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1 juin 2017

Les charitons dans l’Eure

Charitons au congrès de Giverville
Charitons au congrès de Giverville

Les charités
Troisième partie : les charités aujourd'hui.


(voir n°2 et n°3)
Après le déclin des charités dans l'entre-deux-guerres et la disparition de beaucoup d'entre elles, ces confréries ont retrouvé un regain de vitalité après la Seconde Guerre mondiale. Le point de départ fut le congrès de Giverville et la création de l'Union diocésaine en 1947. Depuis cette date de nouvelles charités se sont créées et le mouvement semble même s'accélérer. Les charités anciennes ou nouvelles sont en contact les unes avec les autres et se retrouvent régulièrement comme au rassemblement de Fourmetot en juin 2011 ou au congrès de Bourg Achard en octobre 2012.

I. Le congrès de Giverville et la création de l'Union diocésaine en 1947.

Giverville est une petite bourgade de l’Eure située dans le Lieuvin, à 30 km de Lisieux environ. Le premier congrès des charités y a été organisé à l'initiative d'un simple paroissien, Maurice Quéruel, fasciné depuis son enfance par la charité de son village. Après accord du curé, du maire de la commune, et de l’évêque d’Évreux, des invitations furent lancées : 80 charités répondirent favorablement, dont beaucoup étaient installées dans le Lieuvin et dans les régions proches comme le Roumois. D'autres venaient de plus loin : celles d'Ailly, de Muids, de Venables ou d’Acquigny. Ce premier congrès fut marqué par quatre temps forts.

Le 20 juillet : célébration du cinquième centenaire de la charité de Giverville. 

La date de cette commémoration fut ainsi choisie car elle était aussi celle de la fête patronale de Sainte Marguerite. La charité de Giverville, placée sous la triple protection de la Vierge Marie, de Saint Blaise et de Sainte Marguerite, avait été érigée en 1240, si l'on en croit l'inscription des bannières. Maurice Quéruel avait déjà pensé à marquer ce septième centenaire en 1940, mais la guerre l'en avait empêché.
Les cérémonies commencèrent par une procession de l'église vers la maison de charité, puis de là jusqu’au monument aux morts ; participaient à cette procession les anciens de la charité et les frères en place, ainsi que ceux des charités voisines.
L'après-midi, une fête médiévale, située au temps de Saint-Louis, c'est-à-dire à l'époque où fut créée la charité, se déroula dans toute la ville, décorée et pavoisée. Enfin une exposition permanente était inaugurée qui rassemblait des objets et des documents concernant les charités : draps mortuaires, chaperons, dalmatiques, boîtes, torchères, matrologes, photographies...

Le 15 août : fête de l'Assomption.

La charité de Giverville a honoré la Vierge Marie en assistant à la messe dans le chœur de l'église, puis en allant en procession jusque vers la maison de charité où a été pris un repas en commun présidé par le curé. L'après-midi, aux vêpres, eut lieu la cérémonie traditionnelle de prise de fonction : le curé, après avoir lu la liste des frères sortants, a annoncé la nomination d'un nouveau maître et a procédé à la réception des nouveaux frères en leur remettant leur chaperon.

Le 31 août : rassemblement général.

Les 80 confréries invitées ont assisté à une messe présidée par l'évêque : celui-ci, qui a pu entretenir le pape Pie XII des charités lors de son récent voyage à Rome, a assuré l'assistance des bénédictions et des encouragements du pontife. Puis les charités présentes ont défilé dans la ville dont les maisons étaient tapissées de draps blancs ornés de grappes de raisins et d'épis de blé symbolisant le pain et le vin de l'eucharistie.
L'après-midi les charités participèrent à la procession du Saint-Sacrement avec halte aux reposoirs dressés pour la circonstance et, à la fin, au monument aux morts. L'évêque présida ensuite l'assemblée des maîtres de charité au cours de laquelle fut créée l'Union diocésaine. Une autre procession fut organisée pour les complies. Le soir une retraite aux flambeaux et un feu d'artifice marquèrent la fin de cette journée.

20 septembre : clôture du congrès.

Charités Bourg-Achard 2012
Bourg-Achard 2012

Après la journée du dimanche réservée à un concours de tintenelles, le congrès prit fin solennellement le mardi. Une nouvelle procession partit pour enlever de l'exposition permanente les statues reliquaires de saint Mauxe (appellation locale de Maxime) et de saint Vénérand prêtées par l'église d'Acquigny afin de les placer dans le chœur de l'église de Giverville. Une messe fut célébrée l'après-midi.
Comme l'a montré le déroulement de ce premier congrès des charités, il s'inscrit à la fois dans la tradition et dans la nouveauté. Tradition d'abord avec le respect des coutumes héritées du Moyen-âge (messes, processions, vêtements…), et aussi avec la soumission à l'Eglise : (omniprésence du clergé et notamment de l’évêque). Mais ce congrès traduit aussi le désir de renouveau, voire de nouveautés : c'est la première fois que tant de charités se réunissent, même si auparavant quelques-unes pouvaient se rencontrer lors de grandes fêtes, comme les fêtes de sainte Thérèse de Lisieux, ou lors des pèlerinages importants comme celui de saint François à Évreux. Surtout, le congrès a fait ressortir la nécessité d'une union de toutes les charités. Enfin, ce premier grand rassemblement a permis de donner une impulsion aux recherches historiques sur les charités, jusqu'alors assez lacunaires. Deux journées d'études furent d'ailleurs consacrées aux rapports sur les charités rédigés par des érudits locaux.

