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1 décembre 2017

Souvenirs d'anciens de Manoir Industries

Aciéries du Manoir à Pîtres
Les années 1960-1970 aux aciéries du Manoir
Trois témoignages d'anciens ouvriers


(voir article précédent)
Nous avons rencontré, à l’occasion des 100 ans de Manoir industrie, Etienne Bunel, Jacky Harivel et Daniel Quenneville qui ont effectué toute leur carrière professionnelle à l’usine, des années 60 au début des années 2000, et évoqué leurs souvenirs des années 1960-1970.

Nés entre 1944 et 1948, ils ont été embauchés parfois très jeunes, comme Jacky Harivel à l'âge de 14 ans en tant qu’apprenti. Il passe ensuite son CAP de mouleur noyauteur en 1965, les cours théoriques et d’enseignement général étant assurés par les professeurs du CET de Pont Saint Pierre. Il quitte l’entreprise en 2002 à la suite de la découverte d’un problème pulmonaire lié à l’amiante.
Daniel Quenneville a lui été embauché en 1968 comme chauffeur cariste puis ensuite comme pontier.
Etienne Bunel entre à l’usine en 1968 après son CAP, comme mouleur noyauteur et termine sa carrière comme contremaitre.

La vie à l’usine dans les années 60 et 70

Dans les années 60 l’usine avait un aspect un peu familial (on passait la visite médicale, on allait y prendre sa douche…) Le travail était varié, l’ambiance au travail était bonne et il existait une grande solidarité entre les ouvriers.
L’usine assurait le logement de ses employés : chambre au-dessus de la cantine, ou location d’une « maison américaine » construite au Manoir pour remplacer les logements disparus lors des bombardements.
Des repas de qualité étaient servis à la cantine le midi et à 18 heures le soir.

Traditionnellement, chaque mois de Novembre avait lieu le repas de la Saint Éloi, patron des forgerons, auquel tout le personnel de l’usine était invité.


Le travail dans les années 1960-1970

Aciéries du Manoir à Pîtres
Les horaires de travail étaient répartis entre le quart du matin (4h-12h30) et ceux de l’après midi (12h30-21h). Lors de la semaine de quart du matin, il fallait également travailler le samedi matin de 4h à 11h30. Une pause était prévue entre 6h et 6h30 le matin et l’après-midi quantd on pouvait.
Aciéries du Manoir à Pîtres
Pour certains à la fonderie il y avait un quart de nuit de 20h à 4heures du matin.
Il était possible de faire des heures supplémentaires et d’aller jusqu'à 50 à 55 heures par semaine.

Ces horaires ont duré jusqu'au milieu des années 1980 puis ont diminué progressivement avec l’application des nouvelles lois sociales.
Le travail était dur, physique et très bruyant surtout pour l’ouvrier qui travaillait à la pièce.
Pas de protection, pas de masque contre les poussières et l’amiante, pas de gants, pas de casque, mais possibilité d’avoir des chaussures de sécurité.
Les « bleus de travail » étaient fournis par l’usine, mais entretenus à la maison et pour ceux qui travaillaient à l’extérieur une veste chaude était fournie.
Il n’y avait pas de chauffage dans les ateliers l’hiver ce qui rendait le travail encore plus pénible.
L’alcoolisme était important, certains ouvriers arrivant avec plusieurs litres de vin.
Il n’y avait pas de licenciement, même en cas de gros problème.

Le salaire

En vue de l’embauche un période d’essai de 3 semaines était prévue, sans précision sur le salaire, que l’on découvrait lors de la première paye. Elle n’était pas très importante, respectant la convention collective de la métallurgie, mais elle dépendait également du bon vouloir du chef d’atelier.
La paye s’effectuait en espèces trois fois dans le mois : le 7, le 17, le 27, deux acomptes et le complément.
La paye du temps de vacances s’effectuait avant le départ en vacances, c'est-à-dire était payée à l’avance ! (ce qui souvent posait problème au retour…)
Une prime de fin d’année était versée en fonction de la présence de la personne.

Les vacances

Pendant le mois d’aout, l’usine fermait en général pendant 3 ou 4 semaines et des travaux de maintenance étaient réalisés. Les ponts au cours de l’année étaient toujours à récupérer.
Aciéries du Manoir à Pîtres

Pour les enfants des employés il existait des centres de vacances l’été : château de Vereux (Haute Saône), en Corse, en Savoie…
Aciéries du Manoir à Pîtres. Château de Vereux
Gérés par l’entreprise, les centres recevaient 200 à 300 enfants garçons et filles. Les voyages s’effectuaient en train au départ d’Alizay pour rejoindre le siège à Paris, en vue du regroupement des jeunes qui bénéficiaient des vacances.

Les grèves

En 1968 la grève dure un mois. Jacky Harivel était alors à la CGT, mais il ne reprend pas sa carte constatant que certains de ses cadres trouvaient le moyen de se ravitailler au MIN alors que tout un chacun devait se serrer la ceinture.
En 1976 se déroule un mois et demi de grève en soutien aux conditions de travail des travailleurs africains (venus dans les années 50 quand Renault embauchait beaucoup de personnel, créant une pénurie de main d'œuvre).
Ils étaient logés sous la cantine et bénéficiaient des vivres amenés par la CGT Sica et par Gaétan Levitre.
Un épisode a marqué nos trois interlocuteurs : le Directeur Mr Hubert appelant à la reprise du travail en montant sur le capot de sa voiture neuve, sans succès, et il sera même séquestré.


Yantai

Aciéries du Manoir à Yantai

Dès 1994 la collaboration commence avec l’usine chinoise de Yantai.
Jacky Harivel y fait un premier voyage en 1994, trouve le personnel très réceptif, prenant de notes, voulant réussir mais encore plongé dans la préhistoire. En 1997 lors d’un autre voyage il constate déjà un énorme changement.
Une anecdote : les chariots de poteyage sont déplacés par un câble que les roues sectionnent parfois. En France on attend les services techniques pour remplacement ce qui prend du temps. En Chine on fait rapidement une épissure et on continue..
A ce propos Jacky Harivel raconte une visite de Japonais à l’usine dans les années 70 avec l’un d’entre eux réussissant à dessiner fort complètement une machine sur son paquet de cigarettes. Ce même type de remarques a été également faite par nos deux autres interlocuteurs qui constataient lors de visites de l’usine la prise de photos en cachette ou de dessins.
Voilà une évocation de souvenirs avec ses erreurs et ses oublis qui montre comment en une quarantaine d’années la vie a évolué dans le travail à l’usine et dans la vie en particulier !


