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1 décembre 2017

L’Andelle se raconte

Andelle
L'Andelle se raconte
prosopopée


Cela fait des millions d’années que je creuse, comme ma grande sœur la Seine, dans la craie du crétacé supérieur du Bassin parisien, qui, lui, s'est formé il y a une centaine de millions d'années.
Au tout début, je ne suis qu’un petit filet d’eau à Serqueux, tout près de Forges-les-eaux. Et à quelques kilomètres près, je me retrouvais dans la Manche à Dieppe, avec la Béthune, au lieu d'aller me jeter dans la Seine à Pîtres, après avoir parcouru près de 60 km et descendu de 149 mètres à 5 mètres d'altitude (j'ai alors un débit de 7,2 mètres cubes par seconde, ce qui n'est pas négligeable...
Je commence par alimenter le lac de l'Andelle, à Forges, créé au milieu des années 80, à l'initiative de Claude Laffon, un prêtre, sur une ancienne tourbière, nettoyée et mise en eau après 4000 heures de travail harassant par une trentaine de chômeurs. Puis la descente continue…

Mon nom

On en trouve une première trace, Andesla, dans la Vie de saint Condède, écrite en latin, bien sûr, au VIIème siècle par un moine de l'abbaye de Fontenelle. Puis il faut attendre cinq siècles pour trouver en 1152 Andella chez Robert du Mont, ou de Torigny.
Étymologiquement, Andelle signifierait soit frontière, de la racine and– que l'on retrouve dans Andelys, soit, d'après François de Beaurepaire, "eaux agitées "(cf. vieil occitan andalhon, " mouvement de l'eau", et breton anda "source").
Vous parlez d’une frontière ! Au niveau de mes premiers glouglous, un pas suffirait à m’enjamber. Cependant, plus loin dans mon cours, il a fallu aux hommes trouver le moyen de me traverser. L’été on pouvait le faire à pied, les gués étaient nombreux, mais lorsque venait l’hiver mon lit débordait souvent et il devenait dangereux de vouloir s’y aventurer.
Des communes se trouvant sur mon passage ont dans leur nom l’évocation d’un gué, lieu empierré pour Perriers et Perruel ou pour Vascoeuil dont l’étymologie pourrait être Vadeculum "petit gué ".
Le Ritumagus que l'on aperçoit au milieu de ce tout petit extrait de la carte dite de Peutinger, copie d'une carte romaine datant vraisemblablement du IVème siècle de notre ère, c'est Radepont, qui était alors le point de passage obligé sur une partie difficile du trajet de la voie romaine.

Andelle. montage de captures d'écrans sur Geoportail montrant l'ensemble de la vallée de l'Andelle, que l'on devine très bâtie, sinuant entre bois des pentes et cultures du plateau.
montage de captures d'écrans sur Geoportail montrant l'ensemble de la vallée de l'Andelle, que l'on devine très bâtie, sinuant entre bois des pentes et cultures du plateau. 

Faune et flore

On dit que je suis belle, alors pour remercier la nature j’essaie d’être aimable avec les êtres vivants qui m’entourent. Mon cours, qui présente de nombreux méandres, est bordé d'aulnes et de saules, et les milieux humides connexes, et mon lit majeur, où j'ai souvent divagué avant que les hommes ne finissent par me fixer, n'est plus entièrement marécageux, mais occupé par des prairies plus ou moins humides, remplacées ici et là par des parcelles cultivées, mais a su conserver une importante biodiversité végétale et animale.
Sur les coteaux, cultures, vergers, bois et prairies offrent de nombreux parcours aux randonneurs. Mais je suis désolée de vous dire que du côté de la qualité de mon eau, ce n'est pas encore gagné. De nombreux efforts ont été faits, par les communes et les entreprises (du moins celles qui survivent), des stations d'épuration construites, mais je continue à recevoir les engrais, herbicides et pesticides provenant des 740 km² de mon bassin versant.

Affluents

Pour être honnête, je dois reconnaître que pour grandir et devenir telle que je suis, d’autres sont venus me rejoindre. Parmi mes affluents, le Héron, le Crevon, la Lieure, le Fouillebroc (source Sainte-Catherine de l'abbaye de Mortemer), et le dernier, le Cabot, à Romilly. Les petits ruisseaux font les grandes rivières, et je ne serais pas ce qui je suis sans eux, mais la Seine ne serait pas ce qu’elle est sans moi (et les autres bien sûr !)

Histoire

Je vais tenter de vous raconter ce dont je me souviens de ma longue vie. Commençons par le commencement. Les hommes se sont rapidement rendu compte que s’installer à mes côtés pouvait leur être très bénéfique. Ils sont rapidement venus rejoindre mes berges.

Sur le village actuel de Romilly ils ont laissé trace de leur vie: silex taillés, grattoirs, fragments de divers outils, flèches) datant du néolithique. L’âge de bronze nous a laissé ce qui semble être une tombe. Des fouilles ont permis d’identifier des greniers, silos, fours domestiques datant des VII et VIIIème siècles, ainsi que les restes d’un cimetière comprenant près de 1500 sépultures, s'étalant dans le temps du VII au XIème siècle, mais on me dit que tout cela fera l'objet d'un futur article plus documenté.
La commune de Pitres n’est pas en reste: objets néolithiques, cimetière gaulois, thermes, théâtre et villas gallo-romains montrent que Pîtres, bien situé sur ma confluence en Seine, a été une importante agglomération dans le passé, et ce d'autant plus que Charles le Chauve...les Vikings...mais on m'arrête : tout cela a déjà été longuement décrit dans les premiers numéros.

Mon nom veut peut-être dire frontière, et frontière j'ai pu être, entre tribus gauloises, mais l'Epte m'a ravi une belle place lors du traité de Saint-Clair qui en fait la frontière entre Normands et Carolingiens. Mais ma vallée, plus escarpée, va néanmoins faire de moi une ligne de défense dans les nombreux conflits qui jalonnent le Moyen-âge: Français contre Anglais, catholiques, contre protestants, seigneur contre seigneur, ou suzerain..…. de nombreux châteaux et fortifications ont alors été érigés le long de mon cours. Lyons, Noyon (devenu Charleval), Radepont, Douville (Logempré) Cateliers de Pont-Saint-Pierre, palais de Charles le Chauve à Pîtres. Marécages, taillis, et forêts renforçaient cette frontière.
Logempré, à Douville
Logempré, à Douville

Abbayes

Mortemer première abbaye cistercienne de Normandie, fondée en 1134 par Henri Beauclerc, roi d'Angleterre
Mortemer première abbaye cistercienne de Normandie, fondée en 1134 par Henri Beauclerc, roi d'Angleterre

Fontaine-Guérard, fondée par le baron anglo-normand Robert de Leicester  en 1135
Fontaine-Guérard, fondée par le baron anglo-normand Robert de Leicester en 1135

Il faut attendre le XIIème siècle pour que des moines s’installent dans ma vallée. Ils défrichent, construisent des abbayes. A leur suite naissent des villages. Puis la paix venant les hommes prennent conscience de l’énorme potentiel que leur offre ma vallée.