II. Union diocésaine et nouvelles charités.

Le congrès de Giverville a donné l’impulsion nécessaire à la création d’une union des charités, nommée l’Union diocésaine dont les statuts ont été publiés dans La vie diocésaine du 7 aout 1948.
Cette Union est composée de toutes les charités qui désirent en faire partie. Les buts déclarés, définis au début des statuts, sont de conserver les charités existantes, de les développer et d’en créer de nouvelles. L’Union est dirigée par un conseil de douze membres élus par les maitres de charité (un conseiller représentant 10 à 12 charités) et un bureau élu par le conseil composé d’un président, un vice-président, un secrétaire et un trésorier. Une assemblée générale doit se réunir un fois par an au cours du pèlerinage de Notre-Dame de la Couture, le lundi de Pentecôte.
Les statuts prévoient la nomination par l’évêque d’un aumônier des charités (aujourd’hui cette fonction est assurée par le Père Castel).
Charités Bourg-Achard 2012
Bourg-Achard 2012

Les ressources de l’Union sont constituées des cotisations de chaque confrérie (200 F pour chacune d’elle en 1948) et des subventions ou dons divers. Ces ressources sont redistribuées aux églises pauvres du diocèse.
Après les articles concernant l’Union, les statuts abordent le règlement général d’organisation des confréries. Les charités sont établies sous l’invocation de la Très Sainte-Vierge Marie et du patron principal de chaque paroisse. Chaque charité est sous la direction d’un échevin et d’un prévôt élus pour un an. Le service des frères est d’au minimum trois ans. Il est précisé qu’on n’admet dans une confrérie « que des hommes faisant profession de religion catholique, de bonne réputation et en règle avec les lois de l’Eglise notamment en ce qui concerne le mariage ». Les charités ont toujours pour mission de procéder aux inhumations mais aussi de visiter et aider les malades et leurs familles, surtout les pauvres. Les frères doivent aussi participer aux processions et aider à la célébration des messes. Quant aux costumes, les charités utiliseront les costumes existants ; pour les costumes nouveaux, l’Union devra donner son autorisation pour les porter.
Dans les statuts figurent également les amendes pouvant s’appliquer aux frères de chaque charité « pour manquements aux services, les absences, les défauts de tenue ou de langage ». Les peines peuvent aller jusqu'à des suspensions temporaires ou définitives.
Charités Bourg-Achard 2012
Bourg-Achard 2012

Un chapitre de ces statuts intitulé "dépendance des charités" précise : "les charités sont sous la dépendance des curés". Ce sont eux qui décident des jours et heures de service dans la paroisse et qui donnent l’autorisation d’officier dans une autre paroisse.
Enfin, les statuts de l’Union stipulent que chaque confrérie peut avoir son règlement intérieur mais que ce règlement doit nécessairement être approuvé par l’Union.
Parallèlement à cette Union diocésaine et la recoupant en partie, a été créée une Association des charités du département de l’Eure organisée selon la loi 1901. L’objet de l’association est de pouvoir représenter les charités dans des actions juridiques, d’ester en justice et d’assurer l’administration du patrimoine des différentes confréries en prenant en charge leurs biens meubles et immeubles. L’association se compose de sociétaires (les membres des charités) et de membres bienfaiteurs (ceux qui désirent aider les charités). Les cotisations, les dons et les revenus du patrimoine constituent les ressources de l’association. Son organisation interne souscrit aux principes de la loi de 1901. Les statuts ont été déposés à la préfecture le 20 mai 1957 et, même s’ils ont été plusieurs fois amendés, ils restent proches du texte original.
Aujourd’hui donc, les charités disposent de 2 organismes pour les défendre, les aider et les représenter. Ils sont présidés par le même frère de charité, Michel de Vaumas, qui est à la fois Grand Maitre de l’Union diocésaine et Président de l’association. Sous son impulsion, comme sous celle de son prédécesseur, le comte Dauger, le nombre des confréries de charité ne cesse de progresser. Elles sont aujourd’hui 118 dans l’Eure, bientôt 119 grâce à la création d’une charité à Verneuil-sur-Avre en mars 2013. Avant celle-ci, les dernières charités créées furent celles de Saint- Julien-de-la-Liègue en 2011 et celle de Fontaine-Bellanger en 2010.
Charités Repas au congrès de Bourg-Achard. 2012
Repas au congrès de Bourg-Achard. 2012

Les charités ont pris l’habitude de se rencontrer chaque année lors d’un rassemblement et tous les 5 ans lors d’un congrès. Le dernier rassemblement s’est tenu à Fourmetot en mai 2011 et le dernier congrès s’est réuni à Bourg-Achard en octobre 2012. Le prochain rassemblement est prévu en 2013 à Saint-Léonard en Seine Maritime, département qui compte 5 charités rattachées à celles de l’Eure. Enfin, les informations concernant les différentes charités sont diffusées dans un petit journal, Les Tintenelles, organe de liaison.
Les confréries de charité sont donc aujourd’hui bien présentes dans l’Eure et bien vivantes. Elles ne sont pas la survivance folklorique d’un passé remontant au Moyen Age. Au contraire, elles jouent un rôle important dans les cérémonies religieuses et dans la sociabilité rurale. Elles sont indispensables aux familles en deuil ou en difficulté.
Si beaucoup de charités ont disparu depuis moins d’un siècle, comme celle de Pîtres, d’autres ont réussi à subsister ou renaissent encadrées par le clergé paroissial et le diocèse.


Yvette Petit-Decroix



1 mai 2017

La charité de Pîtres

Charité de Pîtres

La charité de Pîtres (deuxième partie)

Les documents que nous possédons sur la charité de Pîtres permettent de retracer son histoire seulement pour les XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles.

1. La charité aux XVIIe et XVIIIe siècles

Deux documents écrits nous renseignent sur son existence à cette époque : les statuts de 1648 et leur copie de 1711.

A. Les statuts de 1648.

Charité de Pîtres - Statuts de 1648
Ce document est conservé aux Archives de Seine-Maritime* et provient du diocèse de Rouen dont dépendait la paroisse de Pîtres jusqu'à la Révolution. Une première page porte le titre : "confrérie de Pîtres confirmée par Mgr Gautier le 10 octobre 1648". Il s'agit donc de la « confirmation » ou acceptation de la charité de Pîtres par l'archevêque de Rouen. Le texte lui-même est ensuite inscrit sur quatre pages et comprend un préambule, vingt articles et une page entière de paraphes.