Francis Blanchet




Apremont, ancêtre des aciéries du Manoir

Aciéries de Pompey

Aux origines des Acieries de Pompey : Apremont

Bien avant la Révolution existait à Aprement, petit village de l'Argonne, un vieux moulin à farine installé sur l'Aire, affluent de l'Aisne. Il appartenait à Charles-Louis-Hippolyte Salse d'Apremont qui, noble, choisit d'émigrer pour échapper à la fureur révolutionnaire.
En 1796, on procède à la vente des biens nationaux (propriétés nobles ou ecclésiastiques saisies lors de la Révolution) et le moulin, est acheté aux enchères par Nicolas Savart, meunier et fermier de Salse d'Apremont. Après la révolution, l'installation est rachetée par le sieur Gilbert Satabin, maître de forge, demeurant à Chéhéry, village voisin.

L'usine d'Apremont

Satabin a un projet en tête. Il veut construire à Apremont une petite usine métallurgique. Par arrêté du préfet des Ardennes, il obtient l'autorisation de construire un haut-fourneau pour fondre le minerai de fer, et un lavoir à bras, sur le terrain proche du moulin. Après la publicité d'usage, les visites et rapports des ingénieurs des Mines, du Directeur général des forêts et des conseils des Ponts et chaussées, Charles X confirme, par ordonnance royale du 15 janvier 1830, l'arrêté préfectoral autorisant le sieur Satabin à établir son industrie.

Le cahier des charges est assez long :
- Le haut-fourneau sera placé sur la voie gauche du bief supérieur du moulin, à l'extrémité Est des bâtiments du dit moulin.
- Il y aura une prise d'eau, dans le bief supérieur, pour le service de la roue des soufflets.
La chute d'eau sera de 2m70. L'impétrant devra respecter l'abreuvoir situé en aval du moulin.
Il établira deux bassins d'épuration, pour le dépôt des matières terreuses provenant du lavage des minerais, de 60m de long sur 5m.
Haut-Fourneau. Aciéries de Pompey
Les bassins seront curés dès que les dépôts s'élèveront à 0m35 au dessus du niveau de l'eau.
Les constructions hydrauliques seront exécutées sous la surveillance de l'ingénieur des Ponts, qui dressera un procès-verbal en deux exemplaires.
Haut-Fourneau. Aciéries de Pompey
Les constructions relatives au fourneau et aux mécanismes de l'usine et celle du bassin seront exécutées sous la surveillance des ingénieurs des Mines, qui dressera aussi un procès-verbal.

L'usine devra être établie dans le délai d'un an à partir de la notification et l'impétrant ne devra pas la laisser chômer sans cause reconnue légitime par l'administration... 

L'usine est donc construite sur les bords de l'Aire et mise en service. En 1833, ayant périclité rapidement, elle ferme ses portes. Satabin est acculé à la faillite et, par jugement, l'usine, mise aux enchères le 3 octobre 1833, est achetée par Charles-Gédéon-Théodore de Vassinhac, comte d'Imécourt, ancien colonel d'état-major, demeurant à Louppy-sur-Loison, et sa femme Albertine-Constance-Philipine-Joséphine de Sainte-Aldegonde de Noircame d'Hust. Mais les nouveaux propriétaires ont sans doute tenté une affaire financière plus qu'ils n'ont cédé à une nouvelle passion pour la métallurgie. Comme aujourd'hui, malheureusement ceux qui souhaitent diriger les entreprises ne possèdent pas toujours les compétences techniques pour assurer la prospérité des usines et ainsi encourager les salariés à travailler dans de bonnes conditions.

En juillet 1835, ils donnent à bail à Dame Caroline Brodelet, veuve de Nicolas Gérard de Meley, propriétaire demeurant au château de Chéhéry (Chatel) et à Claude Gérad de Meley, maître de Forge dans cette localité, l'usine et tout ce qu'elle comprend :
"le cours d'eau et le haut fourneau, le bocard (machine à broyer le minerai), le lavoir à mine, la halle à charbon, la maison de maître et les dépendances, alors détenues par Antoine Paturaux fermier".
Les preneurs devront entretenir les installations et même les prés attenants, où ils supprimeront les taupinières et fourmilières qui se formeraient à la surface. La redevance annuelle est de 4000 francs.

Le comte d'Imécourt s'engage également à agrandir la halle à charbon, à établir une boquerie sur le canal du fourneau faire un lavoir, rétablir les soufflets, de faire, pour le fourneau, une chemise en briques réfractaires et des fenêtres et des portes au bâtiment de celui-ci, et enfin de rétablir les lits des ouvriers.

La petite usine travaille plusieurs années, mais en réalité, le comte d'Imécourt a décidé de se défaire d'une entreprise à laquelle il n'entend rien. Il finit par trouver un acquéreur compétent : son voisin. Car, à Chéhéry, habite Isaac Dreyfus, maître de forge, dont le beau-père est Auguste Dupont, demeurant à Metz. Tous deux s'associent pour acheter conjointement, pour la somme de 45 000 francs, par acte notarié du 19 aout 1837, l'usine du comte d'Imécourt.

Cette fois, le haut-Fourneau d'Apremont est entre bonnes mains et va rester très longtemps en possession de la même famille, qui l'agrandira par des acquisitions et des constructions successives. Il emploie alors quelques 180 ouvriers et comprend 1 fonderie à 2 cubilots, 4 fours à 5 machines à mouler et produit 3 000 tonnes par an.