Agriculture

Dès le XIIIème siècle ma vallée est comparée aux jardins anglais du Comté du Sussex. Malheureusement pour les habitants, même si le paysage est idyllique, la terre est dure à travailler, produit peu et en prime, je sors souvent de mon lit. Même les cultures de première nécessité donnent de piètres résultats. Pour un grain semé on en récolte rarement trois ou quatre, car une partie des semences ne germe pas. Le bétail est rare et mal nourri, car les paysans cultivent pour eux, pas pour les bêtes, sauf pour les chevaux des guerriers. L'engrais, dont les excréments humains, est réservé au potager qui fournit les légumes indispensables à la confection des soupes, aliment essentiel des paysans. La terre doit être mise en repos une année sur deux ou sur trois.
Avec le défrichage et l’aménagement de mon cours les cultures s’améliorent au fil des siècles. L’élevage y est aussi implanté, bœufs, vaches, moutons parviennent à améliorer le quotidien.
Des arbres fruitiers sont plantés, pommiers, poiriers permettent de donner du cidre, de l’eau de vie, du petit cidre. La vigne aussi pousse sur les collines de Fontaine Guérard, mais elles se plaisent beaucoup plus sur les coteaux qui bordent Romilly et Pitres.
Mais pour la culture du blé, ma vallée reste beaucoup moins riche que les plateaux qu'elle découpe. Je me rattrape avec le bois.

La forêt

La forêt qui me borde tout au long de mon parcours est elle aussi source de travail, de revenus. Elle permet la pâture, on y trouve de la litière pour les animaux, on y cueille des fruits sauvages, elle fournit les matériaux pour la fabrique et la commercialisation de balais et de vanneries. Le petit bois permet de cuisiner et se chauffer, bien peu.
Fabrication du charbon de bois
Fabrication du charbon de bois

Elle procure de la matière première et des emplois aux bûcherons, aux scieurs de long, aux charbonniers qui dans des fours fabriquent le charbon de bois.
Malheureusement elle permet aux seigneurs d’assouvir leur passion pour la chasse. Gibiers et chasseurs dévastent, sans compensation, les cultures du petit peuple, parfois même leur maigre poulailler.
La forêt, c'est souvent aussi la verrerie : on estime au XVIIème siècle que près de la moitié du verre fabriqué en France se fait en forêt de Lyons
Plan de la forêt de longboël, 1757
Plan de la forêt de longboël, 1757

Flottage

Dès le XVème siècle on m’utilise pour le flottage du bois pour évacuer les coupes de la forêt de Lyons, acheminées par flottage jusqu’à Pitres où elles sont séchées avant d’être expédiées vers Paris ou Rouen.
bois d'Andelle, flottage
Au milieu de XVIIIème siècle un Vicomté de l’eau arbitre les conflits, définit et fait appliquer les conditions et règles du transport du bois jeté en grumes sur les lieux de productions et mis à sécher à Pitres avant l’expédition sur Paris ou Rouen.

L'Andelle fut inscrite à la nomenclature des voies navigables par l'ordonnance royale du 18 juillet 1835. Mais Ernest Grangez, en 1855, précise que la navigation y est abandonnée...

Et des conflits il y en a !!
Je me souviens qu’au XVIIIème siècle le Seigneur qui exploitait la forêt de Lyons pour le compte du Roi a présenté une requête : Exploiter la forêt est source de revenus pour le Roi, pour lui aussi bien sûr, alors gagner du temps sur le flottage du bois augmentera d’autant plus les bénéfices. Le seigneur demanda donc à la justice de prendre un arrêté pour que mon cours soit aménagé pour faciliter l’évacuation du bois. Des mois de procédures, des mois de travaux mais la justice du Roi était encline à défendre les intérêts du Roi. La requête du Prince fut reconnue réelle et justifiée.
Les propriétaires exploitants, les métayers, les journaliers ont dû donner de leur temps ou de l’argent pour que mes berges soient rognées dans les méandres, creusées lorsque mon lit était moins profond. J’y ai gagné un regain de jeunesse j’étais plus vigoureuse. Un lifting en somme.
Une modification de plus sur mon cours et ce ne fut pas la dernière.

Les moulins

Moulins sur l'Andelle, Pîtres, Romilly sur Andelle, Pont St Pierre
L'Andelle présente une remarquable mise en valeur de l’important potentiel énergétique que représente la rivière. Les plateaux qui la bordent ont besoin pour la mouture des blés de l’équipement technique qui métamorphose les campagnes occidentales à partir du XIIème siècle : le moulin à eau. La mise en valeur de la vallée consiste donc aussi en canalisation de la rivière, aménagement de dérivations multiples qui assainissent le marais et font mouvoir quantité de moulins à blé auxquels viendront s’ajouter les moulins à foulon pour battre les draps de laine fabriqués à Elbeuf, moulins à papier et moulins à couteaux. Pour plusieurs des ces industries, la limpidité de l’eau est un avantage qui s’ajoute à celui de la force hydraulique tandis que le débouché sur la Seine leur ouvre les
Au XVIIIème siècle, dès 1760, on compte 16 moulins à foulon à Pont Saint Pierre et Romilly.
Certains sont très perfectionnés. Les innovations techniques mises en place dès 1713 par les frères Lancelevée ont été améliorées et disposent de gros aménagement.
En 1926, on trouve plus de 40 moulins sur mon cours, dont la puissance cumulée représente près de 2000 kw.

Le textile

Ma vallée ne reste pas limitée au foulonnage et devient un centre important de production de tissus. A Fleury et Charleval on fabrique de l’indienne (toile de coton imprimée). Beaucoup de journaliers abandonnent le travail de la terre pour une activité qui rapporte plus.
Le commerce du coton a lieu aux Halles de Pont Saint Pierre. Mais au fil du temps certains refusent de se plier aux dictats du Seigneur. Ils vont vendre leur production aux marchés de Pitres ou Romilly. D’autres vont même chaque vendredi porter leur production aux Halles de Rouen.
Malgré tout les indigents représentent 46% de la population. Tous ne sont pas logés à la même enseigne. Si à Romilly on compte 17% de nécessiteux, à Fleury, Radepont, Pont Saint Pierre ils représentent 66% de la population.

En libérant le droit d’usage de l’eau des contraintes seigneuriales et par le jeu des ventes de biens nationaux, la Révolution permet le développement des investissements capitalistes. La première manufacture de coton utilisant les nouvelles techniques anglaises est établie près de l’abbaye Fontaine-Guérard. Pouyer-Quertier, industriel rouennais, ministre des Finances de Thiers, possède à partir de 1872 deux importantes filatures : Perruel, à l’emplacement de l’abbaye de l’Isle-Dieu, et Fleury.
En 1874 on recense dans la vallée 29 établissements industriels qui travaillent le coton.
Château de Perruel  photo Eric Catherine
Château de Perruel photo Eric Catherine

Cette industrie décline au début du XXème siècle, mais l’activité se maintient grâce à une reconversion vers la production de produits finis diversifiés. (taillanderie, petite mécanique, selles de vélo, jouets, etc.)

