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29 février 2020

Deux excursions de société savante dans la vallée de l'Andelle



1881 et 1887 : des botanistes elbeuviens dans la vallée de l'Andelle
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1881 et 1887 : des botanistes elbeuviens

dans la vallée de l'Andelle


En faisant des recherches sur internet, on peut avoir de bonnes surprises, depuis que de nombreux sites ont numérisé et mis en ligne des textes qui sinon dormiraient dans la poussière des bibliothèques, parmi lesquels les bulletins des sociétés savantes, mine de récits vivants et de témoignages intéressants de notre passé. Ainsi, une société savante d'Elbeuf ayant fait deux expéditions de botanistes, dans la vallée de l'Andelle, nous a laissé deux comptes rendus de style fleuri...
 

Extraits du BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ D'ENSEIGNEMENT MUTUEL DES SCIENCES NATURELLES D'ELBEUF, 1881-1882 

(les résumés et commentaires sont en italiques)

[…] Cette sortie est du nombre des choses dont un poète, qui aima la nature et la chanta merveilleusement, a dit que le souvenir est toujours agréable.] […] dès 5 heures un quart du matin, la cour de la gare de Saint-Aubin présentait un aspect inaccoutumé. Environ cinquante personnes de tout âge y étaient groupées.
1881 et 1887 : des botanistes elbeuviens dans la vallée de l'Andelle - La gare de Radepont en 1905
La gare de Radepont en 1905

[…] Cette sortie est du nombre des choses dont un poète, qui aima la nature et la chanta merveilleusement, a dit que le souvenir est toujours agréable.] […] dès 5 heures un quart du matin, la cour de la gare de Saint-Aubin présentait un aspect inaccoutumé. Environ cinquante personnes de tout âge y étaient groupées.
[…] La descente s'effectue à Radepont à 7 h 23; le court trajet qui sépare la gare de l'entrée du parc est promptement franchi, et les habitants de cette commune, toujours jolie mais bien déchue de son ancienne prospérité industrielle, se livrent visiblement à des conjectures variées sur cette invasion d'hommes armés d'instruments bizarres. Leur perplexité cesse en nous voyant recueillir avec empressement le chenopodium bonus-henricus L.*, ils en concluent, non sans raison, que des gens si passionnés pour les végétaux ne sauraient être des anthropophages.

* Appelé aussi "ansérine bon-Henri", on le trouve à l’état sauvage un peu partout en France dans les terres riches et ombragées. Ses feuilles riches en calcium, fer et phosphore se consomment crues en salade ou cuites comme les épinards. (Rustica)

1881 et 1887 : des botanistes elbeuviens dans la vallée de l'Andelle - ansérine bon-Henri

Par la grille grande ouverte, nous pénétrons dans l'admirable parc de M. Ch. Levavasseur, qui nous en avait  accordé l'entrée le plus courtoisement du monde. Il faudrait un cadre moins resserré que celui dont je dispose pour décrire les beautés de ce domaine princier, dont l'enceinte enferme des plaines et des coteaux, des taillis et des futaies, une rivière poissonneuse et des sources jaillissantes, un château moderne et deux ruines historiques.
Il y aurait bien des choses intéressantes à raconter sur ce vieux château dont les restes imposants abritent encore le tombeau des seigneurs de Radepont et auquel Philippe-Auguste fit, en 1203, les honneurs d'un siège en règle. Peut-être même n'y en aurait-il guère moins à dire sur l'ancienne abbaye de Fontaine-Guérard, communauté de femmes de l'ordre de Citeaux. Mais l'espace et le temps nous sont mesurés.
1881 et 1887 : des botanistes elbeuviens dans la vallée de l'Andelle - Château de Radepont
Ce château de Radepont faisait partie d'une  ligne de fortifications érigée par Richard Cœur de Lion pour se protéger de son rival Philippe-Auguste. En faisaient partie Orival, Moulineaux, et bien sûr Château-Gaillard. Construit en 1194-1195, par Richard Cœur de Lion pour servir d'appui à Château-Gaillard, Mais comme Philippe-Auguste s'empare de Château-Gaillard en 1204, et par là-même de la Normandie, il n'aura pas servi longtemps.

[…] Avant de descendre pour effectuer notre visite au vieux château de Douville, nous jetons un coup d'œil sur le délicieux panorama qu'embrassent nos regards. A notre gauche, les ombrages du parc que nous parcourions tout à l'heure; en bas, la monumentale filature de M.Ch. Levavasseur, détruite par un incendie voilà quelques années, et si vaste, qu'avec ses quatre murs aux fenêtres ogivales et ses tours élevées, on la prendrait pour le vaisseau d'une immense cathédrale; devant nous, au  milieu de la prairie où l’Andelle semble vouloir s'attarder, les ruines du manoir de Longempré, où Henri IV recevait sa mie Gabrielle.
Ici l'auteur fait une confusion que l'on retrouve souvent, y compris sur quelques sites internet, entre le château dit de Douville, même s'il se trouve sur la commune de Pont-Saint-Pierre et celui de Pont-Saint-Pierre, qui s'appela Longempré, de Gabrielle, Malemaison, et que l'article d'un précédent bulletin sur les châteaux de Pont-Saint-Pierre tente d'éclairer.


