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21 juin 2023

Georges Cyr, peintre du val de Pîtres

Georges Cyr
Georges Cyr  (Qui a peint le Val de Pîtres ? 6 )

voir notre article précédent sur Léon Minet

Georges Cyr, de son patronyme réel Georges Cuir, fait partie de la seconde génération des Peintres de l’Ecole de Rouen. Il peut être rattaché au très large mouvement ‘’post-impressionniste’’, à l’instar de Pierre Le Trividic qui a fait l’objet d’un précédent article. Ajoutons que sa renommée vient surtout de sa carrière libanaise, au cours de laquelle il verse, dans les années 1950, dans un mouvement cubisant.

Né en 1881 en région parisienne, à Montgeron, lieu de villégiature pour les artistes, dont Claude Monet qui, sur commande de l’un de ses premiers mécènes, Ernest Hoschédé, peint les jardins de la merveilleuse propriété de ce dernier. Cette invitation sera déterminante pour la carrière de Monet. Cet épisode est, certes, le prélude d’une longue et croustillante épopée, mais qui déborde de notre sujet. Revenons plutôt à Georges Cyr.

Arrivé à Rouen en 1914, il transcrit sur papier la ville peuplée de militaires alliés, anglais notamment. Les bords de Seine l'intéressent tout autant et il en expose dès la fin de la guerre. Ami des peintres rouennais, Georges Cyr se lie également avec le havrais Emile-Othon Friesz, alors à l'avant-garde parisienne.

Parti pour quelques semaines de visite au Liban en 1934, il y fera une florissante carrière qui le verra Conseiller Artistique à l’Ambassade de France, à l’époque où le Mandat Français abritait une société française ou francophone, ou du moins proche de la culture occidentale, qui retrouvait dans l’art de notre peintre un écho parisien. Puis, fort de son talent, il sera considéré comme le ‘’Chef de File’’ de l’avant-garde locale. Il décède à Beyrouth en 1964. Plus d’un demi-siècle après sa disparition, son œuvre libanais recueille le meilleur niveau d’enchères de la part des collectionneurs.

Georges Cyr - Georges Cyr, Péniches à Pîtres, HST SBG 54x65 et datée 1928
Georges Cyr, Péniches à Pîtres, HST SBG 54x65 et datée 1928
A l’époque, 1928, où Georges Cyr peint cette toile, Marcel Niquet (voir notre article), ‘’le peintre de Poses’’, expose à Rouen ses paysages de bords de Seine. Est-ce par l’intermédiaire de ce dernier, ou en admirant les œuvres de Léon Suzanne, le maître de Niquet, qui a séjourné de nombreuses fois à Poses ou, tout simplement, à la recherche de motifs nouveaux, que Georges Cyr plante son chevalet à proximité des écluses ? A ce jour, l’information nous manque. Mais c’est en toute connaissance de cause que notre peintre nous propose ce paysage, puisqu’il le localise au revers de sa toile : ‘’Pîtres’’ ; et qu’il le date : ‘’1928’’.

Nos recherches démontrent qu’il apprécie notre région car il peint ‘’Pommiers, vallée de l’Andelle’’ daté 1926, ‘’Vallée de Seine’’ toujours daté 1926 vue prise du Manoir des Deux Amants, ‘’Mare à la Neuville-Chant-d’Oisel’’, entre autres...

Georges Cyr a posé son chevalet sur la rive gauche et nous dépeint les dernières habitations de Pîtres en direction du Manoir.


Détaillons, si vous le voulez bien, sa composition :

-La construction est classique avec étagement successif des plans : le fleuve, puis la berge et, enfin, la Côte des Deux Amants surmontée par le ciel.

Georges Cyr - Georges Cyr, Péniches à Pîtres, HST SBG 54x65 et datée 1928

 La Seine, quant à elle, en formant une oblique dans la construction, sert à creuser la composition et y apporte toute la perspective.

Cette oblique, très resserrée dans sa portion apicale, peut ainsi être assimilée à une structure pyramidale dont la pointe se loge à la base de la Côte des Deux Amants. Une structure qui assoit la construction et lui confère une stabilité évidente.

Georges Cyr - Georges Cyr, Péniches à Pîtres, HST SBG 54x65 et datée 1928

La partie de berge, dans le coin inférieur droit, forme un premier plan, certes discret, mais prépondérant pour la construction de la profondeur de la composition.

