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1 décembre 2019

Trois siècles de procès : le prieuré des Deux-amants contre Pîtres, Romilly, Pont-St-Pierre

Un conflit de trois siècles  entre le prieuré de la côte des Deux amants  et les habitants de Romilly, Pont Saint-Pierre et Pîtres - Sur cette carte de 1731 conservée aux Archives de Seine-Maritime, l'objet du conflit : les pâtures au pied de la côte des Deux amants, et trois des parties : Pîtres, en haut à gauche, Romilly, en haut à droite, et le prieuré en bas au centre.
Sur cette carte de 1731 conservée aux Archives de Seine-Maritime, l'objet du conflit : les pâtures au pied de la côte des Deux amants, et trois des parties : Pîtres, en haut à gauche, Romilly, en haut à droite, et le prieuré en bas au centre.


Un conflit de trois siècles 

entre le prieuré de la côte des Deux amants
et les habitants de Romilly, Pont Saint-Pierre et Pîtres


L'origine du conflit remonte à une charte de 1180*, donc rédigée en latin, dont voici la traduction :

* en fait, Robert de Leicester est censé se trouver en Terre sainte de 1179 et 1181, mais cette légère inexactitude dans l'une des dates est de peu d'importance au regard de ce qui est confirmé : c'est en effet une pratique générale que de régler ses affaires et de faire des dons à l'Eglise, pour le salut de son âme, avant de partir en croisade, étant donné les risques que cela comporte.

"Robert*, comte de Leicester à tous ses compagnons et amis présents et à venir, salut. Sachez que pour l'amour de Dieu et pour le repos de l'âme de Robert, comte de Leicester, mon père, de la comtesse Anne, ma mère, pour le salut de mon âme et l'âme de la comtesse Pétronille mon épouse et de mes enfants, j'ai donné à Dieu et à l'église de la bienheureuse Marie Madeleine de la côte des deux amants, et aux frères consacrés au service divin du même endroit, à perpétuité et à titre de libérale aumône une pâture qui m'a appartenu entre la montagne des deux amants et l'Andelle."
* Robert III de Beaumont, ou de Breteuil (1130-1190), fut un important baron anglo-normand, l'un des principaux partisans d'Henri le Jeune lors de sa révolte contre son père Henri II Plantagenêt (l'époux d'Aliénor d'Aquitaine, ex-femme de Louis VII).
Il succède à son père, proche conseiller des rois, comme troisième comte de Leicester, mais reste plutôt un homme de la Normandie, qui s'entend bien avec les principaux barons du duché. Quand la révolte du jeune Henri éclate en 1173, il se joint à eux, mais n'a pas préparé ses châteaux, qui sont pris par les troupes d'Henri II. Louis VII, instigateur de la rébellion, le pousse à porter la guerre en Angleterre, où il est battu et capturé. Il est emprisonné jusqu'en 1177. Henri II lui rend ses terres, mais a rasé ses châteaux, sauf Breteuil. Il part en Terre sainte en 1179, et revient vers 1181. Il entre dans les faveurs de l'héritier d'Henri II, Richard Cœur de Lion, qui lui rend ce que son père lui avait confisqué et l'emmène dans la troisième croisade. Il meurt pendant le voyage et est inhumé dans l'abbaye de Leicester.
Cette pâture d'environ vingt acres, soit huit hectares était ainsi, d'après les moines, un des plus anciens domaines du Prieuré des Deux amants, qui en avait toujours joui sans troubles jusqu'en 1576. Les fermiers des Deux amants, de Pîtres, et de Romilly, en avaient l'usage pour le pâturage de leurs bestiaux et, par tolérance, acceptèrent que plusieurs particuliers des paroisses de Pîtres, Romilly et Pont-Saint-Pierre y envoient également leurs bêtes. Ce serait, d'après les religieux, cette tolérance qui serait devenue la source des contestations qui ont eu lieu depuis 1576 entre le Prieuré de deux amants et des habitants de Pîtres, Romilly et Saint-Nicolas de Saint-Pierre.

Point de départ en 1575

Ce fut en 1575 que les premières difficultés surgirent entre les habitants des paroisses de Pîtres, Romilly, Saint-Nicolas de Saint-Pierre et les religieux des Deux amants, relativement à cette commune pâture. Monsieur Christophe de Thou, seigneur de Saint-Germain, grand maître des Eaux et forêts au département de Rouen, venait d'être nommé commissaire pour faire au profit du roi la vente de terrains vagues situés en Normandie et qui se trouvaient appartenir au domaine de la couronne.
Un conflit de trois siècles  entre le prieuré de la côte des Deux amants  et les habitants de Romilly, Pont Saint-Pierre et Pîtres - Christophe de Thou
M. de Thou fit rassembler en un seul lot les différents terrains situés dans le ressort de Pont de l'Arche, et en particulier toutes les communes pâtures de la vallée dans l'Andelle. Par une requête du 10 janvier 1577, les religieux des Deux amants protestèrent contre cette vente et demandèrent à être maintenus en possession de ce qu'ils regardaient comme leur propriété.
Dans le même temps les habitants de Pîtres, Romilly et Pont-Saint-Pierre formaient également opposition pour obtenir à leur profit la pâture, alléguant qu'ils avaient en leur faveur des titres valables et authentiques, entre autres la donation faite par Béatrice de Nevers*, comtesse de Pavie et dame (seigneur) de la Vallée de l'Andelle.