1881 et 1887 : des botanistes elbeuviens dans la vallée de l'Andelle - Côte des deux amants
[…] à droite, ouvrant magistralement la vallée, la côte des Deux-Amants, de romanesque mémoire. Pendant que, saisis, enchantés, ravis par le tableau dont nous venons de tracer une si pâle esquisse, nous agitons sérieusement les moyens de ne plus quitter les coteaux de Fontaine-Guérard, notre trésorier, qui guide l'excursion et dispense le temps à chaque partie du programme, nous rappelle au sentiment de la réalité. Inflexible comme l'heure qu'il consulte, il multiplie les appels. Force nous est de nous résigner et d'obéir aux injonctions de sa corne de chasse, dont les sons harmonieux (?) servent de ralliement aux excursionnistes.

1881 et 1887 : des botanistes elbeuviens dans la vallée de l'Andelle - Hôtel de l'Union à Pont-Saint-Pierre
Nous aurons la franchise d'avouer, et nous sommes certains de n'être démenti par personne, que le déjeuner (à Pont-Saint-Pierre, Hôtel de l'Union), auquel nous avaient préparés six heures de marche, tenait alors une place prépondérante dans nos  aspirations. Nous y fîmes donc honneur, en gens dont la  conscience est tranquille mais l'appétit turbulent; il convient d'ajouter qu'il y eut quelque chose de plus intarissable que notre fringale, ce fut la gaité. Notre président, M. Noury, à son entrée dans la salle à manger, avait été l'objet d'une attention délicate; une aimable enfant, la fille de notre amphitryon, avait souhaité la bienvenue au cher maître en lui offrant un superbe bouquet. Ce petit incident, non inscrit au programme, nous avait fait grand plaisir à tous et avait encore ajouté à l'entrain général.
Après le déjeuner, qui finit à deux heures, les uns s'acheminent vers l'emplacement où s'élevait la forteresse d'Eustache de Breteuil, (le Catelier, voir l'article sur les châteaux de Pont-Saint-Pierre) dont il ne reste plus que des vestiges sans importance; les autres visitent un beau parc dont l’entrée leur est gracieusement octroyée par Mme la baronne d’Houdemare (propriétaire du château de Pont-Saint-Pierre)

[…] A 3 heures 20, nous prenons le train pour Pont-de-l’Arche, où l'un de nos collègues, qui n'avait pu se joindre à nous et qui avait fait une visite à la côte des Deux-Amants, nous remet quelques échantillons de Biscutella *[…]
Cette vallée de l'Andelle est décidément une terre privilégiée : la nature y est splendide, les gens courtois, les tables bien servies. Nous y reviendrons.

1881 et 1887 : des botanistes elbeuviens dans la vallée de l'Andelle - Biscutelle de Neustrie
 

* La Biscutelle de Neustrie, très rare et en grand danger d'extinction, affectionne les pelouses calcaires, sur sol écorché ou éboulis .Son aire de répartition est limitée au département de l'Eure.


M. Louis Muller




Nouvelle excursion, 22 mai 1887

 
[…] à 8 heures du matin, les voitures de l’entreprise Lequeux déposaient, à la grille du parc de Radepont, 25 excursionnistes elbeuviens. Mise en goût par la première excursion organisée il y a cinq ans, la Société avait témoigné le désir de revoir, cette année, la riante vallée de l'Andelle.
 Pour cette seconde  excursion, on a donc préféré la route, en louant les services d'une entreprise de transport de personnes, dont les voitures devaient ressembler à cela :
1881 et 1887 : des botanistes elbeuviens dans la vallée de l'Andelle - Omnibus Photo ND
Omnibus Photo ND

Il était environ 8 heures 1/2, lorsque les excursionnistes escaladaient les chemins qui conduisent au sommet de la roche sur laquelle fut construit l'ancien château fort de Radepont.
Il est onze heures lorsque nous nous trouvons en vue du vieux château de Longempré, connu aussi sous le nom de château de Gabrielle … (même confusion que précédemment)
A une heure et demie, nous levons le siège et nous prenons le chemin qui doit nous conduire à l’établissement métallurgique des Fonderies de Romilly.
En arrivant, nos regards sont attirés par une plaque commémorative indiquant que la fondation de l’établissement remonte à l’année 1782. En face des tas de minerai, des amoncellements de barres de cuivre du Chili, des fours à fusion et des laminoirs de diverses formes et de toutes dimensions, des marteaux à vapeur; renseignement, dispensé par des voix autorisées.
Les spécimens des travaux que la Société a pu voir : plaques pour foyers de locomotives, enveloppes de foyers, tubes, barres, planches, etc., etc., ont donné une idée de ces transformations. Nous citerons comme ayant vivement intéressé les visiteurs, l’atelier où se fabriquent les ceintures d’obus. D'énormes presses hydrauliques, dans lesquelles l’application du principe de Pascal, sur l'incompressibilité de l'eau, se montre dans toute sa force brutale, permettent de pétrir le cuivre avec une facilité qui surprend au premier abord.
Nous ne dirons rien des quantités innombrables de ceintures d'obus** qui se fabriquent constamment à Romilly et qui, parties perfectionnées d'un tout plus perfectionné encore, doivent servir à confectionner des engins de destruction dont les effets terribles jetteront peut-être un jour l'épouvante dans les nations civilisées; aussi laisserons-nous de côté les réflexions que nous suggère un état de choses qui amène l'espèce humaine à chercher, sans trêve ni repos, les moyens, les plus efficaces, d'assurer son propre anéantissement.