*ADSM G 1457
Le préambule est ainsi rédigé : « État des règles ou statuts que doivent observer les confrères et sœurs de la confrérie et charité instituée en l'église de Notre-Dame de Pîtres sous le nom et titre de Notre-Dame de Pitié »
Ce préambule appelle deux précisions : d'une part des « sœurs » pouvaient faire partie des charités, mais seulement comme associées. D'autre part, le patronage choisi par la charité de Pîtres est celui de Notre-Dame de Pitié. Ce patronage peut nous laisser penser que la charité de Pîtres existait déjà avant le XVIIe siècle. En effet, c'est à partir du XVe siècle et plus encore au XVIe siècle que s'est développée la dévotion à la Vierge de Pitié ou Pietà. Une grande statue datée du XVIe siècle existe encore dans l'église.
Les vingt articles du texte portent sur l'organisation de la confrérie (articles 1 à 6) et sur les obligations des frères (articles 7 à 20).
Pour faire partie de la charité, il faut être "de bonne et décente vie" : ne pourront faire partie de la charité les personnes qui blasphèment ou qui jurent, et un frère peut être exclu de la charité pour ces mêmes raisons. Un maître, qui porte le titre d'échevin, dirige la charité et s'occupe aussi de l'administration et des finances (articles 4, 5, 6). C'est lui qui perçoit les cotisations : 5 sols pour les frères servants à leur entrée, 50 sols pour les affranchis « pour toute leur vie » et 2 sols 6 deniers pour les rendus chaque année. L'échevin est nommé pour un an ; les frères, au nombre de sept (le chiffre cinq inscrit initialement est biffé), servent pour sept ans ; chaque année un frère est remplacé, avec « l'advis du curé».
Charité de Pîtres - Statuts de 1648
Les obligations de la charité sont nombreuses. Elles concernent d'abord les inhumations. Lors du décès d'un frère ou d'une sœur, la famille avertit l'échevin qui doit aller sonner une cloche « aux places principales et carrefours » pour avertir la population. Pour les frères servants, la grosse cloche de l'église sonnera 12 coups (pas pour les autres paroissiens). On récitera alors des prières….. puis on veillera le mort "aux pieds duquel brûlera un gros cierge de 20 sols" aux frais de la charité. Le jour de l'inhumation, les frères suivront le convoi funèbre « en habits décents, c'est-à-dire avec un chaperon blanc sur l'épaule ». Enfin, les frères feront dire des messes à l'intention des frères défunts. Un cas particulier est évoqué dans l'article 14 : « si les dicts confrères ou sœurs sont morts de pestes ou autres maladies contagieuses » on procédera aux funérailles « charitablement », mais avec l'accord du curé et « pourvu que cela se puisse faire sans péril évident ».
Les frères servants sont aussi obligés d'assister à de très nombreuses messes, en plus des messes habituelles, à savoir celles des dimanches, des fêtes principales et des funérailles ; en effet, les charitons seront aux offices tous les premiers samedis et mardis du mois, aux messes du Rosaire, des fêtes de la Vierge et du Saint-Sacrement. Ils sont tenus de communier le plus souvent possible.
L'assistance mutuelle apparaît dans deux articles : l'aide aux frères indigents est concrétisée par l'octroi de draps gratuits pour les funérailles ; l'aide aux malades consiste à leur porter en procession les sacrements de l'église jusqu'à leur domicile.
Charité de Pîtres - Statuts de 1648
Enfin la dernière page du document est entièrement occupée par les paraphes, parmi lesquels on trouve 16 signatures et 4 marques. Les signataires sont les frères servants de la charité, des associés, le curé et le trésorier de la fabrique* : Guillaume Vigor. Deux familles de Pîtres sont particulièrement bien représentées : la famille Gossent avec 3 membres et la famille Duchesne avec aussi 3 personnes.

* La fabrique d'une paroisse était un conseil qui gérait les biens de la paroisse.

Au terme de l'étude de ce texte, quelque réflexions s'imposent sur trois points importants du règlement de la charité de Pîtres de 1648.
On remarque d'abord la lourde charge qui pèse sur les frères servants et sur le temps consacré à leur fonction : avec les offices, les funérailles et l'entraide, c'est une grande partie leur existence, certes pour un temps donné de sept ans, que les frères offrent à la charité.
On voit aussi la place prééminente que tient le curé au sein de cette charité : 8 articles sur 20 placent des actions de la confrérie sous "l'avis dudit sieur curé".
On trouve enfin une indication sur les finances : la seule dépense évoquée est celle du luminaire. Et quelle dépense ! Puisqu'un gros cierge vaut 20 sols, quatre fois le prix d'entrée à la charité comme frère servant.

B. La copie de 1711

Ce document est conservé aux Archives Départementales de l'Eure à Évreux*. Il a été écrit par le notaire du roi, le 21 juin 1711 d'après un original sur parchemin. Sur cette copie de quatre pages apparaissent d'une part les statuts de 1648, d'autre part l'enregistrement de l'entrée en fonction de deux nouveaux frères en 1710.
* ADE 2F 2088

Les statuts sont précédés d'une adresse et d'une salutation en latin à l'archevêque de Rouen. La copie cependant marque quelques différences avec les statuts de 1648 tels que nous les avons vus précédemment. Tout d'abord dans le préambule est précisée la motivation des paroissiens et trésoriers de Pîtres pour la constitution d'une charité : ils sont "mus de dévotion et curieux du salut de leurs âmes". C'est donc bien un salut personnel que propose la charité : en servant ici-bas, on assure son paradis dans l'au-delà.
Autre différence par rapport aux statuts de 1648 : les obligations des frères sont allégées, on ne parle plus de messe des premiers samedis et des premiers mardis du mois. Enfin sur cette copie les différents articles ne sont pas indiqués : le texte se déroule sans que les paragraphes soient toujours nettement marqués. La quatrième page est réservée à l'inscription de deux nouveaux frères et aux paraphes.
Les nouveaux charitons ont été reçus le 6 janvier 1710, il s'agit de Nicolas le François et Jean Gossent, ce dernier étant trésorier de la fabrique. Lors de leur réception les deux impétrants « se sont donné à chacun une robe et un chaperon », qui resteront ensuite à la charité. La cérémonie s'est déroulée devant le maître, Jean Lefrançois, le curé G. Mainière et le vicaire D. Dubosc. En fait, cette partie du texte, qui ne concerne pas les statuts mais devait se trouver à leur suite, semble issue d'un matrologue. Auquel cas, sur sa lancée, le notaire aurait recopié le document in extenso.
Les paraphes qui suivent attestent la véracité de la copie : 7 personnes ont signé (dont le notaire, le curé, vicaire), 5 ont fait une marque (dont le trésorier de la fabrique). Une fois de plus la famille Gossent est fortement représentée. On trouve aussi deux membres de la famille Lefrançois. La famille Depître fournit également deux frères servants.

2. La charité au XIXe siècle.

Quatre documents nous permettent d'appréhender l'histoire de la charité de Pîtres au XIXe siècle : le bâton de procession et trois documents écrits : les statuts de 1838, une lettre du curé de Pîtres datée de 1842 et une affiche de 1857. Des notes et des articles d'érudits complètent cette histoire jusqu'au début du XXe siècle.

