dans la baronnie jusqu’à sa mort en 1421. Après différents occupants anglais, le fameux chef de guerre John Talbot qui avait dédaigné le château de Douville accepte avec empressement en 1428 les domaine d’Heuqueville et de Logempré « qu’il aima fort et où il y avait moult beau lieu et délectable ». Pendant l’occupation anglaise, les seigneurs de Roncherolles se retirent à Mainneville et au Manoir de Roncherolles.

L’année 1420 avait été dramatique pour la France car le traité de Troyes attribuait à une roi anglais la succession du royaume de France, qui sera sauvé, comme on sait, par l’intervention de Jeanne-d’Arc qui, non sans mal incite le dauphin à aller au plus vite se faire sacrer à Reims, et entourée de Dunois, Gilles de Rais, Xaintrailles, La Hire, Alençon enchaîne les victoires, dont Patay où elle fait prisonnier le grand Talbot. Cependant Charles VII essaie en vain par la diplomatie de signer la paix.

Pendant ce temps Logempré est toujours occupé et Louis de Roncherolles en attend sa libération, Charles VII prend le temps de réorganiser une armée hétéroclite de chevaliers et de miliciens qui pendant les pauses ravagent les campagnes et martyrisent la population paysanne, et la misère est la plus totale en France.

En 1445, Talbot est libre des combats et fait exécuter à Pont-Saint-Pierre quelques travaux si l’on en juge par un contrat qui mentionne qu’un fossé est créé venant de la basse-cour au sud du château vers l’Andelle. En 1449 Charles VII constitue enfin une armée de métier et décide de chasser définitivement l’occupant. Il monte sur Rouen où se réfugie Talbot. Les comtes d’Eu et de Saint Pol qui viennent du nord pour faire jonction avec l’ensemble de l’armée décident d’aller dans la vallée de l’Andelle pour loger à Pont-Saint-Pierre. Le vendredi 8 août 1449 « ils vinrent courir devant le chastel de Nogent-pré (lire Logempré). Desquels il y eut trente des plus vaillants de l’avant-garde qui vinrent fourrer et jetter de pleine escousse jusques dans la basse-cour et gagnèrent la barrière et pource qu’ils doubtoient fort les canons et autre artillerie se retrahirent et retardirent pour actendre leur gens. Et adonc les anglois laissèrent couler la harce si hastivement qu’il en demeura d’eux iceulx premiers dedens, qui par ce moyen ils y furent prins prisonniers… ». Il y eut un affrontement à l’extérieur occasionnant des tués de part et d’autre. Le capitaine chef de garnison pour les Anglais, Le Fèvre, a une compagnie d’une trentaine d’hommes. Le samedi le château est conquis et Le Fèvre et sa troupe dépouillés de leurs armements qu’ils déposent dans l’église Saint-Pierre avant d’être libérés. Le dimanche, les comtes voient que la place n’est pas tenable, la pillent et y mettent le feu, et en Talbot « en fut fort courroucé ».

[12] COVILLE A, Les Etats de Normandie : leurs origines et leur développement au XIVe siècle, Paris, Impr. Nationale, 1894.


Remarques sur l’architecture du château

Le corps de logis de Logempré devait avoir un troisième niveau du type chemin de ronde ou galerie couverte, sur lequel étaient installés quelques petits canons, couleuvrines et arbalètes. L’appareillage latéral de reprise des murs des tours de garde est significatif. L’entrée des tours de garde se compose d’un pont-levis, d’une herse et d’un assommoir. Les douves du château remplies d’eau sont plus larges du côté sud, car ce côté était considéré plus vulnérable mais avait été judicieusement armé d’une petite artillerie. Aujourd’hui on constate que le corps de logis sud a souffert de l’attaque alors que le côté nord proche de l’Andelle est mieux conservé. En conclusion : Logempré a été brulé et pillé mais non arasé ce qui permet de constater qu’une grande surface d’appareillage des murs date de 1449. Le pavage du Pré d’auge du XVe siècle est encore présent aujourd’hui.

Logempré, le château de Pont-Saint-Pierre - Plan du chasteau de Pont-St-Pierre donné par Mr de Monfort, [plan du 1er étage], 17e s.
Plan du chasteau de Pont-St-Pierre donné par Mr de Monfort, [plan du 1er étage], 17e s.

Logempré, le château de Pont-Saint-Pierre - Plan du chasteau de Pont-St-Pierre donné par Mr de Monfort, [plan du 2e étage], 17e s.
Plan du chasteau de Pont-St-Pierre donné par Mr de Monfort, [plan du 2e étage], 17e s.