** la ceinture de rotation : anneaux de métal très malléable (cuivre ou plomb) sertis sur la circonférence  
Voilà des considérations qui tranchent sur l'état d'esprit revanchard de la France d'avant 1914, et qui, mieux partagées, auraient pu éviter la boucherie.  
En sortant de l'établissement de Romilly, dans lequel nous nous trouvions avoir empiété un peu sur l'heure du retour, arrêtés que nous étions toujours par quelque fait intéressant, nous nous rendons au pied de la côte des Deux Amants. Plusieurs d’entre nous qui bien des fois avaient fait le rêve de cette ascension, purent, après avoir convoité la coupe de loin, donner libre cours à leur ardeur. L'ascension de cette côte se fit promptement; il y eut bien quelques poitrines essoufflées et il se produisit aussi quelques glissades, mais au sommet la caravane était au complet. Nous nous trouvions là à l’altitude de 138 mètres, à peine la moitié de la hauteur de la tour Eiffel ! ***

*** la tour Eiffel, haute de 332 mètres, est construite en deux ans, entre 1887 et 1889, donc postérieurement à cette escalade, et à la rédaction de l'article. Sa future hauteur devait suffisamment impressionner pour être un point de comparaison obligé.



 T. Lancelevée


1 décembre 2017

Charles Levavasseur, portrait nuancé

Le Baron Charles Levavasseur

portrait nuancé

L'édification de la Grande Filature (voir article précédent) n'est pas le premier (ni le dernier) exemple d'un coup de folie transformé par l’Histoire en coup de génie ou vu comme un symbole représentatif d'une époque. La célébrité posthume récemment acquise par Charles Levavasseur grâce aux ruines de sa Grande Filature pourrait être modérée.

L'homme politique

Né le 31 mars 1804 à Rouen, député des arrondissements de Dieppe de 1842 à 1846 et de Rouen de 1846 à 1848, représentant du peuple à l'Assemblée constituante en 1848 et à l'Assemblée nationale en 1849, rallié au coup d'État du 2 décembre 1851, il s'associa au rétablissement de l'Empire et fut élu député au Corps législatif comme candidat du gouvernement en 1852. Il échoua à l'élection législative de 1857, ayant perdu le bénéfice de la candidature officielle (accordée à son voisin et rival Pouyer-Quertier qui avait des usines à Vascoeuil, Perruel, Fleury-sur-Andelle, et près de Rouen au Petit-Quevilly. Il ne réussit pas davantage à se faire réélire en 1863.
Pouyer-Quertier
Pouyer-Quertier

Ses positions sur l'esclavage

Charles Levavasseur - Question colonialeCharles Levavasseur - Esclavage de la race noire aux colonies françaises

Avant 1848, lorsque la Chambre délibérait sur des mesures d'adoucissement de la condition des esclaves aux colonies, il se déclara hostile à toute intervention législative et se borna à souhaiter que l'émancipation des esclaves (pour autant qu'ils la souhaitassent eux-mêmes et qu'ils y eussent intérêt !) fût l'œuvre du temps et de la bonne volonté des colons (voir son opuscule : Esclavage de la race noire aux colonies françaises. Paris Delaunay, 1840 et Journal des Débats, 5 juillet 1840). Il fut brocardé par Schœlcher comme "l'avocat que les colons entretiennent à la chambre", "le député salarié de l'esclavage" ou "l'homme des colons" (voir V. Schœlcher, Histoire de l'esclavage pendant les deux dernières années, Paris, Pagnerre, 1847). La famille Levavasseur s'est-elle enrichie dans la traite négrière ? Certains l'affirment, mais ne donnent pas leurs sources (Gilles Pichavant, Le Fil rouge N°39, 2011, notes de lecture sur La traite des noirs et l'esclavage, du siècle des Lumières au temps des abolitions par Eric Saunier). Sans citer nommément la famille Levavasseur, Saunier mentionne le soutien apporté aux thèses esclavagistes par les milieux commerciaux rouennais et en particulier par la juridiction consulaire de Rouen, dont Pierre Jacques Amable Levavasseur fut président de 1792 à 1799. Un indice supplémentaire peut se trouver dans l'ouvrage précité, où Charles Levavasseur déclare s'être inspiré de seules considérations objectives et d'intérêt général et se défend de prendre en compte ses intérêts familiaux, de quoi on peut induire que ces intérêts existaient. En tout cas les rôles, tenus au port du Havre au XVIIIème siècle, des navires armés pour le commerce triangulaire ne font pas mention de l'armement Levavasseur (P. Dardel. Commerce, Industrie et navigation à Rouen et au Havre au XVIIIème siècle, Rouen, 1966), ce qui n'est pas en soi une preuve puisque le commerce maritime se faisait alors fréquemment sous forme de sociétés en participation, où le nom des associés n'apparaît pas aux yeux des tiers, ou de "prêt à la grosse aventure", dans lequel le prêteur partage avec l'emprunteur les risques de l'expédition.

Ses positions sur le travail

Ch. Levavasseur combattit toute fixation d'un nombre maximum d'heures de travail pour les ouvriers, même les enfants (que par humanité on ne devait pas séparer de leurs parents !) (Robert, Bourloton & Cougny. Dictionnaire des Parlementaires français depuis le 1er mai 1-89 jusqu'au 1er mai 1889. Paris, Bourloton éditeur, 1891).