A. Le bâton de procession

Charité de Pîtres - Bâton de procession
Il est encore adossé au mur du chœur de l'église. Il est en bois doré, de l'extrême fin du XVIIIe ou du début du XIXe siècle. Il représente le Saint-Sacrement dans un ostensoir. De chaque côté, deux anges agenouillés s'inclinent en signe d'adoration. Quatre palmettes (dont l'une est brisée) entourent la scène et supportent un dais couronné. Ce bâton est tout à fait comparable à ses semblables que l'on peut trouver dans les églises de la région. Il est toutefois plus grand que la moyenne. Il prouve l'existence d'une charité du Saint-Sacrement dont la présence à Pîtres au XIXe siècle est corroborée par des documents écrits que nous examinerons plus loin. Aucun autre objet de l'ancienne charité n'est visible dans l'église.

B. Le règlement de 1838

Charité de Pîtres - Règlement de 1838
Il a été trouvé par hasard dans le livre de la fabrique de Pîtres déposé aujourd'hui au presbytère. Il s'agit d'un document papier sur des feuilles volantes comportant 8 pages. Le règlement est établi en huit titres ou chapitres ; on y retrouve l'essentiel de ce qui a déjà été précisé dans les précédents règlements. Ainsi, on exige des frères qu'ils soient « des hommes probes d'une conduite édifiante ». Ils seront 13 frères servants dont l'échevin et le prévôt. Il y a toujours des associés. Le temps de service, de 13 ans, est particulièrement long et laisse supposer des problèmes de recrutement. Ce service comprenait principalement « la disposition des morts dans le cercueil, leur transport et leur inhumation »

Comme dans les siècles précédents, les messes, offices, processions obligatoires sont très nombreux. Lors de certaines messes, trois frères sont présents à côté de l'officiant devant l'autel. Les amendes encourues par les frères sont très détaillées : elles sont infligées pour des absences mais aussi pour une mauvaise tenue aux assemblées (injures, fureur, ivresse) ou pour du bavardage inutile. Il est interdit de se rassembler pour des repas collégiaux dans une auberge ou un cabaret, mais chaque année il y aura le dîner du Saint-Sacrement offert par un frère (sans doute par roulement).
Le curé tient une place prépondérante dans la confrérie : il en est le chef et se situe au-dessus de l'échevin. Comme tel, il préside les assemblées ordinaires ou extraordinaires et il a voix prépondérante en cas de désaccord. Lui seul peut permettre une assemblée extraordinaire. Il surveille les finances de la charité : il est présent le jour de la remise des comptes par l'échevin et possède une des trois clés du coffre, il reçoit 15 francs par mois de la charité pour les messes qu'il dit à son intention. Pour bien marquer la place primordiale du curé, le titre VIII précise « la charité est subordonnée et dans l'entière dépendance du curé ».
La dernière page confirme le rôle primordial du curé : c'est lui qui a écrit le règlement, "au presbytère" et c'est lui qui signe en premier : J. J. Maillard. Neuf frères ont aussi apposé leur signature. Les familles Vallée et Depîtres sont les plus représentées.

Ce règlement de 1838 montre à la fois des constantes et des différences par rapport aux textes antérieurs : la confrérie est toujours organisée sur le même schéma et l'omnipotence du curé y est très forte. Mais la charité a changé de patronage : ce n'est plus Notre-Dame de Pitié qui en est la patronne, mais le Saint-Sacrement. Autre changement : le texte insiste sur les amendes alors qu'elles n'apparaissent pas ou peu dans les statuts de 1648 ou de 1711. Mais on voit poindre des problèmes de recrutement, d'alcoolisme (le mot ivresse revient plusieurs fois), de désaccords possibles entre les frères, et de finances : dans le texte de 1838 tous les chiffres des amendes sont barrés et revus à la hausse !

C. La lettre du curé de Pîtres en 1842

Charité de Pîtres - Monseigneur Olivier, évêque d'Evreux
Monseigneur Olivier, évêque d'Evreux

Cette lettre du curé Maillard est adressée au vicaire général, l'abbé Guibert, secrétaire de l'évêque d'Évreux, Mgr Olivier. Dans cette lettre, le curé fait allusion à la circulaire de l'évêque datée du 14 février 1842 : ce texte, envoyé à toutes les paroisses, invitait les curés à faire disparaître les abus les plus criants des charités (mauvaise tenue des charitons lors des cérémonies et scandales financiers) et surtout à faire passer les charités sous le contrôle direct du diocèse en limitant leur rôle.

La lettre de Maillard s'articule en trois parties. Dans la première, le curé rassure l'évêque sur les " bonnes habitudes de la charité" : en premier lieu la charité s'est donnée des limites géographiques puisqu'elle " ne sort jamais des limites de la paroisse pour aucune inhumation ". Deuxième point positif pour la charité de Pîtres : elle ne fait aucun office à la maison mortuaire. Enfin, la confrérie ne fait plus adorer la croix dans l'église, c'est le curé qui a repris ce rôle.
La deuxième partie de la lettre concerne les réformes encore à faire : d'une part la charité ne doit plus porter la croix à adorer dans les maisons des frères et associés à l'époque du Saint-Sacrement en faisant payer. D'autre part, la fabrique va acheter des tentures et draps mortuaires afin que la charité n'ait pas le monopole des ornements, ce qui lui permet jusqu'à présent de faire payer leur utilisation de 2 à 5 francs.
Enfin le curé fait part au vicaire des difficultés qu'il voit venir concernant les inhumations : certes, la confrérie enterre gratuitement les indigents et fait payer normalement les associés lors de leur enregistrement, pour les annuités et pour les funérailles (de 1 à 2 francs), mais elle fait payer aussi aux autres paroissiens jusqu'à 16 francs le jour des obsèques. Le curé est particulièrement scandalisé car l'argent ainsi récolté ne va pas dans le tronc de la charité : il est réparti directement entre les charitons et chaque frère " en jouit comme bon lui semble".
C'est donc bien l'influence de la charité de Pîtres, comme celle des autres paroisses, que l'évêque veut juguler en lui donnant un territoire circonscrit, la paroisse, en diminuant ses revenus et en limitant également ses interventions dans la liturgie.