La révolution industrielle est en marche et ma vallée n’y échappe pas.
A la veille de la révolution française est construit à Romilly le plus puissant et moderne établissement de laminage de cuivre. Il fournira la marine française pour le doublage des coques de bateaux. (voir bulletin°6)
A cette époque les communes de Fleury, Douville, Saint Pierre de Pont Saint Pierre comptent chacune environ une centaine d’habitants, celles de Romilly, Radepont et Pont Saint Pierre cinq cents, la commune de Pitres approche les mille.
Ma vallée sort peu à peu du moyen âge mais tout n’est pas rose pour les habitants. Les nombreux aménagements faits pour l’industrie oublient trop souvent le quotidien des petites gens. Trop souvent l’eau envahit les misérables demeures.
La crise économique n’épargne cependant pas les habitants. Début 1789 ils se regroupent et demandent une baisse du prix du blé de 36 à 30 livres le sac.
En 1825 une étude des armées décrit ma vallée comme remarquable.
Un décompte fait état de Charleval à Romilly, soit sur environ trois lieues :
8 fabriques de toiles peintes ou d’indienne avec 450 ouvrières
7 filatures de coton avec 630 ouvriers
2 filatures de laine et 115 ouvriers
2 moulins à papier
3 moulins à foulon
7 moulins à farine
1 fonderie de cuivre rouge et jaune avec 300 ouvriers
Au XIXème siècle est construite l’usine Levavasseur. Anobli en 1815 le baron achète les propriétés Guéroult de Fontaine Guérard puis les deux moulins du marquis Dubosc de Radepont, et enfin en 1843 l’ensemble du domaine de la famille de Radepont.
De toutes ces usines que reste-t-il à ce jour ? L’industrie du tissu a déserté ma vallée. Mon cours n’est plus si attrayant, la vapeur, puis l'électricité n'imposent plus de se localiser sur les rivières.
Le Prince Napoléon est venu me rendre visite il y a bien longtemps accompagné du Général Kellermann. La guerre a besoin de matériel et à cette époque je pouvais contribuer à assouvir une partie de ses besoins.
La paix est la plus belle chose qui soit. La paix intérieure, on la trouve sur mes berges en flânant ou en naviguent sur mes eaux limpides.
Dès le milieu du XIXème siècle un projet de barrage sur la Seine avec construction d’écluses à Amfreville sous les Monts est étudié, puis réalisé. En 1852 fut construit un pont à mon confluent avec la Seine.
Embouchure de l'Andelle sur la Seine 1834
1834

Embouchure de l'Andelle sur la Seine - cadastre de 1937
cadastre de 1937

Puis autour de 1930 on construisit des écluses plus modernes; la navigation demanda que mon embouchure soit déplacée de 500 m environ vers l'aval et on creusa dans les années 30 une dérivation rectiligne. le cours primitif n'a été comblé que dans les années 1940 (c'est l'emplacement de l'entreprise Fréret devenue la Sabla.). En 1945-1946. le pont de halage fut supprimé et remplacé par une route.

Mes crues sont celles de la Seine. Une petite maison de briques porte encore une plaque métallique indiquant la crue de 1910. Mais ne dit-on pas qu’il faut se méfier de l’eau qui dort.
Qu’on me prête vie encore longtemps pour le bien être de ma vallée et de ses habitants.
Pîtres - La rue des moulins lors de la crue de 1910
La rue des moulins lors de la crue de 1910
Pîtres crue de 1910

Sources :



Evelyne Clastère



*****



Annexe (extrait d'un article de Robert Taupin paru dans Connaissance de l'Eure)

Le flottage du bois 

Le cours inférieur de l'Andelle fut navigable au moins jusqu'à Douville par de petites embarcations notamment pour le transport du vin. Deux textes en font mention. Le premier, un mandement de Jean Sans Terre du 8 avril 1203, évoque une petite nef "una navata vini" qu'Etienne de Longchamps avait fait venir au château de Douville pour ravitailler la garnison. Le second est plus tardif, c'est un aveu de Jean de Roncherolles, baron de Pont-Saint-Pierre, en juillet 1600, qui reconnaît avoir un droit de bremmage sur les vins transportés en la rivière d'Andelle. 
Cependant le flottage du bois eut certainement une importance économique beaucoup plus grande. Duchemin, dans son ouvrage sur la baronnie de Pont-Saint-Pierre, lui consacre un chapitre. Il le fait remonter à la fin du xvème siècle, avec Jehan Le Roux, le premier marchand à avoir obtenu, du roi Charles VIII, le privilège de faire flotter le bois à bûches per­dues, depuis le village de Transières, où il avait obtenu la concession de 200 arpents en forêt de Lyons. Bientôt Le Roux s'attire de vives protes­tations visant à obtenir la suppression du flottage, à cause des graves dommages causés aux rives, aux pêcheries et aux moulins de la rivière.
Des experts (PV du 7 janvier 1503) ont reconnu que les inconvénients dont se plaignaient les riverains étaient imputables autant à leur propre négligence qu'au procédé lui-même. Ils ne nettoyaient pas suffisamment le lit de la rivière envahi par les herbes, de plus les moulins ne disposaient pas de système pour lever facilement leurs vannes. Un accord intervint: les particuliers maintiendront propre la rivière, le marchand limitera la quantité de bois flotté chaque saison et engagera, à ses frais, assez de gens pour veiller à ce que les bûches ne s'arrêtent pas contre les berges.
Les marchands étaient tenus avant de jeter leur bois à l'eau d'en demander la permission au baron de Pont-Saint-Pierre et payaient un droit de flottage assez rondelet puisqu'il fut baillé à ferme pour 100 livres par an. Chaque possesseur des rives exigea un droit identique pour le passage sur sa portion de rivière, que ce soit l'abbesse de Fontaine-Guérard, le sire de Gonnelieu, seigneur de Grainville et d'une partie de Radepont, ou les Du Bosc, seigneurs de Radepont et de Fleury.
Du Buisson (1590-1652) a visité la région à plusieurs reprises et a noté des détails techniques intéressants au sujet du flottage « Sur cette rivière, on laisse aller, tous les ans, vers la fin de l'été et en automne, les bois de la forêt de Lyons, dont les marchands ont acheté les coupes, et ils vont flottant non pas par radeaux comme les bois de Bourgogne qui descendent par la Seine à Paris, mais séparément et bûche à bûche ; et les meuniers sont tenus de laisser, durant un jour ou deux que ce bois flotte et descend, leurs aisseaux et pales ouvertes afin qu'il passe, et ont droit de pécher et prendre celui qui se noie, c'est-à-dire qui, trop abreuvé d'eau et accroché, coule à fond; à cause de quoi ils laissent exprès la rivière peu nette et pleine de fortes herbes. Le baron de Pont-Saint-Pierre a droit aussi d'en prendre au passage, derrière son château, un certain nombre réglé à quoi les marchands sont abonnés. Quand le bois a flotté et qu'il est descendu jusqu'à la gueule d'Andelle*, ainsi appelle-t-on l'endroit où cette rivière débouche en Seine, on le met en piles sur le bord de l'eau pour le laisser essuyer ou sécher, puis on le charge en bateaux pour être dévalé à Rouen ou monter à Paris. Ce bois est de charmes, trembles et bouleaux, et, pour la plus grande partie, de hêtres et il brûle très bien.»