Fin de la guerre, retour des Roncherolles

Rouen reprise, Charles VII poursuit la guerre jusqu’en Guyenne où Talbot, battu à Castillon, trouve la mort. L’efficacité des frères Bureau, artilleurs de qualité, ont permis aux Français de l’emporter. La guerre de 100 ans est terminée !

Pierre de Roncherolles (1420-1503), marié à Marguerite de Châtillon à Alizay en 1452, occupe la fonction de chambellan des rois Louis XI et Charles VIII. Après 1449 il retrouve son château mais bien sûr ne peut l’habiter avant qu’il soit réhabilité. En 1460, un nommé de Montfort, architecte, est mentionné comme responsable de la reconstruction de Logempré dans le dictionnaire des architectes en 1872 : « construit en ses dessins le château de Pont-Saint-Pierre, dans le Vexin normand ». Était-il en famille avec un seigneur de Montfort propriétaire en 1410 du château de Douville ?

On sait qu’en 1465 des tuiles provenant de la Haye-Malherbe recouvrent les toitures des tours de garde du château, ce qui laisse à penser qu’à cette date Logempré est habitable. Mais en 1516, Logempré est couvert en ardoises.


Olivier le Daim, maître de Bernières

Cette période voit apparaitre un sinistre personnage, barbier, conseiller et éminence noire de Louis XI : Olivier de Necker (diable d’eau), qui se fait appeler Olivier le Daim, et sera anobli en récompense de services rendus. Louis XI lui octroie en 1470 des fiefs seigneuriaux à Charleval, Radepont et à Pont-Saint-Pierre, le domaine de Bernières[13]. Mais en 1484 à la mort de son protecteur Le Daim, accusé de nombreux crimes est pendu au gibet de Montfaucon.

[13] Mémoires et notes de M. Auguste Le Prévost pour servir à l’histoire du département de l’Eure recueillis et publiés par MM. Léopold Delisle et Louis Passy, Evreux, Impr. A. Hérissey, 1862-1869.

Pont-Saint-Pierre, centre religieux, administratif, économique, militaire et judiciaire, son évolution à partir du Moyen Age

Dans la société médiévale les seigneurs possèdent les terres, se battent, et sont censés protéger leurs manants en échange d’impôts et de redevances. Ils passent leur temps à la guerre, à la chasse, dans les tournois, les banquets, et à l’administration de leur seigneurie. Dans cette vision de la société le seigneur a un prestige d’autant plus grand que l’Eglise idéalise le rôle du combattant œuvrant pour instaurer la paix de Dieu.

Avec l’essor des échanges, commerçants et artisans deviennent des acteurs essentiels et la puissance seigneuriale diminue crescendo jusqu’à la Révolution de 1789. Pont-Saint-Pierre n’échappe pas à ce mouvement. Au XIIe siècle il y a deux paroisses, Saint-Pierre et Saint-Nicolas, reliées par le pont Saint Pierre, puis Saint-Nicolas, dont le rayonnement du pèlerinage évoqué précédemment est facteur d’expansion commerciale, prend l’ascendant sur sa voisine. Les barons imposent leur droit de ban, économique, judiciaire, social et militaire. Le baillage de Pont-Saint-Pierre est doté d’une cour de haute et de basse justice dirigée par un bailli (création de Philippe Auguste) et comprend une sergenterie avec geôle qui existera jusqu’au XXème siècle, des juges, un tabellion (notaire), un greffier, des officiers de justice…En 1555 par exemple un jugement est prononcé à l’encontre d’un habitant du pays, condamné à mort malgré l’intervention du parlement de Rouen.

Les banalités, ensemble de monopoles, obligent les habitants de Pîtres, Romilly, la Neuville et Pont-Saint-Pierre à utiliser exclusivement le moulin à blé, le four à pain et le pressoir du seigneur. Deux moulins à blé sur l’Andelle se trouvent près du château ; quant au pressoir et au four, ils sont installés dans la basse-cour de Logempré. Il faut de nombreuses démarches à la Neuville Chant d’Oisel pour obtenir l’autorisation de moudre dans son moulin à vent. Seul Pont-Saint-Pierre a droit à deux foires par an, à la saint Pierre et à la saint Nicolas et à un marché hebdomadaire le samedi. La dîme, perçue par l’Eglise, est stockée dans une grange dîmière à Romilly, qui existe encore aujourd’hui. Quant aux taxes du seigneur et du roi, elles sont innombrables : gabelle, taille, cens, octroi, péage, tonlieu, bremennage, champart, flottage du bois…et il a le droit dans ses halles, à l’emplacement de la mairie actuelle, d’intervenir sur les mesures, les poids, l’étalonnage, le jaugeage, et même le glandage, autorisation de faire paître ses porcs sous les chênes de la forêt seigneuriale. A la Révolution ces taxes sont abolies, et seul l’Etat perçoit l’impôt. Pont-Saint-Pierre reste omniprésente et omnipotente sur le territoire de la basse vallée de l’Andelle. Son attractivité commerciale et industrielle perdurera jusqu’au XXe siècle.