Il est à penser que si la charité de Pîtres a perduré, elle n'a pu le faire qu'en rédigeant de nouveaux statuts conformes aux vœux de l'évêque Olivier, statuts que nous ne possédons pas ; mais en étudiant les statuts des charités des paroisses proches, par exemple ceux de la charité de Connelles*, (voir bulletin n°139 de l' AMSE, juin 2011), on s'aperçoit que de nombreux articles sont consacrés aux amendes pour manquement ou mauvaise tenue des frères : c'était là encore pour le diocèse une façon de reprendre en main les charités, tout en alimentant leurs caisses par la contribution des frères eux-mêmes, ce qui permettait de moins demander aux autres paroissiens et par là même de les dégager de l'emprise de la charité.

* Voir bulletin n°139 de l'association des Amis des Monuments et Sites de l'Eure 

L'affiche de 1857

Charité de Pîtres - Affiche de 1857
Elle est imprimée sur une grande feuille de 46,7 x 35,7 cm conservée aux Archives départementales à Évreux*. Cette affiche porte le titre "Confrérie et charité de Notre-Dame de Pîtres en l'honneur du très Saint-Sacrement et de Notre-Dame de Pitié". Elle a été remise à « Charles Gossent, maître en charge de l'année 1857 » et comporte un acrostiche sur son nom ainsi rédigé :

Chrétiens soyons toujours dignes du Tout-Puissant,
Goûtons sur cette terre les délices et l'encens,
Oublions les chagrins qui passent sur la terre,
Sachons nous rendre dignes du royaume des Cieux, Sachons que là résident les Anges bienheureux.
En tout lieu, en tout temps, la céleste Marie
Ne cesse de veiller celui qui toujours prie ;
Tâchons d'être fidèles au Très Saint-Sacrement.

Cette affiche est abondamment illustrée (voir page suivante). Ce genre d'image était couramment distribué aux frères et figurait souvent placardé sur un mur de leur demeure. Au centre, une grande image montre Saint Georges terrassant le dragon, et sur le pourtour 12 vignettes représentent des saintes ou des saints. (voir pages suivantes)

* ADE  FI 805

D. Une nouvelle charité, 1875-1876

Trois autres documents, inscrits à la suite des statuts de 1838 font état des difficultés financières de la charité et de la création d'une nouvelle confrérie. Le premier texte, daté du 21 mars 1875, entérine un état de fait : depuis 1863 la charité a augmenté ses tarifs pour les inhumations. Ce document est signé par le curé Vaurabourg et cinq frères seulement.
Un deuxième texte, du 16 avril 1875 déclare l'ancienne charité dissoute. La raison invoquée est dans le premier paragraphe : " par suite de l'impossibilité de se recruter ". Il n'y a plus d'associés, c'est-à-dire que les tarifs en vigueur depuis 1863 sont désormais appliqués à tous les paroissiens, sauf pour les indigents et les frères servants.
De plus, la charité oblige les familles à requérir au moins 8 frères sur 12, bien sûr pour assurer des revenus aux frères puisque chacun d'eux perçoit 2 francs; mais le motif mis en avant est " afin que les cérémonies religieuses puissent être dignement remplies". Le texte est paraphé par le " président de la confrérie ", c'est-à-dire le curé Vaurabourg, qui est le seul à signer.
Un autre document, intitulé " nouvelle confrérie de charité " et daté du 18 juin 1876, fait suite au précédent et sert en fait de nouveaux statuts à la charité. Une brève introduction précise : " la confrérie de charité de Pîtres étant forcée, sous peine de périr, de se reconstituer sur de nouvelles bases, elle adopte la même constitution sauf le principe de gratuité". La menace de disparition de la charité semble bien réelle puisqu'il ne reste à cette époque que trois frères, dont Désiré Gossent et Joseph Loisel qui deviennent respectivement échevin et prévôt de la nouvelle charité. Sept nouveaux frères dont le texte donne la liste rejoignent les trois anciens :

Aublé Théophile, Langeley Louis, Lequeux Louis, Brunel Jean-Baptiste, Loisel Anselme, Loisel Sosthène, Devé Paulin, Benoît Hyacinthe

Le document insiste sur le rôle du curé qui est non seulement le directeur de la charité mais fait aussi office de trésorier. Il est noté que " les fonds seront employés à l'embellissement de la charité et aux besoins de l'église, au jugement de M. le curé. "
Il faut croire que les souhaits du curé quant à " l'embellissement de l'église " furent réalisés. On sait en effet que le curé Vaurabourg entreprit de grands travaux sur l'église. La charité y participa puisque l'une des trois nouvelles cloches, la moyenne, fut offerte par elle en 1878 et un pilier et une porte furent restaurés en 1885, également grâce à elle.*

* Note d'Henri Bordeaux
Le dernier document concernant la charité est un compte incomplet de l'exercice 1905. Les recettes sont constituées exclusivement des sommes versées par les familles au moment des inhumations. Les tarifs ont encore changé et varient en fonction de la "classe". Un enterrement de première classe coûte 80 francs, tandis que pour la dernière classe, la quatrième, on ne paie que 15 francs. Les dépenses sont constituées pour la plus grande part des « rétributions » allouées aux frères pour les inhumations (celles-ci allant de 1 à 5 francs suivant la classe ), ou pour leur présence à des cérémonies (0,50 franc pour chaque frère). D'autres dépenses concernent l'entretien du char (environ 5 francs par an) et surtout le luminaire (environ 50 francs par an). La balance des comptes est cependant excédentaire de 119,75 francs en décembre 1904.
Les comptes de 1905 sont les derniers documents qui permettent de suivre l'histoire de la charité de Pîtres. Après cette date, il n'y en a plus trace. On peut penser qu'elle a été alors dissoute, peut-être dans la tourmente et la confusion engendrée par la Loi de Séparation des Églises et de l'État en 1905.
Sur les trois siècles pour lesquels il a été possible de reconstituer son histoire, certes fragmentaire, la charité de Pîtres a présenté une évolution comparable à celle des charités de la région : les frères ont vu leur charges s'alléger, leurs fonctions être de plus en plus cantonnées aux inhumations ; par contre ils ont été soumis à un système d'amendes de plus en plus implacables et lourdes. Le principe de gratuité a été aboli. La charité a changé de patron au gré des modes et elle a été placée de plus en plus sous la tutelle de l'Église. Enfin, elle a disparu au début du XXe après s'être heurtée à des difficultés financières et des problèmes de recrutement.
Mais si la charité de Pîtres a totalement disparu, au point de n'avoir laissé aucune trace dans la mémoire collective, le mouvement des charités, lui, est encore bien vivant dans certaines régions de l'Eure. C'est ce que nous verrons dans une troisième partie dans le prochain numéro.