Ars-sur-Moselle

Les affaires devenant prospères et se développant, Dupont et Dreyfus rachètent vers 1850 à Ars-sur-Moselle, une importante usine à une société qui n'a pu la terminer.
Lorsqu'ils mettent en route, à l'usine d'Ars, les hauts fourneaux, celui d'Apremont, petit et d'un modèle ancien n'a plus de raison de subsister. Il est donc éteint pour toujours et l'usine ne subsiste plus que comme fonderie et forge. Vers 1880, reliée à la ligne de chemin de fer elle comprend une fonderie de deuxième fusion, un atelier d'ajustage, des forges, trois roues hydrauliques et deux turbines d'une force totale de 70 CV, plus deux locomotives de 18 CV.

La fonderie est constituée de deux grandes halles de moulage équipées de cinq grues à bras, de deux cubilots, de quatre fours à creuset pour le bronze, de cinq machines à mouler. Elle produit 3000 tonnes par an.

Les ateliers abritent une tour à cylindre, treize tours et de l'outillage divers. La forge est équipée de deux pilons à vapeur, deux fours, un martinet à vapeur et produit 100 tonnes par an. A l'extérieur, deux grues de 10 tonnes chargent les wagons, pesés sur un pont-bascule de 15 tonnes.                   

L'usine d'Ars-sur-Moselle fabrique, outre les pièces forgées, des poutrelles, des fers à plancher, des laminés marchands, des larges plats, des poutrelles à larges ailes et des longerons de pont. L'effectif atteint 2 000 personnes environ et la population d'Ars s'accroît fortement.

Dupont et Dreyfus possèdent, en plus d'Apremont et d'Ars, l'usine Saint-Jean à Sarrebrück, avec 8 fours à coke, système Appold, produisant 30 000 tonnes de coke par an, un dépôt de fer, à Paris, et les forges de Champigneulle (Ardennes) qui travailleront jusqu'en 1860.

La guerre de 1870, le déménagement

Un nouveau fourneau, d'une capacité de 18 000 tonnes par an, va être mis à feu, lorsqu'éclate la guerre de 1870. L'usine d'Ars, qui envoie des produits à traiter à Apremont est en pleine prospérité. Mais Dupont et Dreyfus subissent la tracasserie de l'occupant allemand. Ils sont même emprisonnés plus de 3 semaines après la capitulation, pour avoir fabriqué des obus destinés à l'armée française et facilité à leurs ouvriers les moyens de rejoindre leurs régiments. Après le traité de Francfort, ils choisissent de quitter la Lorraine annexée et de rester français. Cette décision importante va permettre à la France de conserver une active société sidérurgique et aux ouvriers expulsés de retrouver du travail. Elle est prise en juin 1871, mais il faut faire très vite.

La région de Nancy est prospectée. Un terrain s'avère intéressant sur le territoire de la commune de Pompey, entre la ligne ferroviaire Nancy-Metz et la Moselle. Les négociations d'achat s'engagent rapidement et sont terminées avant la fin de 1871. Dans le même temps, à Ars, on prépare les plans de la future usine et on commence même la fabrication des outils destinés à l'établissement de Pompey. Il importe aussi de donner du travail au plus grand nombre possible d'ouvriers. C'est pourquoi les fours à puddler et laminoirs seront construits avant les hauts-fourneaux qui emploient un effectif plus faible.

L'usine de Pompey

Les travaux débutent, dès 1872, sur un terrain de plus 100 000 m2. Le programme comprend 18 fours à puddler avec chaudières et pilons, un train à fer brut (machine de 120 CV), un train marchand (120 CV), un train moyen, une forge à essieux et tampons, un atelier de réparation avec chaudronnerie, forge  menuiserie, et une centrale hydraulique de 200 CV.

L'usine sera raccordée au chemin de fer de l'Est. L'ensemble est estimé 1.900.000 F. D'autre part, il faut loger le personnel au plus tôt et avant le 1er octobre. On construira donc, à l'entrée de Pompey, des cités et, sur la route de Metz, des maisons, afin de pouvoir installer 200 ouvriers et employés. L'intention des maîtres de forges est de reconstituer à Pompey l'usine d'Ars dans sa totalité.
On prévoit donc tout de suite la place pour 80 fours à puddler et pour un train à tôles qui devait être monté à Ars. Les hauts fourneaux seront donc construits un peu plus tard ( dans le projet d'origine, ils devaient être installés à Ludres, à proximité de la mine, et non à Pompey.
Mais il faut également s'assurer l'approvisionnement en minerai. Malheureusement toutes les concessions de mine dans la région ont déjà été attribuées.

Dans un mémoire du 19 aout 1871, adressé au ministère, Dupont et Dreyfus font une demande pour obtenir une concession, à Ludres, sur laquelle d'autres sociétés ont déjà des visées, bien qu'elles possèdent des mines par ailleurs. Ils doivent se battre avec acharnement pour obtenir la priorité de la concession contre Vezin-Aulnoye, Montataire et Boeking (maître de forge allemand). Il leur faudra du minerai pour les fours à puddler, à partir du premier octobre 1872, date fixée pour la mise en service de l'usine.

Compte tenu de la situation exceptionnelle, due à la défaite de la France, et de la volonté délibérée de Messieurs Dupont et Dreyfus de garder à la patrie une importante usine sidérurgique, le gouvernement fera droit à leur demande. La concession de Ludres leur est accordée finalement le 20 septembre 1873, par un décret signé à Versailles par Mac Mahon.

L'usine d'Ars sera tout simplement vendue à une société allemande en 1873, par l'intermédiaire du Crédit mobilier viennois.
Par arrêté préfectoral du 3 février 1872, Messieurs Dupont et Dreyfus obtiennent l'autorisation de s'établir à Pompey, petit village viticole de 570 habitants, dont le destin sera complètement transformé. Les travaux sont menés rondement et avant la fin de l'année la nouvelle usine ouvre ses portes et commence la fabrication.
Aciéries de Pompey
Le haut fourneau n°1 est allumé en 1874 et le n°2 en 1875. La forge est équipée de 6 marteaux pilons, pour la fabrication des tampons, crochets, essieux de wagons. Près des bureaux, qui donnent sur un jardin, on creuse un grand bassin d'eau. Enfin, à proximité des fourneaux, s'ouvre un port intérieur, où des péniches en bois sont déchargées par des grues hydrauliques. Déjà le personnel compte 1500 ouvriers, dont beaucoup  venus d'Ars avec leur famille.