* où il est arrêté par des râteliers placés en travers du cours (cf. Duchemin)
Au début du XIXème siècle le flottage se pratiquait encore : en mars 1821, le Préfet avouait : « Il n'existe, dans mes bureaux, aucun renseignement ou acte authentique sur le flottage de l'Andelle mais il est regardé comme constant que les rivières du Fouillebroc, de la Lieure et de l'Andelle sont flottables pour faciliter le transport à Rouen des bois provenant de la forêt de Lyons. "
Pîtres - Le quai des bois, dit quai Gallais, au pied de la Côte des deux amants
Le quai des bois, dit quai Gallais, au pied de la Côte des deux amants

Sources

La Baronnie de Pont-Saint-Pierre, P. Duchemin Gisors 1895
Un Itinéraire en Normandie, Chanoine Porée - Bulletin de la Société de l'Histoire de la Normandie - Tome IX.
Flottage sur l'Andelle ADE 16 S 1 - Police fluviale ADE 18S7.


Robert Taupin


1 octobre 2017

Troubles dans la vallée de l'Andelle. 1848

La barricade de Saint Julien dans le quartier Saint Sever en avril 1848 ( gravure Bellangé)


Troubles dans la Vallée de l'Andelle en 1848


Les causes de la révolution de 1848 : 

De mauvaises récoltes ont lieu en 45/46 et entrainent hausse des prix alimentaires, misère et émeutes de la faim.
C’est la dernière grande crise de subsistance en France

C’est aussi la première crise capitaliste de surproduction avec l’introduction de machines industrielles plus productives et une demande trop faible pour absorber cette production.

Le chômage est très important, ses causes sont multiples : le chemin de fer a privé d'emploi un grand nombre de bateliers, éclusiers et voituriers (ils attaquent la ligne de chemin de fer Paris-Le Havre qui les prive d’emploi), des machines plus performantes fonctionnent avec moins d’ouvriers. On voit ainsi des faits de luddisme.
Luddisme, du nom d’un ouvrier anglais Ludd qui aurait détruit deux machines à tisser en 1780. C’est l’ensemble des actions des ouvriers cherchant à détruire les machines qu'ils considèrent comme entrainant la perte de leur emploi.

De plus, l’emploi industriel bénéficie parfois à une main d’œuvre étrangère. Dans notre région, c’est à cette époque qu’est construit le pont aux Anglais avec des ingénieurs et des ouvriers anglais. Dans la filature de lin à la mécanique La Foudre à Petit-Quevilly, il y a 50 ouvrières anglaises et irlandaises, embauchées comme étant plus aptes à conduire les nouvelles machines utilisées.

La situation du prolétariat, en ces débuts de Révolution industrielle, est donc très difficile. Les salaires des ouvriers de la « grande industrie » sont très faibles et les conditions de travail déplorables (c’est l’époque de la révolte des Canuts de Lyon).

La révolution de 1830 a été récupérée par les royalistes, mais les idées républicaines reviennent. Dans toute l’Europe, des aspirations démocratiques à une plus grande justice sociale se font jour. La population urbaine est traversée par des revendications politiques et réclame plus de liberté.
En France, un large mouvement demande une réforme électorale du suffrage censitaire pour élargir le droit de vote.
Le suffrage censitaire est celui dans lequel seuls ceux qui paient un minimum d'impôts (cens = redevance), sont électeurs. Fixé à 200 francs sous la Monarchie de Juillet, il réduit le corps électoral à 246 000 électeurs.

Déroulement des événements 


Le régime -la Monarchie de Juillet- est donc très impopulaire. Le banquet prévu le 19 février à Paris pour protester contre le refus de modifier le système électoral est interdit par le préfet. Les organisateurs décident de repousser le banquet au 22 et appellent les Parisiens à manifester en masse. Une gigantesque manifestation emmenée entre autres par Lamartine a lieu de la Madeleine au Palais-Bourbon. Les incidents éclatent et un manifestant est tué. La Garde nationale n'obéit plus aux ordres du roi et se joint au peuple le lendemain. Une fusillade fait 52 morts et soulève Paris. Le roi est contraint d'abdiquer le 24 en faveur de son petit-fils, le comte de Paris. Mais l'insurrection se poursuit jusqu'à l'entrée des insurgés dans le Palais-Bourbon et la proclamation de la Seconde République par Lamartine entouré des révolutionnaires parisiens. Le soir, un gouvernement provisoire est mis en place, mettant ainsi fin à la Monarchie de Juillet.

Jacques Charles Dupont, dit Dupont de l'Eure
Jacques Charles Dupont, dit Dupont de l'Eure

Jacques Charles Dupont, dit Dupont de l'Eure

premier président de la République Française est un homme politique né au Neubourg le 27 février 1767 et mort à Rouge-Perriers le 2 mars 1855. Figure de la République, il fut le témoin et l'acteur de trois révolutions : 1789, 1830 et 1848.

Après la création du département de l’Eure en 1790, il se fit appeler Dupont de l’Eure pour se distinguer de Dupont de Nemours.

À la séance 24 février après l'envahissement de l'assemblée, il fut porté au fauteuil et présida à la proclamation de la Deuxième République « Vieillard vert d'esprit, droit de sens, inflexible à l'émotion, intrépide de regard », selon Alphonse de Lamartine, il avait alors 81 ans. « À chaque pas », raconte Lamartine, « on était obligé de soulever Dupont de l'Eure pour franchir les cadavres d'hommes et de chevaux, les tronçons d'armes, les plaques de sang qui jonchaient les abords de l'Hôtel de Ville. »
Le même jour, sous la pression populaire, il fut nommé membre du gouvernement provisoire, puis président provisoire du Conseil des ministres, devenant de fait le chef de l'État. Sa fonction fut essentiellement symbolique : il évitait à la coalition hétéroclite qui avait renversé la Monarchie de Juillet d'avoir à s'entendre sur un chef. Sa popularité permit en outre de tenir en respect le peuple, qui semblait pencher beaucoup plus à gauche que la plupart de ses dirigeants : « Son nom et son âge », note Lamartine, l'un des hommes forts du nouveau gouvernement, « servirent puissamment à imprimer la décence à la multitude. La vénération qu'on avait pour ce vieillard rejaillit sur le gouvernement et contribua beaucoup à le faire accepter ».
Durant l’assemblée constituante d’avril 1848, il vota entre autres contre la peine de mort.

Création des ateliers nationaux

Les Ateliers nationaux aux Champs de Mars
Les Ateliers nationaux aux Champs de Mars

C’est ce qu’on retient souvent de cette éphémère Seconde République. Les ateliers nationaux étaient destinés à fournir du travail aux chômeurs parisiens.