Influence et intérêt de l’Andelle

Quand en 1204 Philippe Auguste donne la basse vallée de l’Andelle à ses fidèles chevaliers, il considère sans doute l’importance stratégique du lieu, puis avec la paix la vallée se découvre une vocation économique : l’Andelle représente un important potentiel énergétique, les plateaux fertiles qui la bordent ont besoin de la production d’équipements, le moulin à eau, source d’énergie, est un élément majeur. La mise en valeur de la vallée consiste aussi en canalisation de la rivière, en aménagement de dérivations multiples : biefs, fossés de coutume, qui font mouvoir quantité de moulins à blé, à foulon, à filer, à matériels utilitaires, à utilisation domestique…Pour ces industries la limpidité de l’eau est un avantage qui s’ajoute à la force hydraulique tandis que les débouchés de navigation par l’Andelle vers la Seine ouvrent les marchés de Rouen et Paris. La navigabilité de l’Andelle permet l’approvisionnement en denrées, en matériels et matériaux et l’expédition du bois en provenance de la forêt de Lyons vers Pîtres (une autorisation avec paiement de taxes est nécessaire) où il est entreposé en attente de chargement vers Paris ou Rouen.


La dynastie des Roncherolles

Louis de Roncherolles (1472-1538), marié à Françoise de Halwin, est gouverneur de Péronne, Roye et Montdidier, et chambellan du roi.

Philippe de Roncherolles 1503-1570, marié à Jeanne de Guizancourt en 1527, chevalier de l’ordre du roi, est capitaine des villes et châteaux de Caen et Pontoise. Il acquiert en 1548 la seconde moitié de la baronnie qui était désunie depuis la cession de Philippe Auguste. Après cette acquisition, les Roncherolles s’établissent définitivement à Logempré.

Pierre II de Roncherolles, 1531-1621 marié à Charlotte de Moui, chevalier de l’ordre du roi, est capitaine de 50 hommes d’armes de sa majesté, sénéchal de Ponthieu, député de la noblesse pour le baillage de Rouen aux Etats généraux de 1576, 1583, 1605. A ceux de 1614 qui se tiennent à Paris sur convocation de Marie de Médicis veuve d’Henri IV, Pierre II pousse une harangue mémorable contre l’usurpation de noblesse par les roturiers : « Pierre de Roncherolles, baron de Pont-Saint-Pierre exhala sa bile dans un discours furibond le 27 septembre 1614 jour de la séance royale. Debout le chapeau à la main, il parla avec tant d’emphase et de colère que la voix lui manqua deux ou trois fois. Pour comble de malheur, il avait farci sa harangue à la mode du temps de citations et d’exemples historiques extraordinaires où il s’empêtra si bien qu’on crut qu’il n’en sortirait jamais…tous les nobles n’avaient pas le ton aussi tragique que Monsieur de Pont-Saint-Pierre »[14]. Pierre de Roncherolles obtint du roi Henri III en 1577 des lettres patentes qui lui confirmaient les droits et prérogatives de Conseiller d’honneur né au Parlement de Rouen. Ses descendants les ont conservés jusqu’à la Révolution. En 1582 une chapelle dotée d’une baie à meneau côté nord du corps de logis, consacrée par l’évêque de Rouen, est créée au château. Concernant Logempré l’aveu de 1600 mentionne « le manoir seigneurial est assis en la paroisse dudit Saint-Pierre, lequel est ung château de pierres à pont-levys, couvert d’ardoise, vulgairement appelé le château de Logempré, clos et environné de fossez plains d’eaue..et a audit château basse court close de fosseyes, bastie deplusieurs édifices, grange, pressoir, collombier à pied..». Dans l’inventaire des titres de la baronnie dressé avant la Révolution, pas de baux de la ferme de la basse-cour et du clos de la Fontaine passée la date de 1701. C’est sans doute à partir de cette date que s’opère la transformation des abords du château et la démolition de la basse-cour du Moyen Age.

[14] NORMAND C, La bourgeoisie française au XVIIe siècle, Paris, Alcan, 1908.