L'affiche de la charité de Pîtres

En partant du haut de la feuille, de gauche à droite, on trouve :
Saint Mathieu : il rédige l'Évangile. Derrière lui se tient un homme ailé, symbole du personnage. La légende qui indique Saint Marc est donc erronée.
Le Saint-Sacrement : il est présenté dans un ostensoir marqué IHS. (Iesus Hominum Salvator) Deux anges adorateurs sont agenouillés de part et d'autre.
Le Sacré-Cœur de Jésus : il est surmonté d'une flamme, du triangle de la Sainte Trinité et de la colombe du Saint Esprit. Une couronne d'épines l'insère, et son sang coule dans un calice. Sur le côté gauche de l'image, une croix rappelle la crucifixion tandis qu'un pélican nourrissant ses petits symbolise le sacrifice de Jésus.
Charité de Pîtres - Affiche de charité - St MarcCharité de Pîtres - Affiche de charité - St Jean Baptiste
Saint-Marc : il est dans la même attitude que Saint Mathieu. Un lion est couché à ses pieds comme dans les représentations traditionnelles. Donc là encore la légende est fausse puisqu'elle indique Saint Jean-Baptiste.
Saint Luc : lui aussi écrit l'Évangile. Cette fois-ci la légende est correcte puisque l'évangéliste est bien accompagné d'un bœuf.
Charité de Pîtres - Affiche de charité - Ste Madeleine
Sainte Madeleine : comme les autres personnages des vignettes, elle est drapée à l'antique, mais son vêtement est particulièrement élégant avec des plis savamment disposés et un long voile bordé d'un galon. Elle est entourée des symboles de la futilité féminine : coffret à bijoux, vase à parfum, pot à onguent. Un crâne, ou vanité, rappelle la vie terrestre.
Sainte Julie de Césarée : elle tient la palme des martyrs ; une flamme jaillit de sa tête
Charité de Pîtres - Affiche de charité - Ste Geneviève
Sainte-Geneviève : elle se tient devant Paris que l'on aperçoit en arrière-plan avec un pont et la cathédrale Notre-Dame.
Charité de Pîtres - Affiche de charité - St Paul St Pierre
Saint-Paul et Saint-Pierre : le premier est reconnaissable à son épée, sa barbe longue et sa chevelure fournie ; le second tient les clés du paradis et arbore une barbe courte et un début de calvitie. Les deux apôtres ne sont pas identifiés et l'image ne comporte pas de légende.
Saint Jean-Baptiste : il est revêtu d'un vêtement court de berger et porte un bâton. Un mouton est à côté de lui. Aucune légende ne précise son identité.
Charité de Pîtres - Affiche de charité - Ste Marguerite
Sainte-Marguerite : elle sort du dragon qui l'avait avalée.
Saint-Jean évangéliste : il rédige lui aussi la Bonne Nouvelle. Un aigle, son symbole, se dresse sur ses pattes devant lui.
Charité de Pîtres - Affiche de charité - St Georges
Pourquoi l'imprimeur a-t-il mis un saint Georges terrassant le dragon au centre de l'affiche ? Peut-être simplement ne disposait-il pas du saint Charles qui aurait été en accord avec l'acrostiche...



Yvette Petit-Decroix



1 avril 2017

Qu'étaient les charités ?

Procession de charitons au XVIIIème, in E.VEUCLIN (voir bibliographie)
Procession de charitons au XVIIIème, in E.VEUCLIN (voir bibliographie)

Les charités de l'Eure et la charité de Pîtres


Nous publierons cet article dans trois bulletins successifs:
1ère partie : les charités autrefois

Les charités, ou confréries de charité, sont des associations de laïcs destinées essentiellement à assurer les inhumations ; au cours des siècles cependant, leur rôle s'est diversifié et elles ont participé directement aux liturgies, tout en assumant une forme d'aide sociale. Les charités ont laissé des traces de leur histoire, que ce soient des documents écrits ou des objets.
Après leur déclin amorcé dès le XVIIIe siècle, et précipité au XIXe et au début du XXe siècle, elles connaissent aujourd'hui une véritable renaissance.

Procession de charitons, Fontaine-Bellenger ( octobre 2010)
Procession de charitons, Fontaine-Bellenger ( octobre 2010)

Les charités sont aujourd'hui un phénomène spécifiquement normand1, limité aux quatre anciens diocèses de Rouen, d’Évreux, de Lisieux et de Sées.

1. des formes de charité ont cependant existé dans toute la France et en Italie. Aujourd'hui encore, dans le nord de la France, subsistent des associations appelées confréries de charitables, en partie comparables aux charités de Normandie.


Première partie : les charités autrefois

Histoire

Nées de la nécessité d'ensevelir les morts et de donner aux funérailles une solennité marquant le passage de la vie terrestre à une autre vie dans un autre monde, les charités se sont créées au Moyen Âge, sans doute dès le X- XIe siècle . Mais les premières mentions de leur existence sont du XIIe siècle : il faut abandonner l'idée  que les charités sont apparues à l'époque des grandes épidémies des XIVe et XVe siècles, et notamment au moment de la grande Peste noire de 1348-1351. Ce n'est certainement pas pendant les périodes de surmortalité que l'on pouvait trouver dans une paroisse assez de frères de charité pour des enterrements qui, en plus, constituaient un risque de contagion maximale. C'est la thèse de Catherine Vincent dans son ouvrage cité en bibliographie.
Les charités se développèrent surtout à la fin du XVe siècle après la Guerre de Cent ans, quand, le calme revenu, il fut possible de réorganiser les structures sociales, politiques et religieuses. Ainsi, dans notre région, la charité de Pîtres, mais aussi celles de Pont-Saint-Pierre , de Connelles et de Romilly furent enregistrées auprès de l'évêché entre 1450 et 1480.
Leur progression continua aux XVIe et XVIIe siècles, quand elles jouèrent un rôle dans la Contre-réforme2, avant d'amorcer un déclin au XVIIIe siècle.