Georges Cyr - Georges Cyr, Péniches à Pîtres, HST SBG 54x65 et datée 1928

-La chromatie : comme à son habitude, notre peintre emploie une palette restreinte de couleurs : plusieurs nuances de verts, tonifiés par leur primaire, le rouge cramoisi des toits des bâtisses de bord de Seine.

Notons la présence de reflets bien dessinés et non tourmentés par des eaux vives. Ici, le fleuve est calme, aux eaux peu transparentes, engendrant cette sorte de reflets ‘’entiers’’.

 

Sources :

François Lespinasse :  L’Ecole de Rouen

Michel Fani : Dictionnaire de la Peinture au Liban

Artprice
Artnet

Archives personnelles

 

Eric Puyhaubert

1 décembre 2019

L'absinthe, de Philippe Zacharie, peintre né à Radepont


Philippe Zacharie L'absinthe ou L'alcool ou L'alcool rend fou, 1909, Musée des Beaux-Arts de Rouen , huile sur toile de 120 x 200 cm.
Philippe Zacharie L'absinthe ou L'alcool ou L'alcool rend fou, 1909, Musée des Beaux-Arts de Rouen , huile sur toile de 120 x 200 cm.

Philippe ZACHARIE (1849-1915) L'alcool


Philippe Zacharie est un peintre académique français. Réputé en son temps, oublié du grand public aujourd’hui, il fait partie de cette cohorte dans laquelle les historiens d’art empilent les peintres classiques du XIXème et début du XXème siècles.
De formation académique à l’Ecole de Dessin et de Peinture de Rouen, de la même promotion qu’Albert Lebourg qui, lui, deviendra un fervent peintre impressionniste, Philippe Zacharie y enseignera à son tour, dès 1874, dont la plupart des Peintres de l’Ecole de Rouen, suivront un long et rigoureux apprentissage, faisant d’eux des dessinateurs et peintres sans faille technique, dans le pur style de l’Art Français du XIXème siècle.
Lauréat de plusieurs récompenses tant aux expositions régionales qu’au Salon Parisien (il obtient la Médaille de 3ème classe au Salon de 1883, puis de 2ème classe en 1911), ses plus belles œuvres sont conservées au Musée des Beaux-Arts de Rouen. L’apparente désuétude dont souffre aujourd’hui l’académisme de son œuvre, tient au fait que ce mouvement classique a essuyé la révolution impressionniste, puis celles cubiste, surréaliste, expressionniste et enfin l’art abstrait pour ne citer que les plus connues ! Mais cette peinture, raillée durant plus d’un siècle par les critiques d’art, affublée pour une certaine frange du pseudonyme d’Art Pompier, verrait poindre une reconnaissance fragile. Car il faut bien se remémorer que les meilleurs chefs de file de ces différents mouvements, sont passés par les fourches caudines des enseignements classiques et intransigeants, leur procurant ainsi une base technique incontournable.

Mais, me direz-vous, quel rapport entre le ‘’val de Pîtres’’ et Zacharie ?

Deux raisons font que notre peintre est le sujet de cet article : la première est qu’il soit né à Radepont et la seconde, qu’il ait pris pour thème de l’une de ses œuvres ‘’l’alcoolisme’’
De Radepont, selon nos connaissances actuelles, seulement quelques dessins de jeunesse de chaumières. Du côté de la municipalité, aucune rue ni autre à son nom… Pour ce qui est de l’alcoolisme, Zacharie nous propose une vraie leçon de peinture, une prouesse technique, un morceau de bravoure intellectuelle.
Philippe Zacharie L'absinthe ou L'alcool ou L'alcool rend fou, 1909, Musée des Beaux-Arts de Rouen , huile sur toile de 120 x 200 cm.

Un homme au regard noir et sauvage, apparemment plus dans son état normal, vient de tirer mortellement sur son épouse et son jeune enfant, à l’aide d’un pistolet qu’il braque maintenant sur le spectateur. Dans sa main gauche, il tient précieusement une bouteille. Malgré tout, les deux malheureuses victimes ne semblent pas avoir été violentées, comme si l’homme avait fait irruption dans la chambre, sous l’emprise d’une furie toxicomaniaque, butant sur la fragile chaise qu’il fracasse, avant d’expulser les deux membres de sa chère famille hors du lit qu’il met sens dessus-dessous.
La simplicité de la chaise paillée comme l’habillement de l’homme avec sa casquette enfoncée jusqu’aux sourcils, témoignent de la modestie du niveau social.