* alias Béatrix d'Anjou, comtesse de Blois et Pavie, dame propriétaire de la vallée de l'Andelle, inhumée dit-on à l'abbaye de Fontaine-Guérard.
Malheureusement pour eux, ils ne purent présenter ces documents, assurant qu'ils les avaient confiés à M. Dernanville, absent et occupé à Blois à l'Assemblée des Etats Généraux, qui tentait de mettre fin aux guerres de religion.
De leur côté, les moines présentaient une copie sur parchemin de l'acte de Robert de Leicester, arguant que l'original avait été détruit ou perdu lors du premier siège de la ville de Rouen*. Mais les habitants prétendaient qu'il s'agissait d'un faux....

* Le siège de Rouen, du 28 septembre au 26 octobre 1562 pendant la première guerre de Religion, fut une victoire des catholiques sur la ville protestante

Premier jugement

Le 12 janvier 1577, M. de Thou rendait une première sentence au terme de laquelle un délai de quelques jours était accordé aux habitants des paroisses pour la production de leurs titres, et le 19 janvier, il déclarait défaut de présentation contre les habitants et le baron de Pont-Saint-Pierre. Commença alors toute une série de procédures. Le 17 juin 1577, dans une nouvelle ordonnance, il prévoyait une visite des terres, à la diligence du procureur du roi, M. de Senneville, et avec toutes les parties. Cette visite eut lieu le 6 juillet 1577.
Après avoir entendu les arguments des parties, le 31 décembre 1577, M. de Thou, sur les conclusions du procureur du roi, rendait une sentence par laquelle il déclarait que la prairie appartenait au religieux comme faisant partie de leur dotation.
Malgré la signification qui en fut faite, les habitants des trois paroisses continuèrent à faire pâturer leurs bestiaux dans la prairie contestée.
Le 20 juin 1617, M. Jacques de la Ferté**, prieur commendataire*** des Deux amants, informé que des particuliers avaient envoyé des bestiaux dans la prairie en litige, fit assigner les propriétaires pour les condamner à des dommages et intérêts. Ceux-ci demandèrent que tous les habitants des trois paroisses fussent mis en cause.
Un conflit de trois siècles  entre le prieuré de la côte des Deux amants  et les habitants de Romilly, Pont Saint-Pierre et Pîtres - Jacques de la Ferté


** Jacques de La Ferté (1580-1651), grand aumônier du roi était aussi abbé de La Madeleine, à Châteaudun (Perche) et membre de la Compagnie de la Nouvelle-France, où il reçut en 1636 une seigneurie de 5000 km² le long du Saint-Laurent. Les cent actionnaires, dont faisaient partie Samuel de Champlain et Richelieu, avançaient chacun un capital de 3 000 livres. La Ferté ne mit jamais les pieds au Canada.
*** Sous le régime de la commende, un ecclésiastique ou un laïc tient une abbaye ou un prieuré en percevant personnellement les revenus de celui-ci, et, s'il s'agit d'un ecclésiastique, en exerçant une certaine juridiction mais sans autorité sur la discipline intérieure des moines.
Des tentatives furent faites pour réglementer cette pratique, source d'abus, surtout en France. Elle disparut avec la suppression des ordres monastiques par la Constituante en 1790

Deuxième jugement

C'était un moyen de revenir sur la sentence de M. de Thou et de recommencer le procès. Une sentence des requêtes du palais du 26 juin 1617 leur donna raison. Alors on recommença de part et d'autre une longue production de titres que les deux parties s'accusent d'avoir falsifiés. Le 24 juillet 1621 une sentence définitive des requêtes du palais déclarait "les manants et habitants de Pont-Saint-Pierre, Pîtres et Romilly maintenus dans la possession de la pâture mais autorisait le prieur des Deux amants et ses fermiers à y envoyer pâturer leurs bestiaux.
L'abbé de la Ferté n'accepta pas cette sentence et en appela au roi, prétextant que plusieurs membres du parlement de Rouen étant intéressés au procès, celui-ci devait être porté devant le parlement de Paris. Le roi accéda à son désir et le procès recommença à Paris.

Entre-temps, le Prieuré des Deux amants se trouva réuni au collège des jésuites de Rouen. Le 14 novembre 1640, ceux-ci reprennent le procès en suspens. Après avoir encombré la cour de paperasses, les jésuites laissent tomber le procès et les habitants continuent de jouir de la prairie contestée.