Aciéries de Pompey. Tour Eiffel.
En 1874, Dreyfus se retire de la société et Dupont s'associe à son gendre, Alphonse Fould qui créera à Pompey la première aciérie Martin de la région. Mais les 7 000 tonnes de la Tour Eiffel, commandées à l'usine Fould-Dupont, seront façonnées en fer, durant l'année 1887. L'inauguration de la célèbre tour fournit l'occasion d'un grand banquet offert au personnel de l'usine. La Société a maintenant conquis ses titres de noblesse et la Tour Eiffel deviendra le sigle d'une entreprise dont les créateurs ont donné l'exemple d'une volonté farouche de tenir et de réussir, dans des circonstances difficiles et malheureuses.

A Porto, le pont Dom Luis

Aciéries de Pompey. Pont Dom Luis, Porto. Gustave Eiffel. photo  Edith LALLEMAND
photo Edith LALLEMAND

Cet admirable pont à deux tabliers de Gustave Eiffel, inscrit au Patrimoine Mondial de l'Unesco, enjambe le Douro à plus de 70 mètres de hauteur. 

En 1909, la ville de Nancy organise l'exposition internationale de l'Est de la France, qui remporte un grand succès. Plus de deux millions de visiteurs se pressent pour admirer les réalisations des 2000 exposants, dont les aciéries de Pompey qui recevront un grand prix pour la réalisation, au parc Sainte-Marie, de la porte conçue par Paul Charbonnier et qui symbolise la puissance et la hardiesse de la métallurgie lorraine.

Déménagement à Pîtres-Le Manoir

De l'usine d'Apremont il ne reste rien des deux hauts-fourneaux et la chute d'eau est utilisée par une petite centrale hydroélectrique. L'usine des forges d'Apremont est celle qui a fermé en dernier dans la région. Elle a maintenu son activité jusqu'à la guerre parce qu'elle dépendait des hauts-fourneaux de Pompey. Après la guerre l'usine était hors d'état de fonctionner. 
usine des forges d'Apremont. Aciéries de Pompey et Le Manoir
Sa remise en service aurait demandé de gros investissements. Les dirigeants ont préféré installer une nouvelle usine ailleurs, à Pitres (sur la Seine), à proximité de Rouen, loin de la frontière Allemande. Plus de possibilité pour les habitants d'Apremont de trouver du travail dans leur région, ils devaient tout reconstruire. Ils ont accepté très facilement la proposition de la Direction de l'usine d'une embauche dans une nouvelle usine. On leur a offert le logement et le travail qu'ils avaient perdus.
usine des forges d'Apremont. Aciéries de Pompey et Le Manoir

usine des forges d'Apremont. Aciéries de Pompey et Le Manoir

Pourquoi ce choix de construire une nouvelle usine ?

Une réponse m'a été communiquée par M. Lucien Geindre que je cite : « En prévision d'un repli ou d'une destruction due à la proximité du pont (le pont enjambe la Moselle entre Frouard et Pompey). C'est un passage stratégique à proximité immédiate de l'usine de Pompey. Ce pont sera par ailleurs détruit le 10 septembre 1944 par les bombardements américains occasionnant, outre de très gros dégâts à la ville, de nombreux morts civils. La société créa, en 1914, au Manoir près de Rouen une petite unité comprenant deux fours Martin, une fonderie d'acier et un atelier d'usinage.

Migration des familles d'Apremont vers l'usine du Manoir.

usine des forges d'Apremont. Aciéries de Pompey et Le Manoir
Les familles venant d'Apremont étaient appelées « les sangliers » au Manoir. Nous connaissons les descendants de quelques familles dont les ascendants sont nés à Apremont et qui sont venus travailler aux aciéries du Manoir.

Albert Vassart

Parmi eux, Albert Vassart, un des plus importants dirigeants de la CGTU et du Parti communiste à la fin des années vingt et au début des années trente, maire de Maison-Alfort, est né en 1898 à Apremont et mort en 1958 à Paris, le même jour que Marcel Cachin et enterré comme lui au Père Lachaise, le même jour. L'acte de son mariage en 1931 à Paris précise que son père Louis Léon Vassart était employé de commerce et domicilié au Manoir.

Né dans une famille ouvrière ardennaise qui comptait sept enfants (il était le quatrième), il a connu les adversités de la vie dès son jeune âge, car le salaire insignifiant de son père, ouvrier métallurgiste, était tout juste suffisant pour maintenir la famille au seuil de la misère.

A l'école communale, il se distinguait par des bons résultats et complétait son instruction auprès du curé du village qui espérait le voir devenir un jour prêtre.

De cette époque remonte sa première déception et sa première révolte. Je le cite : "j'avais pour voisin de classe le fils du directeur de l'usine tout à fait incapable d'apprendre ou de retenir la moindre chose. Néanmoins, malgré la différence de nos aptitudes, j'ai quitté l'école à douze ans, tandis que le fils du directeur est entré au collège-lycée. L'absurdité d'une telle sélection m'a profondément choqué, mais vivant dans un milieu habitué docilement à supporter toutes sorte d'injustice, j'ai assez rapidement oublié ma peine et je suis rentré à l'usine. Cette usine où travaillaient trois cents personnes se situait dans une région essentiellement agricole ce qui permettait de payer un salaire ridiculement bas aux travailleurs qui, après dix heures de travail à l'atelier de forge ou de fonderie, complétaient leurs revenus par un travail agricole. Je n'ai pas tardé à découvrir à l'usine une inégalité criante même parmi les exploités à cause des performances technologiques ; une partie du personnel de l'usine recevait un salaire élevé, tandis que la majorité d'ouvriers végétaient à peine. La différence entre les salaires avait atteint rapidement les 50 % et comme personne parmi les esclaves habitués ne songeait même pas à demander une augmentation, alors, j'ai décidé, un beau jour, d'aller m'expliquer avec le directeur au sujet de cette anomalie.