Essayons ensemble d’analyser cette sublime toile :

- Titre : Zacharie donne un double titre à sa peinture : ‘’L’absinthe’’ ou ‘’L’alcool’’ (et même un troisième ‘’L’alcool rend fou’’) ; de plus il date 1909 ; ajoutons que cette œuvre a été exposée au Salon de 1909.
Philippe Zacharie L'absinthe ou L'alcool ou L'alcool rend fou, 1909, Musée des Beaux-Arts de Rouen , huile sur toile de 120 x 200 cm.

- Taille Ses grandes dimensions (1,20m x 2,00m) prouvent que notre peintre destinait sa toile pour le Salon parisien. En effet, pour être plus facilement aperçu parmi les deux mille cinq cent toiles, environ, que le Salon abritait chaque année, les artistes avaient pris la fâcheuse habitude de créer des œuvres de plus en plus imposantes.

- Dessin : évidemment parfait, avec ses ‘’raccourcis’’ comme la semelle de l’homme ou sa main droite braquant l’arme, ou le bras droit de la femme avec le coude en avant.
Philippe Zacharie L'absinthe ou L'alcool ou L'alcool rend fou, 1909, Musée des Beaux-Arts de Rouen , huile sur toile de 120 x 200 cm.

Philippe Zacharie L'absinthe ou L'alcool ou L'alcool rend fou, 1909, Musée des Beaux-Arts de Rouen , huile sur toile de 120 x 200 cm.

- Construction : une redoutable ligne de construction débute dans le coin bas gauche de la toile, emprunte la jambe de l’enfant puis le bras droit de sa mère pour aboutir à la bouteille, réelle auteur de la tuerie ;
Philippe Zacharie L'absinthe ou L'alcool ou L'alcool rend fou, 1909, Musée des Beaux-Arts de Rouen , huile sur toile de 120 x 200 cm.
une seconde ligne, celle-ci plus ténue, passe par le haut de la chemise de nuit de la jeune femme et rejoint, bien sûr, la première au niveau de la maudite bouteille ;
Philippe Zacharie L'absinthe ou L'alcool ou L'alcool rend fou, 1909, Musée des Beaux-Arts de Rouen , huile sur toile de 120 x 200 cm.
notons une troisième, de structure, parallèle à la deuxième afin d’asseoir le dessin, passant par la ligne des épaules de l’homme.
Deux autres belles lignes de construction parallèles, cette fois-ci transversales, donnent toute la puissance et la tonicité au tableau : celle de gauche démarre par le pied de la chaise cannée, passe dans la semelle puis longe la main armée et l'édredon ; celle de droite relie la bretelle de la robe de chambre et la bouteille.

- Chromatie : on pourrait s’attendre à une composition toute de rouge-sang maculée ; eh bien non ! Notre peintre joue plus finement en ne déposant cette couleur que sur le drap qui enserre le criminel, mais certes presqu’au plein centre de la toile et sur le sol, mais non d'une façon dégoulinante.

- Touche : elle est visible, notamment au niveau du canon du pistolet afin de bien marquer les reflets de lumière sur le métal ;
Philippe Zacharie L'absinthe ou L'alcool ou L'alcool rend fou, 1909, Musée des Beaux-Arts de Rouen , huile sur toile de 120 x 200 cm.
cette visibilité des coups de brosse sur l’ensemble de la composition lui apporte un effet de mouvement, de vie (c’est un comble !) ; une touche dite ‘’enlevée’’.

Insistons bien sur le fait que la robe de chambre de la victime est immaculée de sang, à l'instar d'une sainte au linceul blanc ; et que son visage est d'une grande douceur, au dessin soigné et délicat ; tout le contraire pour l'homme.
Philippe Zacharie L'absinthe ou L'alcool ou L'alcool rend fou, 1909, Musée des Beaux-Arts de Rouen , huile sur toile de 120 x 200 cm.