Affectés le plus souvent sur divers chantiers publics, les travailleurs, par ailleurs membres de la garde nationale, sont regroupés militairement en escouades, brigades et compagnies. Mais le nombre de demandeurs ne cesse de croître, des hommes affluant même de toute la province. Dès le mois d’avril, plus de 100 000 inscrits sont ainsi pris en charge, alors que le nombre de chantiers ne suffit plus à leur fournir du travail.

A Rouen plus de 9 000 chômeurs s'inscrivent aux ateliers et chantiers communaux. Dans la vallée de l’Andelle il semble y en avoir aussi, par exemple, à Croisy La Haye (près de Vascoeuil), Lonquesne et à Charleval.

La victoire des républicains conservateurs ou modérés aux élections de l’Assemblée constituante du 23 avril précipite la dissolution des ateliers nationaux Pour eux les Ateliers nationaux sont un gouffre financier (en réalité le coût des ateliers nationaux dans le budget du gouvernement est minime, autour de 1%) et un désastre moral, ils sont jugés inefficaces et dangereux.

La dissolution prononcée le 21 juin provoque des révoltes ouvrières et populaires à Paris du 23 au 26 juin, que le général Cavaignac réprime dans le sang (4 000 morts et 4 000 prisonniers).

Cette « expérience » sociale a duré à peine trois mois (mars-juin 1848).

Les élections d’avril 1848 pour l’assemblée nationale constituante

Elles se déroulent le 23 avril (le jour de Pâques) au suffrage universel masculin, et le nombre d'électeurs est multiplié par 40. Les candidats peuvent se présenter dans plusieurs départements, car il n'y pas d'obligation de résidence. Ainsi Lamartine est élu dans 17 départements. La participation est massive (84 % de votants).

Sur 880 élus, il n’y a aucun paysan et les ouvriers et artisans ne sont qu'une quinzaine. Il y a environ 500 élus grâce au patronage du gouvernement provisoire dont 285 authentiques républicains de la veille et 300 républicains du lendemain (royalistes connus plus ou moins déguisés). Les radicaux et les socialistes ne sont que 80.
C’est la condamnation par la province de la politique menée à Paris. Le gouvernement provisoire est remanié dans un sens plus conservateur.

Émeutes à Rouen

A l’annonce de la proclamation de la République, la joie est grande dans la population ouvrière rouennaise. De la République, le peuple attend tout, et surtout la fin d'un chômage qui s'aggrave depuis des mois Des incidents éclatent dans un grand nombre de filatures.
Antoine-Jules Senard
Antoine-Jules Senard

Aux élections d’avril à Rouen même, la liste républicaine Sénard l'emporte de peu sur la liste démocratique Deschamps*, mais dans le reste du département, les « républicains incolorés » obtiennent une écrasante majorité. La population ouvrière de Rouen ne tarde pas à manifester sa déception. La Garde Nationale triomphante affiche une attitude provocante.
* Fréderic Deschamps à Rouen, préside le comité démocratique proche des ouvriers Il est nommé le 27 février Commissaire principal du gouvernement provisoire de Seine Inférieure. C’est un célèbre avocat, il est franc-maçon Il prend quelques mesures sociales importantes pour limiter les amendes, la journée de travail et établir un salaire minimum. 


Le 27, jour du résultat définitif des élections, le rassemblement populaire, place Saint-Ouen se fait plus important, des cris hostiles partent de la foule. Des barricades (41) sont élevées rive gauche et rive droite. Sénard, démissionnaire de son poste de procureur en raison de son élection à l'Assemblée Constituante reprend en hâte ses fonctions, et organise fusillades et arrestations. Peu à peu les rues sont déblayées par des charges de cavalerie. Les forces de répression annoncent 24 morts (dont un soldat de ligne), les manifestants en dénombrent plus d'une centaine. Traqués, les derniers démocrates se réfugient sur la rive gauche où des barricades s'élèvent dans le quartier Saint-Sever. Un dispositif d'artillerie est mis en place à 200 mètres de cette dernière barricade ; 15 coups de boulets sont tirés, les soldats organisent une véritable chasse à l'homme dans la campagne...
La barricade de Saint Julien dans le quartier Saint Sever en avril 1848 ( gravure Bellangé)
La barricade de Saint Julien dans le quartier Saint Sever en avril 1848 (gravure Bellangé)

La dernière barricade de Rouen est tombée.

Et dans la vallée de l’Andelle...

Il y avait à cette époque une quarantaine de filatures dans la vallée dont plusieurs avaient des Rouennais comme propriétaires. Ce sont d’ailleurs deux d’entre eux (MM Fauquet et Villeneuve) qui écrivent au préfet pour dénoncer ces émeutes.

A partir de courriers retranscrits à postériori sur une vingtaine de pages et rédigés en grande partie par des commissaires de la République, nous avons pu établir la chronologie des événements. Cela commence par une lettre au Ministre de l’Intérieur de l’époque.

Adrien Recurt, Ministre de l’intérieur du 11 mai au 28 juin 1848 au préfet de l’Eure :
« Citoyen préfet, votre collègue de la Seine Inférieure me fait connaître que dans votre département des attroupements se livrent à des actes de dévastation et de pillages et qu'on menace de pendre un fabriquant. Votre collègue ne me fait pas connaître sur quel point du département de pareils excès ont eu lieu contre les propriétés et les personnes. Je dois de croire qu'à cet égard vous avez dû recevoir tous les avis nécessaires. Veuillez d’urgence prendre toutes les mesures de précaution et de sûreté que les circonstances réclament. Je compte sur votre vigilance sur votre fermeté. ».
Si le préfet ignorait encore les faits qui s'étaient passés antérieurement il ne devait pas tarder à les connaître car à peu près en même temps que la lettre du ministre lui en parvenait d'autres principalement des fabricants qui détaillaient les désordres pour eux très graves.

Que se passait-il donc ?

L’agitation commence dès mars, s’aggrave le 13 mai et s’amplifie à partir du 22 mai. Les émeutes de Rouen sont terminées et se sont achevées dans le sang. Y a-t-il une relation avec les événements nettement moins violents de la vallée ?

Fréderic Deschamps, nommé commissaire, réunit à Rouen les chefs et ouvriers de la plupart des filatures de la Vallée de l’Andelle ainsi que ceux de Rouen et ses environs et promulgue l’arrêté qui fixe provisoirement les salaires et doit être appliqué à partir du 10 mars. Les filateurs l’acceptent sous la contrainte des évènements mais crient que cela va les ruiner.