L'homme d'affaires

Les documents contentieux que nous avons pu consulter ne le présentent pas sous un jour plus sympathique comme homme d'affaires : peu respectueux de ses voisins, fournisseurs, et clients, usant de la chicane pour se dérober à ses obligations ou exiger plus que son dû. On trouve dans toutes les affaires des plaintes récurrentes sur les abus que les frères Levavasseur tentent de tirer de leur fortune. L'abondant contentieux que les nombreux barrages établis sur l'Andelle ont suscité au XIXème siècle en fait foi. Un mémoire de 1852 dénonce : "la fortune colossale de MM. Levavasseur, jointe à l'habileté qui les distingue, à l'esprit d'envahissement qui les anime, à l'invincible persévérance qu'ils déploient, à leur adresse pour donner à toutes choses l'apparence de la raison en plus du bon droit, des moyens spécieux en place des véritables principes...". Ainsi Levavasseur a-t-il édifié l'immense filature, prolongé le canal et installé le barrage sans aucune autorisation, ou plus exactement sous couvert d'un arrêté de 1852 qui autorisait un tout autre projet. Et ce n'est que sur les protestations des propriétaires en aval, dont les installations étaient tantôt mises à sec tantôt submergées, et après que l'usine fonctionnait depuis près de deux ans, que l'administration, mise devant le fait accompli, a pris l'arrêté le 27 octobre 1862 portant règlement d'eau, demeuré en vigueur jusqu'à un arrêté du 28 février 2014 qui l'a remplacé.

Le plaideur malhonnête

On apprend encore qu'au moment où il faisait plaider devant la Cour de Rouen que le retard de mise en marche de sa filature était imputable à la défaillance du fournisseur des chaudières (Duméry), il reconnaissait dans un autre cadre qu'il ne trouvait pas la main d'œuvre nécessaire. Le fait accompli semble pour lui une pratique courante. Dans une autre affaire, au terme d'une démonstration serrée, Me Dufour s'exclame : "M. Levavasseur est un adversaire bien redoutable, il l'a prouvé depuis quinze ans; mais devant la justice, il n'y a de puissance que celle du droit et de la vérité!" (Tribunal de commerce de Rouen, affaire Mutel c/ Levavasseur, Rouen, Imprimerie Lapierre, 1862). Dans deux autres affaires, il refuse d'honorer des lettres de change émises pour règlement des frais d'avitaillement de son navire baleinier Ville de Rennes, avancés à Honolulu et à Hong-Kong en 1857 et 1858, au motif que les billets à ordre émis en son nom ne sont pas signées du capitaine mais du second, alors pourtant que la lettre de crédit dont ils étaient munis les habilitait l'un comme l'autre à emprunter pour le compte du navire : "vous pouvez être certains de mon empressement à faire honneur à toutes les traites que vous fournir[ont] MM. Troude et Leguédois, en paiement des dépenses du navire et de son séjour". A l'occasion d'une nouvelle relâche à Honolulu, où l'attendait le créancier alerté par le retour de son billet impayé, le navire échappe à une saisie et n'obtient de nouvelles avances nécessaires à son retour au Havre que par l'intervention du consul de France qui, en application de l'article 234 du Code de commerce, autorise le capitaine à mettre en gage "le corps et la quille du baleinier, ... ensemble le chargement d'huiles et fanons ". Pour refuser de payer, Levavasseur contestait le pouvoir du second de signer une traite, exigeait les justificatifs de l'emploi des fonds dans l'intérêt du navire, enfin offrait l'abandon du navire et du fret, prétendant limiter sa responsabilité à la « fortune de mer ».
Les deux affaires, strictement identiques, donnent matière à méditer sur les aléas de la Justice. Statuant d'abord sur l'action d'un premier créancier, la Maison Vaucher, qui avait avancé des fonds à Hong Kong, la Cour de Rouen rejeta sa demande par le motif que le bénéficiaire du billet ne rapportait pas la preuve de la cause de sa créance, motif inexact car la charge de la preuve incombait ici au débiteur (Rouen 27 mars 1860, Vaucher frères, Journal de jurisprudence commerciale et maritime, T. 38, 1860, II, p.112). Mais statuant ensuite sur la réclamation d'un second créancier, Melchers et Cie, qui avait avancé les fonds à Honolulu, la même Cour d'appel jugea plus exactement que le porteur du billet n'avait pas à rapporter cette preuve et condamna donc Levavasseur à en payer le montant. Il ne semble pas que ces arrêts aient été frappés de pourvoi en cassation.

Ses écrits

On doit encore à Ch. Levavasseur quelques écrits assez fades (De l'influence de l'art mécanique sur l'abolition de l'esclavage antique, Rouen, Esperance Cagniard, 1884.- Une visite chez le Roi Louis-Philippe, Rouen, Esperance Cagniard, 1888), divers rapports sur la marine marchande, les taxes sur les sucres (où étaient en conflit les sucres de canne en provenance des colonies et les sucres indigènes récemment fabriqués en métropole grâce à la culture des betteraves) et quelques communications à l'Académie de Rouen, à laquelle il fut élu sur le tard en 1883.

Vie privée. Une fille rebelle mais respectueuse...