A première vue, le peintre semble proposer un fatras total bien en relation avec le thème qu'il désire aborder. Nonobstant, l'étagement des plans, enfant – femme – homme – édredon d'une part, et le quadrillage des lignes de construction d'autre part, stabilisent réellement le tableau, dans une construction finement et savamment étudiée, qui prouve le grand talent artistique de Philippe Zacharie.
De plus, en ces temps où les dépendances à l'alcool comme à l'absinthe ravageaient les bas niveaux sociaux, notre peintre exécute, à sa manière, un message social fort, l'image remplaçant avantageusement tout écrit moralisateur.

Sources :

- Musée des Beaux-Arts de Rouen (merci à Catherine Regnault)
- Base Joconde
- François Lespinasse : 'L'Ecole de Rouen'
- François Lespinasse : in 'Frechon et les salons', catalogue Rétrospective Charles Frechon
- archives personnelles


Eric Puyhaubert

Léon Minet, peintre de la vallée de l'Andelle


Louis Emile Minet, La Mare d'Alizay, HST, 40x56, sbg, 1903, Musée Municipal de Louviers
Louis Emile Minet, La Mare d'Alizay, HST, 40x56, sbg, 1903, Musée Municipal de Louviers 


Qui a peint le Val de Pîtres ? (5)


Aujourd'hui, suivons notre ami et sémillant historien, notamment des Deux Amants, Jean Barette, qui publie dans ce bulletin, un excellent article sur Alizay. Marchons donc dans ses traces et étudions ''La mare d'Alizay'', de Louis Émile Minet.

Né à Rouen en 1841 (Claude Monet est né en 1840), il fera toute sa carrière artistique dans la région normande, où il acquiert une réputation certaine, comme le confirme l'achat de cette œuvre auprès de l'artiste par le Musée de Louviers en 1903.
Louis Emile Minet en 1900
Louis Emile Minet en 1900

Nonobstant, comme tout peintre recherchant la reconnaissance de ses pairs avant d'envisager une notoriété nationale, il envoie ses toiles au Salon (1) dès 1876. Le succès est au rendez-vous, puisqu'en 1882 le Salon le gratifie d'une Mention Honorable pour Les foins à St Aubin (Seine inférieure). Puis, en 1886, L'appel au passeur lui vaut la Médaille d'Or au Salon Municipal de Rouen. Fort de ses succès, il succède à Gaston Le Breton au poste de Conservateur du Musée des Beaux-Arts de Rouen, charge qu'il conserve de 1905 à 1922. Il décède l'année suivante à Vernon.
(1) : Salon des Artistes Français à Paris : célèbre Salon centenaire, recevant chaque année plusieurs centaines de milliers de visiteurs.

Il connaît parfaitement bien notre région puisqu'il débute sa formation comme dessinateur 'd'indiennes' sur étoffe à Elbeuf, riche cité industrielle de filature, tissage, teinture... depuis le milieu du XVIIIème siècle. Un temps, il envisage même la création, avec son père, d'une fabrique d'apprêt pour drap. Attiré par les Arts, il intègre l'Académie de Rouen sous la direction de Gustave Morin, puis complète sa formation à Paris dans les ateliers de Lefebvre et Guillemet. Lié d'amitié avec le peintre Edmond-Adolphe Rudaux (1840-1908) de Saint-Pierre-lès-Elbeuf, durant son séjour elbeuvien, il parcourt les sites pittoresques des alentours et se prend de passion pour les rives de la Seine et ses activités artisanales, un intérêt qu'il conservera toute sa carrière durant.

Même si Camille Pissarro (1830-1903) séjourna à l'automne 1892 chez Octave Mirbeau (1848-1917) aux Damps (2), la construction de la gare d'Alizay en 1896 (3) permit à de nombreux artistes de découvrir notre vallée de l'Andelle et les environs de Pont-de-L'arche ; citons Gustave Loiseau qui achète une maison à Saint-Cyr-du-Vaudreuil en 1899, Léon Suzanne (1870-1923) à Poses (4) ou Joseph Delattre (1858-1912) à Pont-de-L'arche entre autres. Il est à parier que c'est lors de l'une de ses visites dans notre région, probablement en descendant du train, que Louis-Émile Minet découvre la mare d'Alizay.
(2) : Cf. bulletin 7. Pissarro y peint des toiles impressionnistes merveilleuses montrant « Le Jardin d’Octave Mirbeau », avec la plaine d’Alizay pour fond.
(3) : La ligne ferroviaire Paris-Rouen ouvre en 1843 ; deux gares se succèdent à Alizay : une première lors de la création de la ligne, puis une seconde de marchandises en 1896.
(4) : Cf. bulletin 10. Léon Suzanne y rencontre 'LE' peintre de Poses, Marcel Niquet.
  