Henri IV à Pont-Saint-Pierre, 1589-1590-1592

Le roi vient six fois à Pont-Saint-Pierre, soit environ douze jours, mais on ne peut assurer qu’il logea au château, même si on suppose que Pierre II de Roncherolles reçut le Roi avec beaucoup d’empressement Les lettres qu’Henri écrit à différents personnages sont souvent adressées « du camp de Pont-Saint-Pierre ».. En 1589 Henri IV reçoit des mains du gouverneur Blanc du Rollet la reddition de Pont de l’Arche à Pont-Saint-Pierre. Les articles principaux de l’Edit de Nantes de 1598 auraient été étudiés à Pont-Saint-Pierre et failli y être promulgués, mais reportés sur conseil de son entourage. Il est de tradition dans la commune de Pont-Saint-Pierre de rapporter qu’une habitation ancienne située grande rue, face aux écoles, aurait abrité Henri IV. Peut-être a-t-il reçu Gabrielle d’Estrées à cet endroit ou au château ? Il est à remarquer malgré tout que le roi vint souvent à Pont-Saint-Pierre mais en on ignore véritablement les raisons… 

Pierre III de Roncherolles (1585-1627), marié à Marie de Nicolai, rachète en 1610 la seigneurie de Douville-Calleville et la rattache à la baronnie. Au XVIIe siècle la baronnie devient un marquisat sur décision royale, ce qui donne au seigneur des prérogatives plus étendues et lui confère une notoriété plus importante.

Charles de Roncherolles (1610-1661), maitre de camp d’infanterie, épouse Françoise Lameth. A cette époque les Roncherolles sont voisins d’une famille de parlementaires rouennais de première importance : les Maignart de Bernières. Charles I et II sont successivement présidents au parlement de Rouen (unifié par François Ier en 1515). Charles III habite le manoir Les Maisons situé à proximité de Logempré sur un fief de l’abbaye du Bec. Il jouera un rôle exceptionnel au secours de la population opprimée durant les multiples guerres et décimée par la peste entre 1616 et 1662, période à laquelle il côtoie les grands personnages de l’époque. Le grand historien-voyageur du XVIIe, Dubuisson de Aubenay, ami de Charles, vient souvent aux Maisons et relate dans son  Itinéraire de Normandie en 1640 que « le chasteau paroist assez par le dehors à cause des corps de logis aux coins tourelles en pointe (donc les échauguettes datent au moins du XVIIe siècle), le tout ardoisé…il y a des beaux fossés pleins d’eau et la rivière d’Andelle passe tout contre du costé du nord … » et parle aussi de la source et du cours de l’Andelle « qui passe en 3 bras par Pont-Saint-Pierre » . Est-ce l’évocation du canal au sud du château ? Un petit bras de l’Andelle à cette époque traverse le domaine Les Maisons[15].

Claude de Roncherolles (1636-1700), marié à Catherine le Veneur est désormais désigné comme chevalier et marquis de Pont-Saint-Pierre. Conseiller d’honneur né au Parlement de Rouen, il siège au plus près du doyen de cette instance, « tout de noir vêtu, garni de dentelles ayant sur sa tête un chapeau garni d'une plume blanche, dans un silence absolu, la main levée, prête serment. Alors reprenant son épée qu'il avait déposée en entrant va s'asseoir après les présidents mais au dessus du doyen des conseillers »[16] .

[16] FLOQUET A, Histoire du parlement de Normandie, Rouen, E. Frère, 1840.


John Dewald, professeur d’université en Californie, dans sa thèse publiée en 1987 Pont-Saint-Pierre de 1398 à 1789 s’intéresse à la vie de la baronnie, constituée des quatre villages de Romilly sur Andelle, Pitres, La Neuville Chant d’Oisel et Pont-Saint-Pierre, sur une durée de quatre siècles. Il critique le stéréotype du paysan ou du villageois conservateur et fermé aux transformations économiques et défend l’idée que ce sont les villageois de Pont-Saint-Pierre qui ont d’abord perçu l’importance du marché et en ont profité : dans cette région nous dit l’auteur, le capitalisme rural se manifeste principalement dans l’élite des paysans et des marchands. Mais le thème principal est l’échec des Roncherolles, qui ne s’adaptent pas au développement de l’économie Il attribue ce déclin à la tension qui existe entre l’orientation vers le profit et leurs préoccupations relatives aux objectifs extra-économiques : ils se cramponnent à de couteux symboles de privilèges aristocratiques alors qu’ils sont réticents à investir des capitaux dans le simple maintien de leur propriété. Ils ne voient pas que l’investissement et l’amélioration sont des moyens d’accroître leurs revenus. La famille de Roncherolles est en ce sens représentative pour l’auteur de la noblesse française réactionnaire.