Il faut remarquer que depuis l'accord Deschamps du mois de mars adopté dans la Seine Inférieure, toutes les fabriques de la vallée de l’Andelle avaient été fermées. Il y avait donc impossibilité de leur appliquer l'accord et les ouvriers avaient été exclusivement employés aux ateliers nationaux. Mais les usines ayant voulu rouvrir, les ouvriers réclamèrent le même règlement que celui de la Seine Inférieure que les fabricants jugèrent inacceptable. » il y a impossibilité pour le filateur de faire travailler à ces conditions sans se ruiner en peu de temps » écrit M Fauquet.
Arrété Deschamps
Article 2. Les ouvriers fileurs travaillant sur les métiers mulljennys, seront payés 14 centimes du numéro par kilogramme, quels que soient le nombre de broches du métier et la torsion du fil pour chaînes ou trame, et quel que soit le numéro
Article3 : Les ouvriers rattacheurs de continu seront payés cinq centimes au-dessous du numéro.
Article 4. Les ouvriers à la journée seront payés 1,25 fr par journée de onze heures de travail

Prix du pain 80% de l’alimentation : 70 centimes le kilo à Paris en 1847

mulljenny mule-jenny

La mulljennys ou mule-jenny est une machine à filer à énergie hydraulique qui pouvait filer jusqu’à mille fils en même temps. Inventée en Angleterre en 1779 par Samuel Crompton, elle représente, comme son nom mule l’indique, une machine hybride, résultant de la combinaison de deux types antérieurs distincts : la water frame et la spinning jenny. 
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13 mai

Des incidents éclatent dans la filature de M.Fauquet à Perruel qui compte 200 ouvriers. Il avait accepté provisoirement les conditions du « soi-disant arrêté Deschamps de la Seine Inférieure », écrit-il. Mais les ouvriers ne travaillant que 3 jours par semaine, il ne pouvait continuer à les payer à ce « prix exagéré ». Il proposa deux centimes d’augmentation et de reprendre le travail tous les jours. Les ouvriers répondirent qu’ils ne pouvaient accepter ces conditions et que les voisins les empêcheraient de travailler. M Fauquet décide alors de fermer l’établissement

Mais ce jour-là, 60 à 80 ouvriers de M.Pouyer, drapeau en tête, exigent des ouvriers et de lui-même de ne pas travailler à ce prix sinon ils casseraient les carreaux. On reproche à M.Fauquet de s’être enfui, prévenu par Denis Lamy un de ses ouvriers.
« Quoique ce dire fut un mensonge, il n'est pas moins vrai que ce malheureux a été battu et très maltraité par un nommé Denis ouvrier filateur chez moi. Il a été battu en présence de la bande indiquée plus haut dont plusieurs excités la lutte » continue-t-il..., « j'apprends qu’une grande partie des ouvriers fileurs sont descendus de la vallée de l’Andelle en forçant bon nombre à les suivre pour se grouper et obtenir par la force ce que le bon droit empêche, au mot de liberté pour chacun. Il y a impossibilité pour le filateur de faire travailler à ces conditions sans se ruiner en peu de temps.
Monsieur le commissaire, permettez-moi encore d'attirer votre attention sur ce qu'une poignée d'individus ne payant personne, voulant gagner en quelques jours un salaire suffisant à un plus grand nombre de jours tout en vivant largement ; cette poignée d'hommes empêche quelques milliers d'ouvriers honnêtes à reprendre les travaux de leurs ateliers, ces mêmes hommes mettent à la charge du commun nombre d'ouvriers qui rentreraient dans les ateliers. Je pense que dans l'intérêt général l'administration doit s'interposer contre ces perturbateurs. ».

22 mai

C’est à la filature de M. Villeneuve à Fleury fermée depuis plus d’un mois que se déroulent des événements que les fabricants considèrent comme très graves. Lui-aussi tente une reprise des travaux en proposant des conditions autres que l’arrêté, en particulier de travailler une demi-journée par jour sur le pied de trois jours par semaine mais une partie des ouvriers refuse le travail aux conditions proposées. Les commissaires municipaux de Fleury racontent au commissaire des Andelys leur version des faits : »Quatre femmes furent déléguées vers les ateliers nationaux avec mission d'amener à Fleury un nombreux personnel dans le but de faire trancher par intimidation. Tous, réunis autour d'un drapeau en groupe d'au moins trois cents arrivèrent à Fleury et se portèrent en masse à la grille qui fait l'entrée de l'établissement de M. Villeneuve, et là, accusant leur présence par des cris les plus cyniques les uns que les autres, ils menaçaient d'enfoncer la grille qu'ils ébranlaient avec violence. Entre autres démonstrations inquiétantes, l'exhibition de la part d'un jeune homme étranger à la commune, d'une corde munie d’un nœud glissant destinés, disait-il, à pendre M. Villeneuve ».
le travail à la tâche aux conditions de l'article trois, et enfin à organiser un travail de trois jours complets sur six.

Sous l’intimidation, M.Villeneuve finit par céder aux revendications.
Le commissaire de Fleury se rend sur place :
« ….En présence de ces faits, notre intervention s'est bornée à faire évacuer la place, ce qui s’est fait assez lentement mais sans trop de difficultés. Le groupe rallié autour du drapeau s'est dirigé vers les travaux nationaux en chantant des airs patriotiques et sans marquer son passage dans la commune par de nouveaux désordres. Seulement l'individu auquel était départi le rôle de porter la corde, manifestait, de temps à autre et toujours dans un but d'intimidation, le regret d'avoir acheté si cher une corde qui n'avait point servi ; ce à quoi d'autres lui répondaient de n'en avoir soin parce qu'elle servirait un autre jour. ».

Le rapport du commissaire ne donne pas de noms : est-ce pour protéger les manifestants ou ne connaissait-il pas vraiment les agitateurs « : Il est excessivement difficile de citer dans cette affaire des noms propres, car les ouvriers, dans ces sortes de manifestations, ont l'habitude d'user d'une certaine tactique qui consiste à toujours mettre en avant des individus étrangers à la localité, tandis que ceux qui ont un intérêt direct à l'affaire restent en arrière, ou même à l'écart. Une enquête serait le seul moyen d'arriver à la connaissance de ces noms. Les seuls que nous puissions citer, et qui nous ont été communiqués par M. Villeneuve sont ceux des quatre femmes qui sont allées chercher les ouvriers des ateliers nationaux... L'une est femme d'un officier de la garde nationale de Fleury. ».

Les commissaires municipaux, faisant office de maires étaient beaucoup plus favorables aux ouvriers que les fabricants.

29 mai

Une manifestation de force est prévue dans toute la vallée, tous les ouvriers sont conviés pour forcer les filateurs de Pont Saint Pierre comme ils ont fait à M Villeneuve.


Ce jour-là, un nombre considérable d'ouvriers 1000 à 1200 se sont rendus à Romilly chez M. Pallier et l'ont obligé à se conformer au règlement Deschamps. Au moyen de la menace résultant de la nature de leur démarche et de leur nombre, et comme M. Pallier, pour réponse leur déclarait qu'il se conformait à ce règlement, ils ont exigé la représentation de ses livres afin de constater que la déclaration était ou n'était pas exacte. Des doutes se sont élevés sur cette exactitude et néanmoins le rassemblement s'est retiré devant la promesse du filateur d'adopter le salaire imposé.



De l'usine Pallier de Romilly, tous ces ouvriers se sont rendus à Pont Saint-Pierre au-devant de l'établissement de M Cavelan qui, prévenu avait déserté sa maison. M. Cavelan raconte » 6 à 700 étaient présents à cette démonstration qui a eu lieu de 10 à 11 heures du matin. Ne m'ayant pas trouvé chez moi, ils ont fait perquisition dans mes appartements croyant que j'y étais caché. Cette bande de brutes venait du haut de la vallée et forçant tous les ouvriers qu’ils trouvaient à les suivre même les femmes et les filles. Plusieurs de mes voisins ont été menacés. Les prévenant que je n'y étais pas ils ont brisé quelques vitres ; enlevé des morceaux de bois... ils ont été cherché plusieurs de mes ouvriers ; un entre autres a été maltraité ... l'affaire a été des plus graves. ».