Détaillons un peu, si vous le voulez bien, La mare d'Alizay.

- sa composition est plutôt académique ; comme le décrit Michel Natier, Conservateur du Musée de Louviers : « Les œuvres de Minet ne sont pas à proprement parler d'une facture impressionniste. Il reste dans le traitement relativement classique du paysage avec ce souci du détail, notamment botanique. Il traite de scènes pittoresques, pêcheurs, rue de Rouen... » (5) En effet, l'étude de l'éclairage par notre peintre, se conclut par une lumière ambiante, là où un impressionniste aurait éclaboussé l'eau de taches vives des trouées de ciel dans les arbres.
(5) : in Paysages d'eau, catalogue d'exposition, Musée de Louviers, 2013, éd. Point de vues


Louis Emile Minet - Pêche à la violette devant Elbeuf, 1887, Musée d'Elbeuf
Pêche à la violette devant Elbeuf, 1887, Musée d'Elbeuf
Ainsi que nous le notions quelques lignes auparavant, plus que le paysage fluvial, c'est sa description des activités artisanales liées au fleuve, qui caractérise l’œuvre de Minet. A l'instar de Pissarro, son discours est, avant tout, social. Le labeur des petites gens constitue son sujet de prédilection. Évidemment, ici s'arrête la comparaison avec le Maître Impressionniste, leurs factures picturales se positionnant aux antipodes.

 - structure : trois plans se succèdent : la berge avec ses herbes folles ; la mare calme ; et le fond d'arbres à la riche frondaison.
Quelques trouées ténues dans le feuillage laissent percer un ciel laiteux, seuls mais suffisants espaces de respiration, dans une composition plutôt fermée.
Louis Emile Minet, La Mare d'Alizay, HST, 40x56, sbg, 1903, Musée Municipal de Louviers

- la touche est lisse ; cependant, le premier plan ainsi que le dernier, montrent une touche libérée qui fait bien ressortir, par contraste, le calme des eaux à la touche bien fondue.
Louis Emile Minet, La Mare d'Alizay, HST, 40x56, sbg, 1903, Musée Municipal de Louviers

- la chromatie, un camaïeu de verts de différentes valeurs ; l'emploi du jaune simulant la végétation surnageante apporte toute la lumière à la composition.
Louis Emile Minet, La Mare d'Alizay, HST, 40x56, sbg, 1903, Musée Municipal de Louviers
Et puis, dans la frondaison, retenons ces touches laiteuses, très claires en comparaison avec les tonalités de verts employés, qui 'ouvrent' profitablement la composition et permettent au spectateur de mieux 'respirer'.
Louis Emile Minet, La Mare d'Alizay, HST, 40x56, sbg, 1903, Musée Municipal de Louviers


Quelques remarques intéressantes :

Louis-Émile Minet a parfaitement retranscrit l'impression de mare : eau peu profonde, très peu de reflets ; pas de bleu, pas de touches rapides dépeignant une eau vive.
Louis Emile Minet, La Mare d'Alizay, HST, 40x56, sbg, 1903, Musée Municipal de Louviers

Notre peintre en fait une mare d'une certaine largeur et importance. En effet, les extrémités du plan d'eau débordent du cadre de sa composition ; il se rapproche d'un cadrage photographique ! Le spectateur peut ainsi s'imaginer que La Mare d'Alizay possède une étendue certaine (cqfd).
Louis Emile Minet, La Mare d'Alizay, HST, 40x56, sbg, 1903, Musée Municipal de Louviers
Les trois petits canards au col blanc, au milieu de la mare ont deux fonctions : ils amènent un peu de vie et participent, discrètement mais fort efficacement, à la construction de l'échelle de la composition.
Louis Emile Minet, La Mare d'Alizay, HST, 40x56, sbg, 1903, Musée Municipal de Louviers

La qualité de dessin et d'agencement de notre toile, anodine pour l'époque et le goût classique des amateurs d'art, car ne décrivant une scène ni historique ni mythologique, montre le savoir-faire des peintres sortis des Académies et des ateliers classiques. Dessin, méthodologie, rigueur technique sont les piliers du paysagisme français dont sont issus, quasiment durant un siècle et demi, les peintres, toutes mouvances confondues, qu'ils soient réalistes, impressionnistes, fauves, cubistes, et même abstraits.