Michel de Roncherolles (1669-1734) marié à Anne Dorothée Erard le Gris en 1706, n’a pas d’enfant. Logempré subit des transformations. Les dessins de Roger de Gaignères du début du siècle nous montrent un corps de logis périphérique complet et la disposition des deux niveaux du château. La partie orientale du logis n’a pas disparu. L’abbé Bertin, en visite à Pont-Saint-Pierre en 1718, vient saluer le marquis Michel de Roncherolles, et décrit un parc soigneusement entretenu entouré partiellement de palissades où l’on peut s’accouder pour le contempler. Cependant, il est déçu de ne pouvoir saluer le marquis, malade, et déjeune à l’auberge « à l’image de Saint-Pierre » située au pied de l’église Saint-Pierre. Cette auberge existait encore au XXe siècle sous l’appellation « Au vieux normand ». L’abbé Bertin ne mentionne pas d’entrée avec pont levis et ne fait à ce sujet aucune remarque particulière. On peut émettre l’idée que la réhabilitation de la façade a été effectuée avant sa visite de 1718 : percement des baies avec cintres à claveaux sans blason sur la clef, toit bâtière surmonté d’un campanile et édification d’un pont en briques à trois arches mais ce n’est qu’une hypothèse.

La succession est assurée par Michel Charles Dorothée de Roncherolles, marié à Charlotte Marguerite de Romilly, sans enfants, lieutenant des armées du roi. Son frère et successeur, - Claude, Thomas, Sybille de Roncherolles (1704-1789), marié à Marie Louise Ameloten en 1752, est lieutenant général des armées du roi. Ce sont les derniers Roncherolles châtelains de Logempré. Ils rencontrent d’énormes difficultés financières et se séparent de leurs seigneuries, dont celle de Pont-Saint-Pierre, vendue au marquis Anne-Pierre de Montesquiou-Fezensac en 1760.


Anne Pierre de Montesquiou-Fezensac (1760-1778)

Fils de Pierre de Montesquiou seigneur de Mauperthuis, Anne-Pierre est un descendant issu d’un rameau de d’Artagnan mousquetaire de Louis XIII et Louis XIV. Il fait carrière comme officier militaire et quand il achète Logempré aux Roncherolles en 1760, il est colonel aux grenadiers de France sous Louis XV. Proche des physiocrates, il se passionne pour l’agronomie et développe notamment un élevage de moutons mérinos dans son domaine de Mauperthuis, contribuant à développer le village. Auteur de poésies et de comédies, il est reçu membre de l’Académie française en 1784. Député de la noblesse aux Etats généraux de 1789, il se rallie au Tiers-Etat, devient rapporteur de la commission des assignats à l’Assemblée Constituante et administrateur du département de Paris en 1791. Mais déçu par la politique il revient dans l’armée, et nommé en 1792 lieutenant général dans l’armée de la Fayette, il se voit confier le commandement en chef des Armées du Midi et des Alpes. Le 24 septembre 1792 à la tête des soldats de la République il entre à Chambéry sous les acclamations de la population et occupe la Savoie. Par suite de graves dissentiments avec la Convention il est destitué pour preuve d’humanisme et de libéralité, il émigre momentanément en Suisse par sécurité et ne rentre en France qu’en juillet 1795. Il s’éteint à Paris en 1798. Le marquis de Montesquiou n’a pas dû séjourner beaucoup à Logempré, plus préoccupé par Mauperthuis et ses fonctions de militaire et de politique.


Antoine, Pierre, Thomas, Louis Caillot de Coquereaumont (1778-1789)

C’est un membre de la noblesse pur et dur, président de la chambre des comptes, aides et finances de Normandie à Rouen, où il possède son hôtel particulier, 22 rue du Beffroy, en plus de nombreuses seigneuries, notamment à Trouville sur mer. En 1778 il achète Logempré au marquis de Montesquiou. D’un tempérament contestataire, exigeant et pas facile, il s’oppose régulièrement aux ordres du receveur général des impôts, et il est souvent en procès avec ses voisins. Le 15 avril 1789 aux Etats généraux en réunion à Rouen, représentant de la noblesse, il défend âprement ses privilèges, n’acceptant aucune concession, et ne figure pas sur la liste des nobles libéraux. Il choisit l’exil en Angleterre, et décède en son château de Trouville en 1795.

Montesquiou et Coquereaumont n’ont guère fait évoluer Logempré, semble-t-il, et on peut supposer que Logempré ne subit aucun travau de 1734 jusqu’au début de l’Empire, au XIXe siècle.