Voilà pour l'homme public et l'homme d'affaires. Pour ce qui est du père de famille, laissons la plume au chroniqueur du Second Empire Xavier Marmier, qui prend à la médisance un plaisir trop visible pour que son objectivité ne soit pas suspectée. Avec un siècle et demi de distance, on peut néanmoins apprécier la vivacité du style et trouver dans ces lignes un roman bien enlevé. "Mlle [Mathilde] Levavasseur est la fille d'un riche armateur de Rouen qui n'a pas moins de 15.000.000 de fortune. Sa sœur aînée est mariée avec M. le Duc de Conegliano, petit-neveu du Maréchal Moncey, chambellan de l'empereur, député du Doubs. Elle déserta la maison il y a quelques années avec M. de Bondy, fils de l'ancien préfet de la Seine, beau et aimable garçon, et qui doit avoir un jour 100.000 livres de rente. Accord de cœur des deux côtés, promesses formelles encouragées par la mère et le père de Mlle Mathilde. Tout semble parfaitement arrangé quand vient un beau jour M. de Conegliano qui représente à sa belle-mère qu'elle a eu grand tort de donner sa fille à un orléaniste, qu'elle va se retrouver par là dans une position embarrassante vis-à-vis du gouvernement, tandis que si elle prenait pour gendre un des amis du pouvoir, elle aurait les plus belles entrées à toutes les fêtes de la Cour. Mme Levavasseur, vaniteuse et sotte, prête l'oreille à ces deux propos, se repend d'avoir pensé au mariage de M. de Bondy, prend la résolution de le rompre, et impose à son mari la même pensée. Tous deux alors essaient d'endoctriner leur fille, de lui démontrer quel grand avantage serait pour elle d'épouser un des hommes brodés de la Cour, et sont fort étonnés de ne pouvoir la persuader. Ils insistent, elle se regimbe. Enfin, dans leur ardeur de conversion, ils en viennent aux menaces, puis aux mauvais traitements. Un beau jour, M. Fontenilliat, grand-oncle de Mlle Mathilde, est réveillé en sursaut à 5 heures du matin et voit devant lui cette jeune malheureuse héritière qui lui dit qu'elle a été obligée de se soustraire aux cruautés de ses parents, et qu'elle vient lui demander asile. M. Fontenilliat, après lui avoir doucement démontré la gravité de la résolution qu'elle vient de prendre, la voyant décidée à ne pas retourner dans la maison paternelle, ne peut lui refuser un refuge dans la sienne, et la met sous le patronage de Mme Fontenilliat" (Xavier Marmier, Journal (1840-1890), Librairie Droz, Genève, 1968). Convocation devant l'Impératrice Eugénie, en présence de l'Empereur qui écoute par une porte entrouverte, mise à la retraite de M. Fontenilliat démis d'office de ses fonctions de receveur général, projet de la faire déclarer folle, aucune promesse ni menace n'entamera la détermination de Mathilde. Devenue majeure, elle épousera M. de Bondy sans le consentement de ses parents, après leur avoir délivré des "actes respectueux", comme l'exigeait alors l'article 151 du Code civil. Sur la scène des "actes respectueux", tempête familiale que les deux notaires requis tentent de calmer en maniant bon sens débonnaire et froideur du droit, on lira avec intérêt Balzac, La Vendetta : « Nous sommes envoyés, mon collègue et moi, pour remplir le vœu de la loi et mettre un terme aux divisions qui paraîtraient s'être introduites entre vous et mademoiselle votre fille au sujet de son mariage.... Du moment, monsieur, où une jeune personne a recours aux actes respectueux, elle annonce une intention trop décidée pour qu'un père - et une mère, dit-il en se tournant vers la baronne - puissent espérer la voir suivre leur avis. Alors la résistance paternelle étant nulle par ce fait, d'abord, puis étant infirmée par la loi, il est constant que tout homme sage ... lui donne la liberté ... Rien n'est plus affreux que les raisonnements exacts d'un notaire au milieu des scènes passionnées où ils ont coutume d'intervenir...)


Vincent Delaporte




1 septembre 2017

La cathédrale de l'Andelle (la filature Levavasseur)

Filature Levavasseur sur l'Andelle - Fontaine-Guérard

La cathédrale de l’Andelle


Filature Levavasseur sur l'Andelle - Fontaine-Guérard - La filature telle que nous la connaissons aujourd'hui
La filature telle que nous la connaissons aujourd'hui

En mars 1792 François Géroult (un architecte rouennais) achète lors de la vente des biens nationaux l’abbaye Notre Dame de Fontaine Guérard. Il construit une filature de coton sur l’Andelle. L’abbaye servira de carrière. L’historien du 19° siècle Léon Fallue déclarera plus tard que les dalles du cloitre et les pierres sépulcrales de l’abbaye servirent aux fondations et au pavage de la filature. Une filature de laine de même qu’un moulin à foulon sont également édifiés. En 1822 suite à des difficultés économiques le domaine industriel est vendu à la famille Levavasseur.

Jacques Levavasseur aménage le domaine en créant des voies de communications présageant une future vallée industrielle. Ses filatures sont prospères, les cotons employés viennent d’Amérique convoyés par ses propres navires (il en possédera jusqu’à trente dont certains utilisés à la pêche à la baleine. Un de ses tout premiers bateaux est nommé " L’Andelle "). Il décède le 20 mars 1842, son fils Charles Levavasseur devient propriétaire du domaine. Quelques mois après, presque tous les établissements sont incendiés, sans que la malveillance n’intervienne. En 1846, seuls deux filatures et un moulin à blé sont en activité. Il fait l'acquisition des terres du Marquis Dubosc de Radepont et devient propriétaire d’un domaine gigantesque qui s’étend de Radepont à Pont-Saint-Pierre en passant par Fontaine Guérard.