Je n'avais pas encore quinze ans, mais j'avais dû exposer mes observations dans un langage si cru que le directeur devenu furieux m'a mis à la porte. Chassé par le directeur, désapprouvé par les camarades, j'ai compris rapidement que je ne pouvais plus rester ni à la maison, ni à l'atelier et révolté par la bassesse environnante, j'ai décidé de quitter la famille et l'usine."

Fait prisonnier à Apremont-sur-Aire le 19/9/1914, il est déporté comme prisonnier civil à Grafenwohr (Bavière) et rapatrié avec les jeunes de moins de 17 ans en février 1915. Son retour à la vie civile coïncide avec les grandes grèves de 1920. Il rejoint alors sa famille au Manoir, travaille deux mois aux aciéries et se fait embaucher à l'entreprise métallurgique Nanquette dans le Nord de la région parisienne pendant l'été 1920.

Maire de Maisons-Alfort en 1935, il fut l'un des principaux artisans du tournant du PCF vers la politique de Front Populaire. Il prend position contre le pacte germano-soviétique en 1939. Incarcéré par les nazis pendant deux ans, rejoint la résistance gaulliste en 1944. Il devient alors un anti-communiste viscéral, ce qu'il restera jusqu'à sa mort.

Autres familles

A ce jour, nous avons fort peu de contact avec les descendants des familles lesquelles venant d'Apremont ont travaillé aux aciéries de Pompey du Manoir. Nous pouvons cependant citer quelques patronymes : Deguy, Mansuy, Dupin, Legand, Leeb, Bonnefoy …

Félix Bonnefoy né à Apremont le 6 novembre 1897 a été pris le 19/9/1914 a été interné à Grafenwohr puis transféré à Traustein. Il a été cinq ans prisonnier.

Cyprien Flavien Alexandre Legand a épousé en 1900 à Exermont, village voisin d'Apremont, Marie Louise Anne Pultier. De ce couple sont nés plusieurs enfants dont Gustave, Maurice et Raymond ont réalisé leur carrière professionnelle dans une seule entreprise : les Acieries du Manoir.

Lien entre les familles.

Albert Vassart a un frère Edmond Edouard Vassart né le 21 janvier 1896 à Apremont sur Aire, qui sera mouleur et épousera Marthe Marie Mansuy, née à Cheppy (arrondissement de Verdun dans la Meuse).
Edmond et Marthe Vassart sont tous deux décédés le 6 aout 1944, à l'âge de 48 ans : épargnés à Apremont, ils sont tués par les bombardements d’aout 1944 à Alizay.
           

Sources :

Société historique et culturelle de Varennes en Argonne : Terres d'Argonne, bulletin n°3
Etat-civil d'Apremont
Témoignages de descendants

Je tiens par ailleurs à remercier toutes les personnes qui m'ont aidée à rédiger, en particulier. Michel Godart, Michèle Baugillot, Mme Raulin maire d'Apremont, et Edith Lallemand qui m'a accompagnée dans mes contacts.


Christiane Bonnefoy



1 octobre 2017

Aciéries de Pompey, Manoir Industrie (suite)

Aciéries Pompey Le Manoir

47 ANS A POMPEY – MANOIR INDUSTRIES

Témoignage de Paul Grisel


Paul Grisel a travaillé de 1945 à 1992 dans l'usine du Manoir. Son témoignage est donc précieux pour la connaissance de cette période, et nous le remercions de nous avoir permis sa publication.

1945-54

Après le certificat d'études, je suis entré en juillet 1945 comme apprenti aux Forges et aciéries de Pompey, usine du Manoir à Pîtres, à l'atelier d'usinage, dans le local outillage : on n’utilisait pas encore à l'époque les outils à pastille de carbure, et un forgeron, M. Camus, forgeait sur place les outils des tours, étaux-limeurs, raboteuses et mortaiseuses.
Aciéries Pompey Le Manoir

Au début, je me rendais d’Alizay à l'usine à bicyclette, avec le vélo de mon frère Raymond, et par beau temps je retournais chez moi le midi, mais par la suite c'était souvent la gamelle, en aluminium rectangulaire, modèle 1940, avec son petit plat juste sous le couvercle.
Le chef de l'atelier d'outillage était Robert Duchaussoy et celui de l'atelier d'usinage M. Schnick.
Raymond Levif, Robert Braun, le père Tesson, le père Renard, Marcel Riberprey, au tour vertical Louis Chaillot, aux étaux-limeurs Raymond Vitis, René Fabulet, Agapit Terrey et son frère Robert, à la fraiseuse René Delabove, sur la grosse raboteuse GSP Grémèse Attilio, dit le macaroni, forcément, à l’ajustage Germain Lemaître et André Nodet, et un soudeur à l’arc que je n’ai jamais connu que sous le nom de La frite. Les contrôleurs-traceurs : Maurice Legand et le père Diéval dit le vautour à cause de sa façon de marcher tête penchée. Schnick, le chef de l'atelier d'usinage, comme beaucoup d'anciens à l’époque, venait de l'usine mère en Lorraine, Pompey Dieulouard. Le chef du garage de l'entreprise à l'époque était M. Diénis, déjà présent dans les années 40-44, sa position lui permettait de rendre pas mal de services.

La colo

En tant que jeune apprenti ouvrier, j'ai pu bénéficier de colonies de vacances en 1947, 48 et 49. Doussard en Haute-Savoie, Véreux dans la Haute-Saône. Nous partions par le train de Pont de l'Arche à Paris puis vers le point de vacances, accompagné par un cadre de l'usine, M. Munier, ex-adjudant employé au bureau de pointage et comptabilité, que nous estimions beaucoup. Nous partions avec sac de couchage et couverture fournis par l'usine et retrouvions d'autres jeunes apprentis du groupe Pompey, du Loir et des bureaux de Nancy.
Aciéries Pompey Le Manoir
Aciéries Pompey Le Manoir
Aciéries Pompey Le Manoir - de g. à dr.: Maurice Picataux, Robert Degans, André Prédent, l'auteur, Paul Grisel, Charles Parent
de g. à dr.: Maurice Picataux, Robert Degans, André Prédent, l'auteur, Paul Grisel, Charles Parent

À l'usine, j’étais entré comme apprenti, mais j'ai suivi les cours d'instruction générale, dispensés par M. Amélien, un instituteur du Manoir, le dessin industriel avec un responsable du bureau de dessin, M. Bollard, et pour les travaux pratiques d'ajustage, je ne suis arrivé au niveau que parce que à l'occasion d'une grève, le directeur de l'époque, M. Arnaud, constatant que j'étais avec les grévistes, décréta que je ferais mieux de travailler des pièces d'ajustage. C'est ainsi que j'ai pu être reçu au CAP d'ajusteur en 1952, à Évreux, après avoir été recalé en 1951. À noter que chaque fois j'ai été logé sur place, aux frais de l'usine pour les deux jours, à l'Hôtel ou Ecu de France.