Pont-Saint-Pierre durant la Révolution de 1789

En 1787, la décentralisation de Turgot rattache Pont-Saint-Pierre au district de Louviers qui devient chef-lieu de canton d’un arrondissement de 34 communes. Chaque paroisse est administrée par une municipalité composée d’un syndic : le seigneur et le curé sont membres de droit et les représentants des habitants sont élus au suffrage des habitants proportionnellement aux deux paroisses : Saint Pierre a 30 feux et Saint Nicolas 67. En 1790, Pont-Saint-Pierre est confirmé comme chef-lieu de canton, ce qui dure jusqu’en 1800. En 1792, Caillot de Coquereaumont ayant émigré, son domaine devient bien national. La commune de Pont-Saint-Pierre est désignée comme gérante du château pour le compte de l’Etat. Les élus de PSP se rendent alors au district de Louviers pour réclamer une partie du mobilier de l’abbaye de Fontaine-Guérard déclarée bien national. La France est envahie et devant les besoins des armées de la Révolution, le Comité de salut public ordonne la fonte des cloches des églises, pour fabriquer des canons, et la démolition des couvertures en plomb des clochers, pour fabriquer des balles.

En 1795 le canal qui passe dans la propriété de Logempré doit être décomblé car il cause des dégâts excessifs dans les propriétés avoisinantes. La même année l’église Saint-Pierre, non entretenue par les anciens seigneurs de Logempré, est déclarée bien national et mise en vente en adjudication. En 1795, la municipalité demande que le château de Logempré soit mis à sa disposition pour servir de magasin et de fabrique de salpêtre, un secours de 3200 livres étant versé pour payer cette fabrication. Cependant par la suite la commune est destituée par manque de production. En 1800, Pont-Saint-Pierre perd son titre de chef-lieu du canton et en 1809 les communes Saint-Pierre et Saint-Nicolas sont réunies en une seule commune appelée Saint-Nicolas de Pont-Saint-Pierre.   

Réquisition de salpêtre, fabrication de la poudre 

Après la décapitation de Louis XVI, la France entre en conflit avec l’Europe. Les énormes besoins de salpêtre pour la fabrication de poudre conduit le pays à une véritable chasse au salpêtre avec réquisitions parfois musclées chez les particuliers, chez qui on vient gratter le bas de leurs murs. Les municipalités sont invitées à former des ateliers pour y lessiver les terres. Fin 1793 l’extraction devient une cause nationale. Tous les citoyens y compris les enfants sont invités à récolter le salpêtre sur les murs de leur habitation et en particulier leur cave. L’obligation de faire preuve de patriotisme sous peine d’être qualifié de suspect provoque un empressement dévastateur et, par manque de discernement, est à l’origine d’excès : de vieilles maisons s’écroulent sous la pioche des salpêtriers….


Les Houdemare, châtelains de Logempré (1800-1898)

Logempré, le château de Pont-Saint-Pierre - D’azur, au chevron d'argent, accompagné en chef de 2 merlettes d'or et d'une molette d'éperon du même en pointe/support 2 lévriers/couronne
D’azur, au chevron d'argent, accompagné en chef de 2 merlettes d'or et d'une molette d'éperon du même en pointe/support 2 lévriers/couronne

Cette famille d’origine rouennaise doit sa noblesse à Jean-Jacques d’Houdemare, sieur de Vandrimare, conseiller à la Cour des Comptes de Normandie qui reçoit ses lettres d’honneur en 1733. Son fils Jean-François (1747-1814) épouse la fille de l’ancien propriétaire, Marie-Louise Victoire Caillot de Coquereaumont et de ce fait, par héritage, devient le nouveau propriétaire de Logempré et ses domaines. La destruction par incendie des archives durant la Révolution nous prive d’informations jusqu’en 1822. Le baron raconte que l’incendie mit deux jours à détruire le dépôt des archives. Les nouveaux propriétaires sont donc en possession d’une demeure qui a souffert. On suppose que la fabrication et l’entreposage du salpêtre furent réalisés dans la partie orientale du château, ce qui conduisit le baron à faire disparaître cette aile, lieu de l’intendance, ou communs, de Logempré.