Charles Levavasseur entreprend de concentrer en une seule unité de production plus importante, tous ses établissements. Ce sera une usine de dimensions incomparables avec celles déjà construites sur l’Andelle.

En octobre 1855 un arrêté préfectoral autorise l’édification d’une nouvelle filature sur un emplacement correspondant à celui d’une des filatures détruites en 1844. Le projet définitivement adopté en 1857, les travaux commencent.
Filature Levavasseur sur l'Andelle - Fontaine-Guérard - point de vue peu habituel, à cause des arbres
point de vue peu habituel, à cause des arbres
Filature Levavasseur sur l'Andelle - Fontaine-Guérard - quand il n'y avait encore qu'un chemin de terre
quand il n'y avait encore qu'un chemin de terre

Le cours de l’Andelle est modifié, un bras unique, très large alimente une turbine. Les berges surélevées permettent d’obtenir une hauteur de chute de trois mètres et une réserve d’eau importante, ce qui augmente la puissance de la turbine hydraulique. (Ces modifications causent d’ailleurs des désagréments aux industriels implantés en aval, ils protesteront en vain pendant des années). Le cours normal de l’Andelle plus réduit passe sur la gauche Le bâtiment est donc implanté sur une ile. Deux routes sont aménagées, l’une venant de Pont-Saint-Pierre, l’autre de Douville.

Caractéristiques de l’édifice 

Filature Levavasseur sur l'Andelle - Fontaine-Guérard - L'Illustration 19 septembre 1874
L'Illustration 19 septembre 1874

La nouvelle filature dont on ne connait malheureusement pas l’architecte tenait à la fois du château et de l’abbaye médiévale. L’ensemble se composait de deux filatures, la grande et la petite, de conception assez voisine. La plus importante était en briques, 96m de long sur 26 de large, hauteur de 36m sur 4 niveaux de planchers (le dernier se trouvant sous les combles). Chaque étage avait une hauteur plafond de 4,60m excepté le rez-de chaussée (5,60m), les planchers avaient une surface utile de 2.200 mètres carrés. 
Filature Levavasseur sur l'Andelle - Fontaine-Guérard

Filature Levavasseur sur l'Andelle - Fontaine-Guérard
Les meilleures machines à filer de l’époque, de fabrication anglaise y seront installées On peut estimer la surface totale utile (combles comprises) à environ 10.000 mètres carrés. Le bâtiment comportait quatre tours octogonales crénelées dont trois renfermaient des escaliers hélicoïdaux et la quatrième celle du sud ouest, la cheminée des machines à vapeur. 
Filature Levavasseur sur l'Andelle - Fontaine-Guérard - L'intérieur d'une tour, vue d'en bas . On distingue encore les supports d'escalier
L'intérieur d'une tour, vue d'en bas. On distingue encore les supports d'escalier

L’éclairage se faisait par deux rangées de 19 baies ogivales de 18m de haut à encadrement en pierre de Vernon, closes par des vitraux blancs à losanges sertis de plomb. Chaque pignon était éclairé par trois autres baies surmontées d’une rosace. Les quatre planchers du bâtiment étaient en bois, portés par des poteaux en bois de 20 cm de section, reposant sur des dés de pierre de 40 cm de coté, lesquels délimitaient 19 travées longitudinales et cinq travées transversales. Il est surprenant de constater que pour cette édifice extrêmement moderne, on ait fait un emploi exclusif de bois alors que la fonte et le fer étaient utilisés depuis une quinzaine d’années en Angleterre dans le cadre du procédé dit « fire proof » (résistant au feu).

Un remarquable dispositif moteur couplant force hydraulique et vapeur est installé : une turbine de 200CV et deux machines à vapeur de 160 CV.

D’autres bâtiments sont aussi édifiés, pour les services administratifs et le stockage et un autre pour humidifier les textiles. Au bout de l’ile se dresse la maison du directeur où l’on contrôle, comme sur le pont-levis d’un château fort, les entrées et sorties des hommes et des marchandises.

Charles Levavasseur n’a pas oublié les ouvriers, qui bénéficient d’une petite cité ouvrière, à une centaine de mètres de l’usine. Mais son architecture est très loin d’égaler celle des filatures…

La filature entre en pleine activité dès 1860, 300 personnes y travailleront avec un maximum de 60.000 broches (les tringles en métal qui reçoivent la bobine de fil). Les autres usines sont équipées en général de 3000 broches au maximum). L’établissement file chaque jour 3 à 4 tonnes de coton. Celui-ci arrive à Rouen en balles carrées de 1,20 m de coté et 280 kg, sur des bateaux en provenance des Etats Unis. Puis les balles sont acheminées en train à Pont-Saint-Pierre ou les chariots de la filature viennent les chercher.
L’empereur Napoléon III aurait rendu visite à Charles Levavasseur et aurait pénétré dans l’usine à bord de son carrosse.