La bricole, la perruque.

Aciéries Pompey Le Manoir - Petite enclume, fin années  40
Petite enclume, fin années 40

Manger à l'usine le midi me permettait d'aller faire des échanges avec les prisonniers allemands au camp des Américains, ou de la récupération au parc à ferraille de l'usine, où l'on trouvait à peu près de tout : vieilles chignoles, vilebrequins, perceuses. C’était ce qu'on appelait la bricole ou encore la perruque. Les choses trop volumineuses ne pouvant être sorties dans la musette faisaient l'objet d'un bon de sortie avec ou sans facturation. C'est ainsi que je me suis fabriqué une chignole à plateau à deux vitesses et deux autres à carter. Cette façon de se faire des outils était un très bon apprentissage.

Certaines bricoles étaient faites en cachette, d'autres avec l'accord du chef d'atelier. Lorsqu'il s'agissait de débit de bois important, il fallait un bon de sortie, et le prix était retenu sur la paye. Cela restait un réel avantage, qui a peu à peu disparu. Certains ont même pu profiter d'un programme de réalisation de maisons individuelles en fabriquant charpente et menuiserie à l'usine.

J'ai aussi commencé la fabrication d'une remorque pour bicyclette, restée sous mon établi quand je suis parti au service militaire, et terminée en rentrant, de nombreux modèles réduits de Jeep et de camions en aluminium moulé, une scie circulaire de table, une meule ….

Les "actions "

Les petits coups fourrés étaient fréquents : graisse sur le manche du marteau, jets d'eau avec les seringues à huile, et le pire qui me soit arrivé fut de me retrouver avec un vélo à guidon fixe et une selle tournant dans tous les sens. On appelait cela une action. Parfois c'était une tape amicale sur le visage, avec une main qui avait caressé la poudre de graphite ou tout autre produit bien noir.
Pour tous, j'étais Popaul, le gamin, le mousse, ou le bézot, un peu au service de tout le monde, avec une grande envie de travailler sur les machines, mais je devais me contenter de réparer leurs courroies de transmission : on en était encore à faire tourner presque toutes ces machines avec un seul gros moteur, un arbre de transmission principale et des courroies. Lorsqu'elles cassaient, il fallait les réparer, en rajoutant souvent des longueurs, avec des agrafes. Le jour où, en manœuvrant le rhéostat pour mettre en route le moteur, je fus brûlé par le petit arc électrique qui se formait à chaque plot, on me dit « c'est le métier qui rentre » et on m'envoya malgré tout voir la « mère » Épiphane au laboratoire, qui faisait office d'infirmière, alors que son activité principale, c'était les analyses des taux de carbone dans les aciers élaborés au four électrique, ce qui à cette époque était encore assez nouveau, puisqu'auparavant les aciers étaient élaborés aux fours Martin, qui ne disparurent qu'en 1957-58, avec la grande cheminée à laquelle ils étaient raccordés.

Depuis cette époque, que de changements dans l'entreprise, tant sur le plan des aménagements, du matériel de surveillance des contrôles de qualité ! J'ai vécu tout cela, j'ai participé d'une certaine façon, modeste peut-être, mais tous nous nous sentions concernés par cette évolution et cette modernisation, même si parfois nous disions en avoir ras-le-bol.

J'ai donc été amené à faire un peu de tout, peindre au minium les pièces pour la société Coder, qui les voulait peintes, installer des bardages sur les aérations du toit en tuile de la fonderie, avec le charpentier couvreur de l'entreprise, M. Lefebvre, qui travaillait au modelage en même temps que moi dans les années 50-52.
Les vacances étaient obligatoires, mais nous n'étions pas obligés de les prendre, et je suis souvent resté ces trois semaines par an à repeindre les chariots de transport de palettes. C'était le début de la motorisation des déplacements de produits à l’intérieur des ateliers.

Dans le même temps, entraient dans l'entreprise mes frères, mes belles-sœurs, et Irène ma future épouse, si bien qu’à un moment donné nous étions huit : 1 % du personnel. Mais il y avait aussi d'autres familles : les Legand, Mansuy, Audam, Purolzac : le père travaillait à l'usine, faisait embaucher son fils, et les filles allaient dans les bureaux. Mon propre fils est entré en 1976, embauché par M. Blanluet, chef du personnel de l'époque.

Les cadres

Des ingénieurs principaux de l'usine, j'en ai vu défiler un certain nombre, et ceux de mes débuts étaient des figures de l'époque. M. Cordier venait d'Alizay comme moi à bicyclette, sur un vieux clou qu'un beau jour il me confia pour graisser le pédalier qui couinait. Un des compagnons, toujours à l'affût d'un bon coup, me suggéra de démonter la selle et de verser de l’huile dans le tube. Le lendemain, remarque gentille de l'ingénieur qui me demanda de mettre un peu moins d’huile à l'avenir, car il en avait une mare dans son garage…

M. Valette, responsable de la production et du four à arc, venait du sud « avé l’accent » et disait souvent : « si on fout de la merde dans le four, il n'en sortira que de la merde », pour expliquer qu'il fallait sélectionner la qualité des ferrailles de récupération.

Il y avait aussi deux autres ingénieurs étrangers, l'un allemand, M. Bohr, et l'autre autrichien, le père de Michel Leeb.