Jean-François rénove son château et entreprend l’aménagement du parc en 1810, réalisé par l’architecte paysagiste Le Poigneux. Son fils ainé Jean-Amédée (1785-1856), marié en 1814 à Hélène d’Anglade, lui succède en 1814. En 1822 il devient maire de Saint-Nicolas de Pont-Saint-Pierre. Personnage conflictuel il fut soit élu au suffrage censitaire, donc par les électeurs les plus aisés, ou nommé par le préfet. Il entreprend en 1828 la création d’une filature de coton, appelée Déville (ce site sera repris par Honoré Philbert), utilisant l’énergie hydraulique du canal dérivé de l’Andelle qui traverse le parc de son château, et ce sans autorisation… A ce sujet on ne peut dire d’une façon certaine qu’il a fait creuser ce canal car auparavant en 1795 on parle d’un « le canal qui traverse la propriété de Logempré » et « doit être décomblé… ». Était-ce le même ? En 1837, le baron est propriétaire de plusieurs usines dont le moulin du Barbeau édifié sur le bief de l’Andelle à proximité du château ainsi que des deux moulins à foulon dits de Bacqueville. On remarque que la famille d’Houdemare durant ce XIXe siècle a été souvent en désaccord et en conflit avec le conseil municipal, les riverains, les industriels, les services de l’état, la compagnie des chemins de fer…mais furent des donateurs zélés pour le patrimoine local.

Logempré, le château de Pont-Saint-Pierre - Plan cadastral Saint-Nicolas-de-Pont-Saint-Pierre. Section B du Bourg, 3e de 6 Feuilles (partie du quartier de Saint-Pierre, la Motte du bourg et le Ca(s)tellier, 1er novembre 1836) (extrait)
Plan cadastral Saint-Nicolas-de-Pont-Saint-Pierre. Section B du Bourg, 3e de 6 Feuilles (partie du quartier de Saint-Pierre, la Motte du bourg et le Ca(s)tellier, 1er novembre 1836) (extrait)

En effet, avec le curé Goujon aidé de son architecte Elie Courtonne, il fait agrandir l’église Saint-Nicolas en 1845-46 : édification de deux chapelles, d’un clocher-porche et habillage des murs de la nef et des chapelles des fameux lambris collationnés par l’Abbé Goujon durant son ministère. La mairie s’installe à l’emplacement des halles du marché, le service incendie se modernise, le cimetière est transféré côte Saint-Nicolas et on bâtit les écoles. Cependant le baron supprime de nombreuses sentes telle celle qui permettait aux habitants de Douville d’accéder à l’église Saint-Nicolas et celle qui allait du marché à Fontaine-Guérard au motif qu’elle passait trop près de son château[17]. En remplacement il établit le chemin actuel qui passe le long du terrain de football annexe. Après 1856, son fils Jean-Aimé (1814-1880), marié en 1843 à Marie Juliette de Sapinaud, lui succède en tant que baron et maire de la commune. A la mort de ce dernier, en 1880, lui succède son fils, Jean-Robert (1844-1914) marié à Elisabeth d’Incourt. Il est bachelier ès sciences, et habite Logempré chez sa mère. Attiré par la vènerie il chasse à courre, est lieutenant de louveterie et a bonne presse de Louviers à Lyons la Forêt. Son vautrait, créé en 1876, de grande tenue, prit 528 sangliers de 1874 à 1896. Il participe également à la destruction des derniers loups dans notre région, chasse régulièrement dans le bois de Pîtres et de Pont-Saint-Pierre avec ses 18 chiens vendéens à poil ras, conduits par son piqueur, La Feuille. Il compose un morceau original, La Houdemare[18], bien connu d’Antoine le propriétaire actuel. A partir de 1892, il ne chasse plus que le lièvre et prend 35 à 40 animaux par saison, puis après 1898, date de la mort de sa mère et de la vente du château, n’a plus qu’un petit vautrait de 15 chiens installé avec ses chevaux dans les communs du château toujours en place aujourd’hui.

Cependant lui qui sait qu’il ne faut pas chasser deux lièvres à la fois déroge à cette règle et en subira les conséquences. Dans le Figaro du 24 mai 1903, on peut lire une histoire croustillante : le baron est convoqué au tribunal correctionnel de la Seine où l’on juge une dame de cinquante ans qui s’était présentée l’année précédente chez un grand couturier parisien et avait commandé pour 3830 francs de robe, en donnant son adresse et son nom : baronne d’Houdemare. Les robes avaient été livrées, acceptées, portées, mais la note pas payée. Le couturier s’était adressé au baron d’Houdemare, qui avait un pied à terre à Paris, on lui avait répondu que la personne à qui il avait fait crédit n’était pas la baronne d’Houdemare, mais Mme Emma Cohen, vivant il est vrai sous ce nom depuis quinze ans ! Au procès, la concierge a déclaré que l’inculpée n’est connue que sous le nom qu’elle a donné et Jean-Robert d’Houdemare en personne est venu attester que depuis quinze ans Mme Cohen vit avec lui sous ce nom, et qu’il n’y aurait donc pas escroquerie. Le tribunal assez embarrassé rappelle au baron que la solution la plus simple, la meilleure serait le paiement de la note, mais le baron est pourvu d’un conseil judiciaire qui ne l’a pas autorisé à payer…. Emma Cohen est acquittée. Le Tribunal aurait bien pu acquitter aussi la note, murmure au sortir de l’audience le représentant du couturier… Tout est bien qui finit bien car au décès de son épouse en 1907, le baron régularise sa situation en épousant Emma Cohen.