Suite à des problèmes d’approvisionnement du coton en provenance des Etats-Unis (guerre de Sécession depuis 1861) et la concurrence avec les produits anglais, le baron doit réduire le nombre de broches prévu à l’origine et mettre au chômage une partie de ses employés. Lorsque les combats cessent en 1865, l’approvisionnement reprend mais la main-d’œuvre a disparu, attirée pas d’autres secteurs d’industrie. Il n'y aura plus que 155 salariés.

L’incendie du 23 aout 1874

Extrait du récit paru dansFilature Levavasseur sur l'Andelle - Fontaine-Guérard - incendie 1874 L'Illustration
Extrait du récit paru dans L'Illustration

Ce fut un évènement national, comme en témoigne cet article de l'Illustration.

Le Journal de Rouen et le Courrier de l’Eure ont évidemment couvert l'évènement :
"Le spectacle offert par l’incendie était d’une inénarrable grandeur, par les fenêtres ogivales s’élançaient des jets de flammes et de fumée. Par la grande porte donnant sur les machines, un véritable torrent de feu, ayant renversé tous les obstacles s’opposant à son passage, ayant consumé en dix minutes une double porte en chêne extrêmement solide, se précipitait sur le bâtiment voisin. Les deux pompes de l’établissement furent mises en batterie ; mais les flammes avaient déjà gagné toute la surface de la filature. Vers onze heures et demie, un bruit épouvantable se fit entendre ; c’étaient les planchers des quatre étages qui s’abimaient avec leurs métiers jusqu’au rez-de-chaussée. A 13h 30 il ne restait plus que les murs et les morceaux de ferrailles tordues sous l’action du feu.
Filature Levavasseur sur l'Andelle - Fontaine-Guérard - 1874 Gravure de la filature après l'incendie ( L'Illustration)
Gravure de la filature après l'incendie (L'Illustration)

Personne ne se souvient dans le pays d’avoir vu pareil incendie. Sur un vaste périmètre, on ne pouvait séjourner autour du foyer principal tellement la chaleur était intense. A 400m de là, près de l’église de Douville on ne pouvait tourner la face du coté de Radepont. A Pitres, Amfreville sous les Monts, au Plessis, l’on voyait sur les routes de gros charbons à peine éteints, à demi-noircis, que la violence de l’incendie de Radepont avait projeté jusque là.

L’établissement n’était pas entièrement assuré, seule la filature avait été l’objet d’un contrat. Le risque couvert s’élève à 1.528.500 francs, les pertes réelles sont évaluées à 4 millions de francs environ. "

La grande filature n’existe plus.

A la fin du 19ème et début 20ème

            En 1894, Arthur Levavasseur reprenant les affaires de son père décide de restaurer la petite filature et installe les machines et installations nécessaires au filage.
Filature Levavasseur sur l'Andelle - Fontaine-Guérard - La salle des machines
La salle des machines

L’activité reprend, mais à moindre échelle.
En 1913, le feu se déclare à nouveau, les bâtiments sont réparés et l’exploitation de poursuit.
Dans les années 1920, à l’abandon de la machine à vapeur, une petite centrale hydro-électrique est installée dans un bâtiment (qui existe toujours) en béton armé de style art-déco comprenant une verrière en toiture.
Filature Levavasseur sur l'Andelle - Fontaine-Guérard - Le moteur diesel (coll. personnelle)
Le moteur diesel (coll. personnelle)

La motricité de l’usine s’effectuera au moyen de moteurs diesels installés dans le nouveau bâtiment. Des courroies assurent la transmission vers les machines.
Filature Levavasseur sur l'Andelle - Fontaine-Guérard - Le mouvement arrive aux machines par des courroies
Le mouvement arrive aux machines par des courroies

Filature Levavasseur sur l'Andelle - Fontaine-Guérard - Batteuse Howard et Bullough, où les balles de coton sont ouvertes et battues pour en retirer les corps étrangers
Batteuse Howard et Bullough, où les balles de coton sont ouvertes et battues pour en retirer les corps étrangers 

Arthur Levavasseur décède en 1923. Lui succèdent d’abord Jacques puis Bernard Levavasseur. Il prend la tête de l’usine juste avant la seconde guerre mondiale, pas pour longtemps, car dans la nuit du 16 au 17 décembre 1946 un nouvel incendie détruit entièrement la petite filature.

L'incendie de 1946 : la fin

Cet incendie ne fait qu'aggraver les difficultés économiques liées à la crise cotonnière après la seconde guerre mondiale et met fin à l'activité industrielle. Vers les années 1960 Bernard Levavasseur se sépare du domaine par morceaux. Seule une puissante turbine hydraulique que le propriétaire venait d’acquérir est installée et peut ainsi fournir du courant à l’EDF avec la chute d’eau de la rivière. Cette turbine demeure aujourd’hui le seul élément actif de l'ancienne filature.

En septembre 1995 l’EPBS (Etablissement Public de la Basse Seine ) se porte acquéreur pour 300.000 F de la « grande » et « petite » filature et la Régie Municipale d’Electricité d’Elbeuf exploite la centrale.
Ce sont 3,8 millions de francs (investissement supporté par la région Haute-Normandie, l’Etat, des fonds européens et bien sur l’EPBS) qui seront nécessaires pour consolider le haut des tours et des murs, et traiter la végétation pour qu’elle ne mette pas les restes du bâtiment en péril.