2. on appelle Contre-réforme la réaction de l'Eglise catholique au XVIème siècle pour contrer le développement du protestantisme.
À la Révolution, les charités furent supprimées par le décret du 18 août 1792, mais elles réapparurent dès 1801, en particulier à la demande du préfet de l’Eure, Masson de Saint Amand , qui se lamentait de l'absence d'inhumations décentes. Elle se développèrent à nouveau sous la Monarchie de Juillet (1830 - 1848) et pendant le Second Empire (1851 - 1870). Ainsi, en 1842 il y avait 550 charités dans l’Eure. C'est à cette époque que les confréries passèrent vraiment sous la tutelle de Mgr Olivier, évêque d'Évreux de 1841 à 1854, ce qui parachevait une mainmise de l'Eglise sur les charités, amorcée dès le Moyen-âge.
La Première guerre mondiale, l'exode rural, la baisse de la natalité et la déchristianisation expliquent le nouveau déclin des charités au début du XXe siècle. Beaucoup de charités disparurent entre les deux guerres, faute de confrères. Mais elles connurent un nouveau souffle après la Seconde guerre mondiale, comme nous le verrons plus loin.

Organisation
Les charités existaient pratiquement dans toutes les paroisses du territoire actuel de l’Eure ; parfois même une paroisse pouvait posséder plusieurs confréries. Chaque charité se plaçait sous la protection d'un saint patron, ou de plusieurs, qui pouvait être le patron de l'église ou un autre saint . A Romilly sur Andelle, Saint Georges protège à la fois la paroisse et la charité ; à Pont-Saint-Pierre, la charité de la paroisse Saint-Nicolas sollicite la protection de Saint Jean et de Saint Eustache, tandis qu'à la paroisse de Saint-Pierre, on associe ce dernier à Saint Paul pour la charité. À Connelles, Saint Vaast est à la fois patron de l'église et de la charité. À Pîtres, Notre-Dame de Pitié est d'abord seule protectrice de la charité ; on lui adjoint ensuite le Saint-Sacrement.
Bâton de la charité de Saint-Hilaire d'Amécourt, avec les trois saints patrons
Bâton de la charité de Saint-Hilaire d'Amécourt, avec les trois saints patrons

Les charités étaient souvent organisées sur un même modèle : un petit nombre de frères, de 10 à 14, composait la charité, dirigée par un prévôt aidé par un échevin, qui s'occupait essentiellement des finances3. Les dignitaires de la charité étaient élus lors d'assemblées des membres de la confrérie ; le curé de la paroisse faisait de droit partie de la charité. Pour être frère, il fallait être catholique pratiquant, avoir de bonnes moeurs et travailler, pour ne pas être à la charge de la confrérie.
3. Les titres pouvaient varier d'une charité à une autre et aussi d'une époque à une autre. Parfois la fonction d'échevin était celle du prévôt et il dirigeait alors la charité. Il pouvait porter aussi le titre de maître ou celui de roi. L'antique était l'ancien prévôt. D'autres titres apparurent, surtout au XIXe siècle, comme celui de porte-chandelier, de premier clerc...

En fait, une confrérie comprenait trois sortes de membres : en plus des frères servants, membres actifs sur lesquels reposaient la plupart des actions de la charité, existaient aussi des membres associés : d'une part les «rendus» qui payaient une cotisation annuelle à la confrérie pour bénéficier des prières de celle-ci et de sa présence lors de leur inhumation ; d'autre part les «franchis  ou «affranchis» qui donnaient une somme globale dès leur inscription pour se voir octroyer les mêmes avantages, jusqu'à leur trépas.

Les obligations

Le temps de service des frères servants était différent d'une confrérie à l'autre, mais il était souvent de un à deux ans pour l'échevin et le prévôt, et de deux à cinq ans pour les autres frères.

Les obligations des frères, même si elles varièrent au cours des siècles, étaient de trois sortes : inhumations, notamment des membres de la charité, participation aux cérémonies religieuses et assistance aux indigents de la paroisse.
Drap mortuaire de la charité de Vatteville
Drap mortuaire de la charité de Vatteville

- Lors des funérailles, les frères après avoir fait déposer à la maison du défunt le drap mortuaire (ou le linceul pour les indigents) et les cierges, allaient chercher le mort chez lui. En procession, portant le cercueil à bras (et plus tard avec un char mortuaire), ils l’accompagnaient jusqu'à l'église où ils participaient à la liturgie de la messe. Puis, toujours en procession, ils sortaient dans le cimetière et procédaient eux-mêmes à l'inhumation après avoir creusé la fosse. Enfin, le convoi ramenait la famille jusque chez elle.

char mortuaire
char mortuaire

- L'assistance aux cérémonies religieuses était une autre obligation dévoreuse du temps des charitons. Par exemple, à Connelles, les statuts de la charité de 1843 prévoyaient un service à la grand-messe de tous les dimanches et fêtes, en plus de l'assistance à certains offices (vêpres, saluts ou bénédictions le premier dimanche de chaque mois et toutes les fêtes d'obligation) et la participation à certaines cérémonies (confirmation, première communion, adoration perpétuelle, messe de minuit ...)
- Enfin, l'aide aux nécessiteux consistait à aller visiter les malades, infirmes, ou mourants, à inhumer gratuitement les indigents et à pratiquer l'aumône assurée par la caisse de la charité.

Les finances

Les charités possédaient des richesses et des biens : les richesses provenaient des cotisations payées par les frères et les associés, mais aussi des amendes que les confréries infligeaient aux frères, et également des dons qu'on pouvait leur faire. Quant aux biens des charités, ils comprenaient des biens mobiliers nécessaires à leur bon fonctionnement (vêtements, objets divers, coffres, bancs) mais aussi des terres, des maisons, des rentes qui procuraient des revenus grossissant leurs recettes.
Tronc de charité

Tronc de la charité d'Heudebouville
Tronc de la charité d'Heudebouville

Par contre les finances des charités étaient obérées par l'entretien de tous ces biens, l'achat des cierges, l'aide aux indigents et tout ce qui était indispensable à la pompe des processions.

Les processions

Toutes les funérailles et la plupart des fêtes donnaient lieu à des processions au cours desquelles les charitons portaient des vêtements spécifiques4.