Ces 1000 à 1200 ouvriers quittent alors Pont Saint-Pierre. En fin d’après-midi, ils rencontrent M. Dhoudemarre à la grille de son château et par peur, ou par faiblesse ou par désir de popularité M.Dhoudemarre leur offre sur la pelouse à boire et à manger. Ils acceptent, boivent du cidre puis ils prennent la route de Radepont.

A Radepont une partie de ces ouvriers se présente à l'établissement de M.Dessaint et sollicite de celui-ci qu'il ne fasse pas usage dans sa fabrique d’indienne d'une machine de nouvelle invention qui d'un seul jet imprime les couleurs et la confection définitive. Là tout s'est passé en discussions, en débats pacifiques et chacun s’est retiré..

A Fontaine Guérard des perturbateurs se sont introduits dans les ouvriers et ont détérioré de grands métiers dont les dégâts attendraient 1200 à 2500 francs.
Filature Levavasseur à Fontaine-Guérard
Filature Levavasseur à Fontaine-Guérard

Le citoyen Mignot faisant fonction de maire de Pont Saint-Pierre négocie avec divers filateurs concernés par les demandes en particulier Cavalan, mais aussi Delamare et Lachèvre à Pont Saint Pierre, Pallier à Romilly, Levavasseur, qui sous la menace signent aux conditions des ouvriers.

30 mai

Devant la gravité de la situation, le préfet réagit mais minimise lui aussi la situation. Il accuse son collègue de Seine Inférieure du fait que les attroupements qui se livrent à des actes de dévastation viennent de la limite du département. Il s’empresse cependant de prendre des mesures et envoie sur les lieux un agent voyer en chef chargé de régler la situation. Il écrit au général commandant de la 5° division de tenir au besoin des forces à disposition.
Agent voyer : personne chargée de gérer les biens communaux, d'entretenir la voirie.

31 mai

Une proclamation est adressée aux ouvriers sous forme d’affiches par les commissaires provisoires des Andelys (Monton, Legendre, Martin, Roussel) les exhortant au calme. Le ton en est largement paternaliste.
« Nous avons appris avec un sentiment de profonde affliction l'inaction des ouvriers employés aux ateliers nationaux, les excursions de ces ouvriers se répandant dans les campagnes et mettant les citoyens à contribution, la désertion de leurs travaux pour se rendre en masse chez les filateurs et leur imposer des conditions de salaire. Nous avons vérifié le travail et la dépense des ateliers municipaux et nous avons constaté un travail presque nul et une dépense relative tellement considérable qu'aujourd'hui, à force de sacrifices, toutes les ressources sont épuisées ou sur le point de l'être. Au milieu de tant de si graves circonstances, nous en appelons au bon sens, la loyauté, à la dignité des ouvriers ; nous les adjurons de se garder des embarras du commun, de reprendre dans les fabriques prêtes à se rouvrir les travaux de leur profession, travaux plus lucratifs et plus honorables que ceux des ateliers nationaux créés à titre de subventions et dont la fermeture est imminente.
En manifestant des exigences incompatibles avec la liberté des conventions, en employant la menace pour formuler vos prétentions, en faisant naître des appréhensions dans nos vallées, vous entretenez les défiances, vous prolongez la crise commerciale et empêchez la reprise des affaires
Tous les citoyens doivent par de communs efforts et des sacrifices communs, chacun selon ses moyens, ses forces et son intelligence concourir à la prospérité commune. Montrez-vous calmes et confiants, imposez silence à vos prétentions par voie d'intimidation, entendez-vous aimablement ou par voie d'arbitrage avec vos patrons et l'industrie se relèvera et l'industrie en se relevant occupera et rémunérera convenablement les travailleurs. Tel est citoyen, le concours que vous devez à la République, en attendant que ses représentants qui s'occupent actuellement et avec tant de sollicitude de l'amélioration de votre sort, aient terminé leurs travaux, tel est le concours que nous réclamons et attendons de votre patriotisme, de votre intelligence et de votre loyauté.
Plus de scènes de désordre, plus de ces rassemblements confus qui jettent l'inquiétude dans la population, plus de menaces et de violences, l'autorité veille et ne laisserait pas impuni appelé qu'elle est à faire respecter partout et par tous les personnes et propriétés, l'ordre et la liberté des transactions. ».

L’un des commissaires de Charleval pense qu’il n’y aura pas de solution tant que l’arrêté Deschamps sera en vigueur, qu’il n’est pas applicable et qu’il faut faire appel à l’autorité supérieure. C’est aussi ce que réclament les filateurs « Deux cents hommes de troupe suffiraient dans la vallée et une meilleure organisation de la garde nationale. Les perturbateurs le disent eux-mêmes car avant leur démonstration, lundi dernier ils en étaient informés ; ils ne céderont que par la contrainte. » écrit M Cavelan.

1er juin

La justice est saisie pour
1° le rassemblement du 22 mai à la filature Villeneuve à Fleury dur Andelle,
2° l'attroupement du 29 à Pont Saint-Pierre à la filature Cavelan,
3° les dégâts faits le 29 par plusieurs individus de cette bande à Fontaine Guérard, chez M. Levavasseur.

Ces dégradations auraient été faites avec calcul pour mettre longtemps cette usine en chômage.

2 juin

Pour l’agent voyer qui parcourt les lieux :
En général, l’esprit de la vallée, sans être positivement mauvais paraît être travaillé par des meneurs qui sont, il paraît, connus. Il n'y a pas trouble quant à présent, mais il y a grande effervescence ; il est temps de prendre cette position au sérieux. L'impunité accordée jusqu'à ce jour me paraît encourager l'audace. ….
... La première démonstration s'est bornée à des menaces, la seconde s'est porté à des voies de fait contre les machines, qui sait où s'arrêtera, si elle a lieu celle dont on parle comme d'une chose certaine positive ».

Cette menace de mort revient dans tous les courriers et interprétée différemment : selon les commissaires c’est juste une intimidation mais pour les filateurs cela relève de pensées plus coupables. Il y a peut-être du vrai dans ces craintes car à partir d’aveux surpris par les commissaires, les ouvriers des vallées de Rouen et d’Andelle, et ceux des autres contrées, s'entendent, se concertent, obéissent à des suggestions, à des meneurs, à une sorte de conseil d'administration supérieure.

Devant les menaces et intimidations, les filateurs cèdent mais reviennent aussitôt sur leurs promesses.