Mon chef d'atelier habitait une petite maison en bois dans le quartier des Hautes Loges et assez souvent, pendant plus d'un an et demi, j'y allais en mission couper du bois, retourner le jardin, et lui chercher du lait à la ferme. J'avais alors droit à un petit coup de café et devais arriver à l'usine vers 7h45 au plus tard.

Aciéries Pompey Le Manoir

L'ingénieur allemand fut à l'origine du premier sigle des Aciéries du Manoir Pompey : AMP, que l'on appelait à l'époque le hibou, marqué sur toutes les pièces, petites ou grosses, qui sortaient de l’usine, et a depuis été remplacé par le M. et le I entrelacés de Manoir Industries.

Il y avait aussi deux ingénieurs italiens, Solente et Bassetti, qui mirent en place une nouvelle organisation de pointage : un quart d'heure de retard donnait 0,25 % de pénalité sur la prime de fin d'année, une journée sans autorisation 5 %, avec autorisation 1 %, etc.

Mon frère qui était entré à l'usine comme pontonnier travaillait en équipe et comme nous couchions dans le même lit, quand il était en retard, je l'entendais rouspéter et marmonner jusqu'à son départ « les P chinq, les P chinq », en clair le risque de perdre 5 % de sa prime.

L'atelier d'ébarbage était quelque chose de particulier, il y avait bien une ou deux machines pour enlever le sable autour ou à l'intérieur des pièces, les grenailleuses, mais le plus gros du travail se faisait dehors, sous des hangars ou à ciel ouvert, je vois encore ces grosses pièces manœuvrées avec la grue à vapeur du père Bruno sur un immense tas de sable où les gars travaillaient parfois sans casques ni masques ou avec un grand mouchoir en guise de protection.
Pour le découpage au chalumeau, il y avait des bouteilles d'oxygène, mais le gaz d'acétylène était fourni par des petites cuves contenant du carbure et de l'eau. L'expédition des pièces se faisait soit par voie de chemin de fer, soit par le camion de l'usine et son chauffeur.

Du fait de la reconstruction de la France après la guerre, la production était surtout axée sur la fabrication de pièces pour la SNCF, boisseaux et tampons de wagons. Les semelles des boisseaux étaient rabotées et percées de quatre trous de fixation. C'était un travail répétitif, souvent payé aux pièces, que ce soit l'ébarbage ou l'usinage, et il a pu arriver que l’on arrive à déclarer plus de pièces que la fonderie n'en avait réellement coulées...

La qualité de l'acier et des pièces de chemin de fer était ce qu'elle était, ce n'est que plus tard que des améliorations purent être apportées. Pour sauver des semelles de boisseaux ayant de magnifiques soufflures, on les rebouchait à la soudure, avec parfois en guise de soudure du fil de fer de 4 ou 5 mm de diamètre, nous étions loin des électrodes enrobées. Pour ce genre de pièces, on parlait communément de « fer à bourriques ».
Aciéries Pompey Le Manoir

J'ai commencé à prendre conscience de la qualité des aciers à l'époque où nous fabriquions des ressorts pour les autocars Chausson Panhard. Me trouvant un jour dans un des bureaux de la direction, j'y vis un représentant de cette société qui montrait une de ces pièces qui n'avait pas résisté à un essai, à cause d'une soufflure, d'une crique, ou des propriétés mécaniques du métal. En fait c'est avec l'arrivée de Leeb que furent élaborées au Manoir différentes nuances d'acier avec la mise en place de fours hautes fréquences.

La grue à vapeur du père Bruno se déplaçait sur le pourtour et à l'intérieur du parc sur des rails écartement SNCF puisque nous étions raccordés à la ligne Pont de l'Arche-Gisors, par laquelle arrivaient des wagons de ferraille, de sable de moulage, de charbon pour les fours, de coke pour le chauffage des poches de coulée ou le chauffage des bureaux et des braseros installés dans les ateliers.
Aciéries Pompey Le Manoir - Nous n'avons pas trouvé de photo de la grue en question, peut-être plus moderne que celle-ci
Nous n'avons pas trouvé de photo de la grue en question, peut-être plus moderne que celle-ci

La chaudière de la grue était alimentée avec des briques de charbon, comme les locomotives de chemin de fer et ses briquettes étaient stockées du côté de la centrale électrique, et à chaque arrivage, l'empilage était passé à la peinture blanche pour signaler les éventuels manques, car il arrivait que certaines nuits des briquettes se fassent la malle.

Les crasses des fours dégagés par la grue, dans le prolongement de la fonderie, côté nord, formaient un crassier d'une bonne hauteur.

Lors de l'allongement du bâtiment de la fonderie et pour l'installation du chemin de roulement des ponts roulants, il fallut dégager le crassier, ce qui fut réalisé avec bulldozer et niveleuse, comme nous en avions vu à l'œuvre sur le camp américain entre Alizay et le Manoir. C'était toujours pour nous un spectacle aux arrêts, casse-croûte ou repas du midi que le va-et-vient de ces engins. Les crasses ont été transportées dans une ancienne carrière de l'autre côté de la route entre Pîtres et le Manoir.

Le manque de matériel de traction après la guerre entraînait beaucoup de récupération : camions GMC ou Dodge 4x4 réformés de l'armée. L'entreprise possédait un camion benne dont le personnel pouvait disposer pendant le week-end s'il était disponible. Nous pouvions également nous faire livrer divers matériaux qui étaient facturés à l'entreprise et nous étaient ensuite revendus. De même lorsque les déchets de bois de modelage en fin de semaine étaient intéressants, nous pouvions avoir du bois de chauffage à bon marché. L’usine nous approvisionnait aussi en pommes de terre, que nous achetions pour l'année, parfois en vin. Il y avait aussi des distributions de pneus de bicyclette, de chaînes à vélo, par longueur de 15 ou 20 m, que les gars de l'outillage recoupaient.

1954 – 1986

Reprise du travail après mon retour d'Algérie, sur un poste de réceptionniste au service contrôle, pour assurer le suivi des éprouvettes pour les tests de qualité : traction, résilience, etc. ce travail m'amenait à faire des déplacements à Rouen, mais j’ai préféré réintégrer l'atelier de modelage métallique. J'y fis de nombreuses heures supplémentaires, travail du samedi après-midi.