En 2000 le Conseil Général de l’Eure en devient propriétaire. Des projets de mise en valeur patrimoniale sont depuis longtemps à l’étude pour en faire un lieu de mémoire et de culture.


Philippe Levacher




Sources : 

La vie du collectionneur
Mémoire de JM Fabri - P Philippe
M.Grandvoinnet in Bulletin municipal de Pont-Saint-Pierre n° 8, 1992
Plaquette de M. Delaporte
Paris-Normandie
Journal de Rouen
Courrier de l’Eure
Photos personnelles

Voir également notre article sur Pont-St-Pierre après la Révolution

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Filature Levavasseur sur l'Andelle - Fontaine-Guérard incendie 1946
Paris-Normandie 18 décembre 1946

Le dernier incendie de 1946, après ceux de 1874 et de 1913 met définitivement fin à l'existence de la filature en tant qu'usine. Elle ne subsiste plus qu'en tant que monument, mémoire de l'époque de la splendeur du "roi coton".

Les incendies célèbres de filatures.
A côté des usines à gaz, des usines chimiques ou des poudreries, les usines textiles notamment les filatures qui sont au cœur des débuts de l’industrialisation sont celles qui brûlent le plus fréquemment.
De 1800 à 1870, on recense 14 incendies dans l'Eure, et plus de 100 en Seine-Inférieure.
Construite en 1843 à Roubaix, une filature de coton de cinq étages, dite "l’usine monstre", est ravagée par un incendie dès l’année suivante, est ensuite reconstruite puis incendiée à plusieurs reprises.

Une filature de laine d’Elbeuf, de cent mètres de long, inaugurée l’année précédente, brûle en 1855.

A Mulhouse, l’incendie en 1867 de la filature dite de la porte du Miroir, fondée en 1826 et l’une des plus importantes en France, détruit presque totalement les ateliers et les machines, mettant plus de 50 000 broches hors d’usage.


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Filature Levavasseur sur l'Andelle - Fontaine-Guérard - Le personnel de la filature en 1933
Le personnel de la filature en 1933

Filature Levavasseur sur l'Andelle - Fontaine-Guérard - Personnel des bureaux et contremaitres :   de gauche à droite : Campion, Petit, Gallo, Hague, Campion, Cavelier, Delalonde, Ferlat
Personnel des bureaux et contremaitres : de gauche à droite : Campion, Petit, Gallo, Hague, Campion, Cavelier, Delalonde, Ferlat

Filature Levavasseur sur l'Andelle - Fontaine-Guérard - Ouvriers d'entretien de l'usine et de la cour : Damien, Tougard, Bertin,Asseline,Devallois, Lesueur ( concierge ) Darré, Dépinay, Bourgoin ....
Ouvriers d'entretien de l'usine et de la cour : Damien, Tougard, Bertin, Asseline, Devallois, Lesueur (concierge), Darré, Dépinay, Bourgoin ....

Filature Levavasseur sur l'Andelle - Fontaine-Guérard - L'entrée de la filature côté Douville
L'entrée de la filature côté Douville

Filature Levavasseur sur l'Andelle - Fontaine-Guérard - La maison du directeur, entrée par laquelle passaient  la plupart des ouvrières
La maison du directeur, entrée par laquelle passaient la plupart des ouvrières

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Une jeune ouvrière

Filature Levavasseur sur l'Andelle - Fontaine-Guérard - Lucie Potel
Lucie Potel, à droite, entre à la filature en 1933. Elle a 12 ans. Avant, elle aidait ses parents à fabriquer des balais de bouleau, et n’a pas eu la chance d’aller à l’école. Mais un jour un camion, qui prend la fuite, renverse la carriole tirée par un poney avec laquelle ses parents faisaient la récolte des peaux de lapin, et ils meurent dans l’accident. Il va bien falloir que les huit enfants se nourrissent. Les orphelins sont logés dans une maison appartenant à la filature.

Après une année d'apprentissage, Lucie devient bobineuse. Son travail, c’est, toutes les deux heures environ, de lever les bobines pleines et de les remplacer par des vides. Elle est encore si petite que l'on est obligé de poser une sorte d'estrade devant son métier pour qu'elle puisse travailler. Elle marche 45 minutes environ, avec deux de ses sœurs pour se rendre au travail dès 7h le matin, fait une pause à midi pour manger un œuf sur l'herbe, s'arrête à 18 heures après dix heures de travail, n'a évidemment pas de vacances, mais dit en résumé aujourd'hui : « on avait chacun son métier, c'était la belle vie ».

Elle reconnaît néanmoins qu'entre le bruit des machines, la poussière de coton qui voltige partout, le danger des courroies qui risquent de vous happer, le travail était souvent pénible, surtout en été du fait de la chaleur. Elle est payée à la tâche : il faut donc maintenir une vitesse de rotation de la bobine assez élevée et surtout se dépêcher de raccrocher les fils qui cassent. Or elle doit conduire un métier de plus d'une centaine de bobines, sur les deux bords. Mais elle aimait bien, dit-elle, remettre les fils, et les voir repartir sur la bobine …

témoignage recueilli auprès de Lucie Potel, âgée aujourd'hui de 94 ans



Le travail à la filature

Filature Levavasseur sur l'Andelle - Fontaine-Guérard - Sources:  hors-série de la Vie du Collectionneur 1994
Sources: hors-série de la Vie du Collectionneur 1994