3 juin

L’information circule que tous les ouvriers de l'Andelle et partie de ceux de la vallée de Rouen, devaient se réunir en masse mardi 5 juin, marcher en masse dans toutes les communes industrielles et visiter toutes les filatures qui s'y rencontrent, dans on ne sait quel but. Par d’autres informations, ce rassemblement doit marcher sur Gisors.
D’après les commissaires « Les populations s'inquiètent, sont alarmés, demandent des troupes et offrent à qui mieux mieux de les loger, héberger, nourrir et traiter en amis ».
Cette inquiétude est-elle réelle ? Pour d’autres commissaires, l’ordre règne. Cependant, le préfet de l’Eure demande au général de brigade l’envoi d’une force militaire et que le détachement soit assez fort et arrive assez tôt pour empêcher toute nouvelle démonstration.

4 juin

180 hommes de ligne et de gardes mobiles se déploie dans la vallée. Leur arrivée imprévue cause une grande agitation. Des billets de logements leur sont délivrés mais un certain nombre d'habitants refuse de les recevoir, ce qui amène le délégué de M.Dussard préfet de la Seine Inférieure à les placer dans un logement unique, l'attitude du pays lui ayant paru peu rassurante.
Hyppolythe Dussard est préfet de Seine-Inférieure en 1848. Comment se fait-il que ce soit lui qui vienne avec la troupe et non pas le préfet de l’Eure ?

5 juin

M Dussard en personne arrive sur les lieux accompagné de 400 hommes de ligne. Le pays est parfaitement calme.

Les maires des communes intéressées se réunissent pour se concerter sur le casernement et la répartition des forces militaires. Du reste les ouvriers qui forment la majorité des habitants ont exprimé des regrets sur leur attitude mais les meneurs ne se sont pas tenus pour battus et les projets d'attroupements furent abandonnés ou ajournés.

6 juin

Le commissaire administrateur provisoire du département de l’Eure adresse aux ouvriers de la vallée d’Andelle une proclamation sur le même ton que la précédente proclamation qui se termine ainsi « ...L'administration toute paternelle, mais sans faiblesse, aura pour devise : protection à l’infortune, pitié pour l'erreur et l'égarement, mais juste et inflexible sévérité pour le crime qui attaque l'existence de toute une population, la sécurité de tout un pays. »

Après réunion avec les maires les décisions suivantes sont prises :
1°) La troupe est réduite à 300 hommes stationnés sur trois points : Charleval, Fleury, Pont-Saint-Pierre.
2°) Les ateliers nationaux doivent être remaniés et réduits considérablement.
3°) L'instruction judiciaire contre les fauteurs et auteurs de troubles doit être poussée avec activité.

On annonce qu'un coup de feu a été tiré cette nuit contre garde nationale en faction à Douville. Les auteurs connus interrogés ont déclaré n'avoir voulu faire qu’une plaisanterie.

les trois grands acteurs de la révolution de février 1848, le garde national, l'étudiant et l'ouvrier. (gravure de Granger)
les trois grands acteurs de la révolution de février 1848, le garde national, l'étudiant et l'ouvrier. (gravure de Granger) 

7 juin

Une grande partie des troupes quitte la vallée. La manifestation prévue n’a pas eu lieu. Comme il est écrit au préfet : « ...Soit que cette augmentation de force est fait réfléchir, soit plutôt que la nuit est portée conseil et que les meneurs qui se rencontraient parmi les ouvriers se fussent éloignés...Une promenade militaire dans les communes ... a porté ses fruits en intimidant les meneurs, en ramenant au sentiment de leur devoir les ouvriers égarés, en leur donnant à tous conscience de la force, de la vigilance et de la volonté de l'autorité. ».

La question des salaires n’est cependant pas réglée et si l’arrêté Deschamps est tacitement abandonné, il faut un nouveau règlement conciliant les besoins des ouvriers et les nécessités des patrons.. 

12 juin

On publie à Rouen et dans les communes industrielles de Seine Inférieure qui annule l’arrété Deschamps. Les termes de cet arrêt nouveau, sauf révision et correction de style, sont formulés et le minimum de salaire fixé à 2,25 fr.

Les ateliers nationaux sont réorganisés ou ferment sans résistance et les filatures rouvrent peu à peu. Les travaux des champs vont commencer et détournent la population des meneurs.

Il est intéressant de citer le commentaire du préfet de Seine Inférieure.
« ...Une chose m'a frappé cependant et je dois vous la dire c'est la faiblesse extrême et le défaut d'énergie de la plupart des maires de ces communes. Cela vient de ce que depuis quinze jours ils ont laissé ces désordres s'augmenter ; cela vient surtout que fabricants eux-mêmes ils redoutent les ouvriers envers lesquels ils se montreraient sévères ... ».
Le commissaire Monton des Andelys parcourt la vallée ; tout est calme et rentre dans l’ordre. Mais il ajoute « partout la réaction s'opère, se montre hardiment, agit, triomphe et tire ouvertement vanité de son triomphe Nous attendons prochainement la nomination d'un sous-préfet.
En un mot les troubles de la vallée de l’Andelle sont terminés ».

Le 21 juin, les ateliers nationaux sont dissous en France. Plus de 100 000 hommes perdent leur gagne-pain.
Du 23 au 26 juin, la révolte parisienne est écrasée dans le sang : 4000 morts.
Il en est fini de l’illusion lyrique de février. La Constitution supprime le droit au travail. Napoléon III est élu président de la République en décembre.

Quelques noms connus

Thomas Auguste POUYER-QUERTIER 1820-1891

Portrait-charge signé André Gill, dans L'éclipse N°22   21 juin 1868
Portrait-charge signé André Gill, dans L'éclipse N°22 - 21 juin 1868

Élève de Polytechnique, il acquiert ses connaissances industrielles en Angleterre de 1841 à 1843 puis séjourne dans les usines d'Alsace et d'Allemagne. Il s'installe alors dans la vallée de l'Andelle et rachète la filature de lin "La Foudre" qu'il transforme en une florissante filature de coton (voir plus haut). Maire de Fleury-sur-Andelle de 1854 à sa mort, député de la Seine-Inférieure, Conseiller Général, Ministre des Finances en 1871, il émit l’emprunt permettant la libération anticipée du territoire.
En mai 1848, il affirme qu'un ouvrier peut vivre avec 1F.

Alexandre–Joseph LEGENDRE

Commissaire du gouvernement faisant office de préfet du 26 février au 2 mai 1848, il exerce ses fonctions avec modération et dévouement.
C’est un ami de Dupont de l’Eure. Il est élu en avril 1848 avec 91 264 voix (sur 99 700 votants). Il siège à gauche, vote pour l’abolition de la peine de mort. Non réélu aux Législatives de mai 1849, il quitte la vie politique sans cesser de faire de l’opposition au gouvernement de Louis-Napoléon Bonaparte.

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L’une des 20 pages que nous avons déchiffrées pour cet article
L’une des 20 pages que nous avons déchiffrées pour cet article


Sources :

Archives Départementales de l'Eure, IV F 119
Revue d’histoire populaire « Le peuple français » Rouen 1848 : La Saint Barthélémy rouge
Site Persee Autour des émeutes rouennaises d’avril 1848 : Réalité et représentations d’une insurrection ouvrière

Voir également notre article sur Pont-St-Pierre après la Révolution

Liliane Ebro