En 1957-58 l’ingénieur en chef de l'époque, M. Hubert me donna un mois de remise à niveau, et petit à petit on commença à me confier ce qui était nouveau sur le plan technique : mise en route de nouvelles machines, ou fabrication de modèles en plastique, stratifiés avec de la fibre de verre. J'étais toujours prêt. Si une nouvelle machine à mouler ne fonctionnait pas correctement, je venais le samedi. C'est ainsi que je gravis les échelons OP1, OP2, OP3.
Au chantier de modelage, les modifications furent nombreuses et le modelage métal a déménagé au moins trois fois avant l'incendie de 1965. Nous faisions très souvent tout nous-mêmes en partant du plan : le pré-modèle en bois, ensuite en métal blanc, mélange de plomb et d'antimoine, en bronze ou en aluminium et parfois en fonte.
Aciéries Pompey Le Manoir

Nous avions une petite forge d'atelier qui nous servait à faire certains de nos outils : burins, tournevis et autres, et sur cette forge nous faisions les petites fusions jusqu'à 10 voire 15 kilos de métal, dans de petits creusets en graphite. Pour les fusions plus importantes, nous utilisions un cubilot au coke, qu'il fallait allumer avec du bois et entretenir pendant toute la durée de la fusion. Lors de l'allumage, c'était souvent beaucoup de fumée, dont tout le chantier profitait. Après l'incendie de 1965, un four à fioul est installé avec une cuve d'occasion de plus de 3000 litres enterrée, mais qui a dû être remplacée car elle fuyait. Pour réaliser nos moulages nous utilisions du sable de Fontenay, silico-argileux très bien adapté, le problème étant qu’après les coulées il fallait rebattre ce sable pour les prochains moulages, écraser les mottes durcies, ajouter du sable neuf. J’ai proposé une amélioration qui consistait à renvoyer le sable pour qu'il soit recyclé à la sablerie, ce qui était un grand gain de temps.
Aciéries Pompey Le Manoir - Un moule
Un moule

C'est à cette époque que nous avons démarré à l'usine, à petite échelle d'abord, le moulage de précision en carapace. Les modèles étaient montés sur des plaques de fonte, adaptées sur des machines chauffées au gaz, et arrivées à une température de l'ordre de 130 à 250°, ces plaques étaient renversées sur un bac de sable pré-enrobé pendant 3 à 5 minutes selon l'épaisseur du sable que l'on voulait obtenir. Après plusieurs essais, j’ai soumis l’idée que pour certaines pièces, les modèles pouvaient être faits « nature » c'est-à-dire sans noyau, d'où une économie de réalisation tant pour le modelage que pour le moulage, et ce fut fait pour certaines pièces de guidage pour Babcock.
Aciéries Pompey Le Manoir - Contrôle aux ultrasons
Contrôle aux ultrasons

Après l'incendie de 1965, suite à des travaux de soudure du service entretien au-dessus du local à peinture, un atelier neuf fut construit, bien clair, chauffé, avec aspiration des copeaux sous le niveau du sol. À part une des machines qui avait été récupérée, nous avons à nouveau réalisé des modèles neufs, en bronze autour de la fraiseuse, puis ce fut l'arrivée des machines à mouler les carapaces licence américaine.

1968

Nous avions pu entrer au travail un lundi matin, sous les quolibets et les injures des grévistes, mais à 13h30 ce ne fut plus possible. J'avais participé à des grèves dans le passé, plutôt par amitié avec les copains, mais je n'avais jamais interdit à quiconque de travailler. En 1968, marié avec trois enfants je ne pouvais guère me permettre de perdre mon salaire, les mensualités de la maison à payer en 20 ans étaient encore importantes, et nos deux salaires venaient de l'usine.

À la fin de l'année, on me proposa un poste de responsable du secteur chantier croning. Le responsable devait partir à la retraite, le père la médaille, c'était son surnom, car il avait l'habitude avant chaque coulée de sortir une médaille de sa poche et de la porter à ses lèvres.

Le plus difficile était de trouver du personnel, sur dix gars qui passaient, il en restait trois au maximum, par manque de formation. Nous disposions de machines à mouler, supposées tenir une cadence de 20 moules à l’heure, qui ne fut jamais atteinte, et l'on installa de nouvelles machines à tirer les noyaux dont l'une avec un nouveau procédé dit boîte froide.

En 1985, le chantier fut démonté pour être expédié dans l'usine de Boulogne, ainsi que la sablerie.

En 1975, j’eus la main gauche prise dans une machine, et de la chance de pouvoir conserver tous mes doigts, seule une phalange ne répondant plus. Pendant les trois semaines d'arrêt de travail, je continuais à aller au chantier, mais fus évidemment très blessé que l'ingénieur principal me fasse des griefs concernant la production alors que je n'avais même pas à être là.

Dans les années 50 à 60, alors que nous mettions en route une grosse machine à noyau pour faire les godets de coulée et que pour la circonstance je participais aux essais avec le PDG, Roger Hubert, il m'avait dit, en parlant de la productivité de la machine : « c'est ça ou on crève ». C'est avec lui que nous avons démarré la centrifugation des tubes.

En 1976, quelques mouvements de grève, des défilés dans les ateliers, également en 1980. Une nuit, à l'usine, il y eut une incursion des gars des piquets de grève, ouvriers noirs en tête, les gars de la CGT restant en arrière, mais nous avons réussi à garder la place sans que cela dégénère. En 1980, nous avons fait sortir des lots de pièces de l'usine et, entre 4 et 6 heures du matin, sous protection policière et sous les huées des piquets de grève.
Aciéries Pompey Le Manoir - Le repas annuel des anciens, jusqu'en 1994, rassemblait une centaine de personnes
Le repas annuel des anciens, jusqu'en 1994, rassemblait une centaine de personnes

Ma vie professionnelle s'est arrêtée le 31 décembre 1991, 6 mois avant mes 60 ans, et j'étais en retraite à compter du 1er juillet 1992.


Paul Grisel