[17] DUCHEMIN P, La baronnie de Pont-Saint-Pierre, Gisors, Impr. de l’Echo républicain, 1894.

[18] TOLLU B, TREMBLOT DE LA CROIX H, Deux siècles de vénerie à travers la France, Chantilly, Horarius Chantilly, 1988-1990.


Adrien Josse (1898-1938)

A la mort de Madame Jean-Aimé d’Houdemare en 1898, Logempré est vendu à Adrien Josse, marié avec Adélaïde, Hermine, Mary, Ann Husband. Employé de banque en 1884, il fonde la Banque Française Equatoriale Africaine, est président de la Banque Commerciale Africaine, administrateur de plusieurs sociétés, co-fondateur de la chocolaterie La Marquise de Sévigné. Propriétaire à Bois Combes et à Paris, avenue Foch, il est le frère de Léon Josse, horticulteur à Radepont et de Prosper Josse, député et sénateur de l’Eure. A partir de 1905, il est maire de Pont-Saint-Pierre.

Logempré, le château de Pont-Saint-Pierre - « Vallée de l’Andelle, château de Pont-Saint-Pierre, XVe siècle (photo-carte postale, début XXes.), Amse, album Delaunay
« Vallée de l’Andelle, château de Pont-Saint-Pierre, XVe siècle (photo-carte postale, début XXes.), Amse, album Delaunay

Durant son mandat est créé quartier de L’Ermitage, en bénéficiant des aides proposées dans le cadre de la loi Loucheur, qui prévoit la construction de logements à bon marché en locatif avec accession à la propriété. En 1936, il laisse son mandat, et vend Logempré en 1938 pour se retirer à Paris où il décède, est inhumé au cimetière de Montparnasse, mais en 1946 son corps est rapporté au caveau familial de Radepont.


Claude Descamps et Jenny Descamps-Béghin (1938-1998)

Claude Descamps et Jenny son épouse acquièrent donc Logempré en 1938. Ils sont originaires de Thumeries (Nord), de familles d’industriels de l’agro-alimentaire, le textile, la finance… Claude sera président, puis administrateur de la société Beghin, président d’honneur du Crédit du Nord, administrateur de l’Abeille s.a. Claude et Jenny, mariés en 1921, auront quatre enfants. L’ainé Patrick, né en 1922, alors qu’il fait de brillantes études, s’engage dans la 2e DB du Général Leclerc en 1943 et meurt en héros le 24 août 1944, la veille de la Libération de Paris[19]. Ils accompagnent financièrement et moralement l’abbé Hervé, curé de Pont-Saint-Pierre dans la réfection et mise en valeur de l’église Saint-Nicolas vers 1955. En 1958, ils se lancent dans la vente industrielle de l’eau de source de Logempré et créent l’usine d’embouteillage Pierval. Après la guerre, ils instaurent des courses hippique renommées sur leur plaine jouxtant Logempré, financent l’achat du manoir Castel Belles rives (office notarial actuellement) destiné aux vieux travailleurs, qui sera baptisé fondation Patrick Descamps. Jenny Descamps survit à Claude et s’éteint en 1998. Ils sont inhumés à Thumeries (Nord). Logempré est vendu en 2001 à une société immobilière qui souhaitait aménager dans le parc des parcelles de terrain à bâtir. La faillite de cette société conduit la SAFER à préempter le domaine.

Il est racheté en 2023 par Antoine et Kristell Chédru de Pont-Saint-Pierre, qui ont pour projet de le sauver. Leur premier soin aura été de couper, avec l’association des Amis de Logempré, les arbres qui le cachaient du centre du village.

[19] ASSOCIATION HISTOIRE DU VAL DE PITRES, op. cit.

Logempré, le château de Pont-Saint-Pierre - Vue sur le château de Pont-Saint-Pierre à l’occasion de la signature de la souscription publique lancée par les Amis du château et la Fondation du patrimoine (17 mai 2025)
Vue sur le château de Pont-Saint-Pierre à l’occasion de la signature de la souscription publique lancée par les Amis du château et la Fondation du patrimoine (17 mai 2025)