4.   voir bibliographie.
redingote et rabat blanc (charité du Thuit)
redingote et rabat blanc (charité du Thuit)

- Un vêtement noir (robe, puis redingote à partir du XIXe siècle) recouvrait le corps du cou jusqu’aux mollets. Le col était orné d'un rabat blanc.

barrette de chariton
barrette de chariton

- Un bonnet noir, ou une barrette, couvrait la tête.
chaperon de la charité de Douains
chaperon de la charité de Douains

- La pièce essentielle du costume était le chaperon, sorte de large écharpe portée sur l'épaule gauche et fermée sur la hanche droite. Cette pièce de vêtement très ornée par des broderies d'or et d'argent, des galons, des cannetilles (franges), portait sur le pan avant la qualité du frère et sur le pan arrière le nom de la charité et celui de la paroisse. Un médaillon, lui aussi très décoré, montrait le saint protecteur. Les chaperons étaient noirs, bleus, ou rouges.

L'ordre de marche des processions était le suivant :
tintinelle
tabar de la charité de Saint-Germain la Campagne
tabar de la charité de Saint-Germain la Campagne

- en tête venait le tintenellier (ou cliqueteux ou clocheteux) qui agitait alternativement deux cloches, les tintenelles, pour rythmer la marche. Le tintenellier était revêtu d'un habit particulier : un tabar (ou dalmatique), vêtement en forme de T, très épaulé.

bannière de la charité de Selles
bannière de la charité de Selles

- derrière le tintenellier venait le porte-bannière dressant haut la bannière de la charité : celle-ci, en soie ou en velours, arborait l'image du saint patron de la charité en broderie ou en toile peinte ; figuraient également sur la bannière le nom de la charité, celui de la paroisse et sa date de création, date souvent contestable.

croix de procession et torches de la charité de Bosc -Bénard -Commin
croix de procession et torches de la charité de Bosc -Bénard -Commin
bâton de charité

bâton de charité
Deux bâtons de charité

- d'autres frères portaient des bâtons de charité, longs manches en bois terminés par une plate-forme sur laquelle était érigée la statuette du saint patron. Les charitons pouvaient aussi porter des croix de procession.

reconstitution d'un convoi de funérailles
reconstitution d'un convoi de funérailles

Lors des funérailles, la charité ornait la porte de l'église de tentures et de pentures noires et recouvrait le cercueil d'un drap mortuaire, souvent richement brodé. On arborait aussi des lanternes ou des torches.

Les documents

Tous les objets ou vêtements cités ci-dessus constituent des traces encore visibles de l'existence d'une ancienne charité dans une paroisse. De même, on peut encore voir dans certaines communes le local de la charité : ainsi à Connelles subsiste encore la « chambre de charité », petit bâtiment construit en appendice de l'église le long du flanc sud de la nef.
Eglise de Connelles avec  à gauche de la photo la chambre de charité
Eglise de Connelles avec  à gauche de la photo la chambre de charité
matrologe des Hogues
matrologe des Hogues

Des documents écrits permettent aussi de retracer l'histoire d'une charité : enregistrement, bulles d'indulgences5,statuts, images pieuses, comptes... et surtout le matrologe (ou matheloge ou martyrologe), registre,  tenu à jour souvent sur plusieurs décennies, sur lequel sont inscrits les frères de charité et les associés, mais aussi les amendes, quelquefois l'état des finances ou autres comptes. C'est le document le plus intéressant  mais, hélas, il est rare d'en retrouver un.

5. les bulles d'indulgences, qui supprimaient les péchés (passés ou à venir) pour un temps donné, étaient octroyées aux charitons par le pape.

Sources

Archives Départementales de l’Eure(A.D.E.), en particulier séries 4F, 2F, 6J, 15J, 76V
Archives Départementales de Seine Maritime (A.D.S.M.), série G

Bibliographie

Aubé N. : Les charités du diocèse d’Evreux du XIXe siècle à nos jours, dans « Etudes Normandes », n° 4,1981
Bee M. : Histoire contemporaine des confréries de charités normandes. Question de méthode dans « Sociabilité, culture et patrimoine », Cahiers du GRHIS, n° 3, 1995.
Blondel D. et Pellerin : Deux articles dans le bulletin de la Société d’Etudes Diverses de Louviers, 1993
Cauët S. : Les confréries de charité en Normandie, Evreux, Imprimerie Hérissey, 1904
Chaline N.J. : dans « Sociabilité en Normandie », Université de Rouen, 1983.
Chanoine d’Avranches : Quelques charités normandes, Rouen, Cagniard, 1892.
Congrès des charités normandes de Giverville, juillet-septembre 1947, Bernay, imprimerie Meaulle, 1948.
Corbet Abbé L. : Les charités en Normandie, Dijon, Jobard, 1959.
Catalogue de l’exposition « Les confréries de charité disparues dans la région de Vernon », imprimerie A.G. Poulain, Vernon, 1999.
Cosset F. : Confréries de charité en Normandie . enquête en Pays d’Auge. Crécet, Les carnets d’ici, 1999
Dubuc A. : Charités du diocèse de Rouen au XVIIIe siècle, Congrès des sociétés savantes de Besançon, 1974
Follain A. : Charités et communautés rurales en Normandie dans « Sociabilité, culture et patrimoine », Cahiers du GRHIS, Rouen 1995.
Hurel A. : Défense et droit des charités du département de l’Eure par un conseiller municipal, Evreux, imprimerie Du Breuil, 1842.
Magasin pittoresque de 1876
Martin (Abbé) : Répertoires des anciennes confréries et charités du diocèse de Rouen approuvées de 1034 à 1610, Fécamp, Imprimerie L. Durand, 1936.
Ségalen M. : Les confréries dans la France contemporaine, Paris, Flammarion, 1975.
Vasseur Ch. : -Martologe de la charité de Tourgeville, Société des Antiquaires de Normandie, 1875
      -Registre de la charité de Surville, imprimerie Le Blanc Hardel, Caen, 1864
    -Eglise et société en occident XIIIe, XVe siècle, Armand Colin, coll. U. 2009.

Vaumas M. de : documents personnels
Verschotte : -Les confréries de charité dans Causeries Lyonnaises, publication des Amis de Lyons, 1999.    -Nombreux articles ans les bulletins de l’AMSE, n° 58, 74, 78, 79, 82.
Veuclin E. : Documents concernant les charités normandes, Evreux, Imprimerie Hérissey, 1892.
Vincent C. : -Des charités bien ordonnées. Les confréries normandes de la fin du XIIIe siècle au début du XVIe siècle. Collection de l’Ecole Normale  Supérieure de Jeunes Filles, Paris, 1988.