Quid de notre mare aujourd'hui ?
Selon M. Yves Grenier, élu local et historien d'Alizay, notre étang aurait appartenu à la propriété Lessière, ''Villa Les Glycines'', dont le manoir se trouve encore au 59 rue de L'Andelle. Le parc se poursuivait de l'autre côté de la rue de la Garenne, à laquelle l'imposante bâtisse est adossée. Et ce parc forestier abritait une mare, aujourd'hui asséchée et remplacée par des maisons modernes. Ajoutons que la ''Villa des Glycines'' fut transformé en hébergement, ''L'Hôtel des Deux Lions'', en activité jusque vers les années 1998 (6).

(6) : Nous remercions M. Grenier pour ses précieuses informations sur l'histoire d'Alizay.



Eric Puyhaubert


voir notre article suivant sur Georges Cyr

Bibliographie :

Musée de Louviers
Base Joconde
Eisenberg et Lespinasse, La Seine Editions des falaises, 2013
Jeanne-Marie David, Au fil de l'eau, seine de travail, catalogue d'exposition, 2017, Musée de L’Hôtel Dieu, Mantes-la-Jolie
Archives personnelles


Colette à Alizay

Alizay - Villa des Glycines, Hôtel des deux lions
Venue se reposer à "château d'Alizay", elle écrit :
"Ce n’est pas un château, c’est une petite maison restauration. Ce n’est pas une demeure isolée, elle est dans le village. On ne voit pas la Seine, il n’y a pas assez de pente. Il n’y a pas de parc, c’est un jardin assez petit. Tout cela admis, nous ne sommes pas mal." (12 mai 1939, Alizay)

La diversité des constructions semble l'impressionner : "Que c'est beau, une verdure si profonde. Deux, trois, quatre châteaux à la file sont blancs, rouges, carrés et emmerdants, mais vient un cinquième qui n'est que folie, conception de Robida ...."


Carlos Schwabe, (1866 1926), artiste-peintre né allemand, naturalisé suisse, vécut en France, de 1884 jusqu'à sa mort.
Illustrateur renommé des œuvres de Mallarmé, Baudelaire, Zola , José-Maria de Heredia, Pierre Louÿs, Catulle Mendès, etc., il est considéré comme un précurseur de l'Art nouveau, et comme l'un des symbolistes les plus personnels, ayant des préoccupations religieuses et sociales.
En 1905 il écrit qu'il se "débarrasse de cette formidable maison d'Alizay" (c'était le château), où il a vécu de 1902 à 1907, avant de s'installer à Neuilly 
Alizay - Carlos Schwabe, La vague. 1907
Carlos Schwabe, La vague. 1907


1 décembre 2018

Marcel Niquet, peintre de Poses et de Pîtres

Marcel Niquet, L'Eglise de Pîtres, huile sur toile, 34x38, 1934, collection particulière, Poses

Marcel Niquet, L'Eglise de Pîtres, huile sur toile, 34x38, 1934, collection particulière, Poses


Qui a peint le Val de Pîtres ? (4)


Au cours des trois premiers articles, nous avons fait connaissance avec les peintres renommés qui ont posé leur chevalet dans notre région, tel Camille Pissarro aux Damps, Paul Signac au Petit Andely, Gustave Loiseau au Vaudreuil, etc…, des peintres de ''l'École de Rouen'', Robert-Antoine Pinchon qui a peint Romilly et Pierre Le Trividic, la plaine de Pîtres.
           
Ami de ces deux derniers, Léon Suzanne (1870-1923) réside à Léry entre 1907 et 1910.
           
C'est ainsi qu'il rencontre le jeune Marcel NIQUET, né à Poses en 1889, et qui y fera toute sa carrière de peintre.
Marcel Niquet

Excellent paysagiste et portraitiste, Léon Suzanne lui prodigue de très nombreux conseils durant ces quatre années. Une réelle amitié les unit; en effet, ils sont tous deux fils de boulanger, et ont tous deux aidé leurs parents dans cette lourde tâche.
Mais pas seulement des conseils : il parcourt avec son jeune élève les bords de Seine, peignant côte à côte sur le motif, à différentes saisons. D'où la passion de Marcel Niquet, pour les rives du fleuve qu'il ne se lassera jamais de peindre. Plus tard, Léon Suzanne posait le chevalet auprès de son jeune ami. On lui doit ainsi de belles compositions du village de Léry et des bords de Seine de Poses.
           
Enfant, déjà, Marcel Niquet dessinait afin de se divertir. Le peintre Paul Sinibaldi (1857-1909), reconnu à cette époque, en villégiature à Poses, remarqua cet adolescent, le crayon à la main, et lui prodigua ses premières leçons. Le jeune élève put donc se targuer d'avoir eu successivement deux artistes réputés comme premiers professeurs. S'en suivent des expositions à la galerie Legrip à Rouen.
Incorporé dans l'infanterie française dès la déclaration de guerre en 1914, il est blessé lors de l'offensive du 25 septembre 1915, puis fait prisonnier en Allemagne début 1917.
L'armistice de 1918 le ramène à Poses auprès des siens, dont sa soeur, 'photographe portraitiste' tenant boutique au village. Acharné de travail, il enchaîne alors, comme durant toute sa carrière, les expositions à la Galerie Legrip, à la Galerie Moderne, au Salon des Artistes Rouennais, aux Expositions Municipales annuelles des Beaux-Arts ainsi que celles des Andelys, entre autres.
Bien évidemment les bords de Seine à Poses constituent le cœur de son œuvre. Et quelle que soit la saison; les neiges recueillent sûrement sa préférence. Mais la traversée des écluses, pour se rendre 'de l'autre côté de l'eau', lui procure des motifs totalement différents avec ses hautes falaises de craie blanche qui semblent dompter le large cours du fleuve. En poussant un peu plus loin, il atteint Pîtres et son Eglise Notre-Dame datant des IXème et Xème siècles, édifice remarquable de la Basse Vallée de l'Andelle :
Détaillons un peu, si vous le voulez bien, cette œuvre :

-          sa composition est classique, photographique, pourrait-on dire ; rappelez-vous que la sœur du peintre est photographe professionnelle ! Il retranscrit tout bonnement sur sa toile, les éléments qu'il a devant les yeux


-          structure monocentrique : il existe un seul point de fuite où converge l'ensemble des lignes de construction du dessin ; ce qui amène calme et totale lisibilité de la composition ; le point de fuite se situe au niveau de trait de tuiles du muret au fond du sentier. Ce point représente à la fois, la pointe du triangle formé par le chemin dont la base repose sur la partie inférieure du tableau, ainsi que la pointe d'un triangle inversé tout entier consacré au ciel. Notons que ces deux triangles sont vierges d'éléments, à part le sage clocher de l'église, et construisent deux espaces de respiration. Ce qui explique la lisibilité remarquable de la composition ;

-          la touche est lisse, fondue ;

-          la chromatie, concorde avec la réalité; pas de transgression. Le ciel est bleu, les nuages légers, le crépis des murs et des maisons est de couleur crème et uni, la végétation bien verte et maîtrisée… tout concourt à rendre le récit paisible et sans souci…


Quelques remarques intéressantes :

-          Marcel Niquet procède à une description presque méticuleuse des éléments qui composent son motif. C'est le système architectural qui l'intéresse. L'élément social est occulté : pas d'animation, pas de vie.

-          La très grande majorité de ses toiles est numérotée, tel un catalogue raisonné, voire daté dans le meilleur des cas, comme ici 1934, d'où une facilité d'archivage et de compréhension de l’œuvre du peintre par les historiens de l'art.

-          Enfin, Marcel Niquet n'a pas le souci de correspondre à un quelconque mouvement pictural quel qu'il soit, alors que l'avant garde parisienne se penche sur le Surréalisme d'André Breton et que l'URSS verse vers le Réalisme socialiste ou le Futurisme. Il est en phase avec la vie paisible et quotidienne de son village, au rythme de l'emprise des saisons.

Marcel Niquet est le témoin de son village à son époque et nous renseigne aujourd'hui de son histoire.
                                         

     
A lire le prochain article sur Léon Minet

Eric Puyhaubert



Bibliographie :

- François Lespinasse, L'Ecole de Rouen, 1985
- François Lespinasse, Robert A Pinchon, 1990
- Amis de l’École de Rouen, Marcel Niquet, 2005
- Archives personnelles