Soixante-dix ans de paix jusqu'en 1709

La paix semble enfin régner entre les habitants des trois paroisses et les jésuites, mais le 24 avril 1709, ces derniers voulant pêcher des poissons dans les fossés de la pâture, en furent empêchés par les habitants armés de fusils et bâtons. Les jésuites portèrent l'affaire devant la Table de marbre* du palais, les témoins furent appelés à comparaître, mais en même temps les habitants des trois paroisses assignaient le Prieuré des Deux amants pour qu'il ait à établir son droit de propriété sur la pâture. Les jésuites peu rassurés sur l'issue de ce nouveau procès préférèrent abandonner l'affaire.

* En France, sous l'Ancien Régime, les tables de marbre étaient des juridictions supérieures en matière d'Eaux et Forêts. Elles tirent leur nom de la grande table de marbre de la salle du palais de justice de Paris où le connétable, l’amiral et le Grand maître des Eaux et Forêts exerçaient leur juridiction.

Le 13 septembre 1776, la vieille querelle se ranima. Les habitants de Pîtres et Romilly prenaient une délibération défendant au fermier des jésuites, Pierre Duval, de mener pâturer ses bestiaux dans la prairie. En outre, pour avoir enfreint cet ordre, ils demandaient une condamnation à 500 livres d'amende. Le procès allait donc recommencer. Les habitants des trois paroisses et les religieux des Deux amants se livrèrent à une production considérable de titres, charte, sentences, arrêts, requêtes, etc. De son côté, le marquis de Pont-Saint-Pierre prend fait et cause pour ses vassaux et se déclare partie au procès.

Arrangement

Toutefois, il semble que tout était bien embrouillé dans l'affaire et que l'issue du procès était loin d'être entière car ils conclurent ainsi :
"Le parti de l'arrangement entre les révérends pères jésuites et le marquis de Pont-Saint-Pierre est le plus sage. Suivre ce procès, il n'est point en état d'être jugé, et dans le cas où la sentence de M. de Thou serait infirmée et la collation des chartes rejetée, il y aurait de gros dépens, dommages et intérêts de prononcés. On doit éviter l'événement ; c'est pourquoi un arrangement doit être préféré"

C'est sans doute la conclusion qui survint car aucune solution de l'affaire n'a été conservée.
Dans le dernier factum des habitants des trois paroisses, ceux-ci déclaraient qu'une des conditions que la comtesse de Pavie avait mise à sa donation comportait des prières annuelles que les habitants "n'ont cessé de faire et font encore avec toute la piété qu'on pourrait exiger des plus saints religieux dans l'église de l'abbaye de Fontaine Guérard "
           
Le certificat suivant, du 5 mai 1780, conservé aux Archives municipales de Romilly en est la preuve :
"Nous soussignée abbesse de l'abbaye royale de Fontaine Guérard, certifions que la paroisse de Romilly est venue en procession à notre abbaye et a chanté avec édification la messe de requiem pour le repos de l'âme de défunte Béatrice d'Anvers comtesse de Pavie et de Blois, dame propriétaire de toute la vallée d'Andelle, donatrice des communes et aulnaies et qui a aumôné auxdites paroisses les pâtures de Romilly et dans toutes les autres de la vallée d'Andelle, par le don à elle fait anciennement par le comte de Leicester, aux fins pars lesdits paroissiens, conformément au testament de la susdite donatrice, d'acquitter tous les ans ladite fondation en l'église de notre monastère où elle a élu sa sépulture, et comme ladite obligation se trouve acquittée cette présente année, nous leur en avons délivré ce que de raison."
Signé : De Radepont.
Collationné conforme à l'original, resté à la mairie de Romilly, ce 18 pluviose an XII

La Révolution mettra un terme au conflit. La vente des biens du clergé et, à cette occasion, ceux du prieuré vint compliquer l'affaire qui se termina par un jugement du tribunal d'appel de Rouen le 24 septembre 1854. Il débouta la commune de ses prétentions sur les communaux et en attribua la propriété aux acquéreurs du prieuré, parmi lesquels M. Bizet, propriétaire du château de Cantelou, qui avaient acheté le prieuré lors de la vente des biens nationaux et repris les revendications des moines.
En 1855 ses héritiers ont réussi à faire annuler par la Cour impériale de Rouen un jugement de 1853 favorable à Pîtres et Romilly, qui protestent, invoquant une ordonnance de 1669, et envisagent un pourvoi en cassation, qu'ils ne font sans doute pas, puisque trois mois plus tard, ils acceptent le principe d'une "restitution des fruits", c'est-à-dire de ce qu'auraient rapporté les pâtures aux héritiers, soit 942,41 francs, somme qui a dû paraître raisonnable... mais l'année suivante est arrivée la note totale: 1662 francs pour les héritiers, plus de 6000 francs pour les hommes de loi, plus les intérêts, soit environ 8000 francs, dont les deux communes devront se partager la charge.

Jacques Sorel



Sources

- Pierre Duchemin ; La baronnie de Pont-Saint-Pierre
- Michel Toussaint Chrétien Duplessis : Description géographique et historique de Haute-Normandie (1740)
- Archives Municipales de Romilly
- Archives de Seine Maritime pour la carte de 1731
- Bibliothèque Municipale de Rouen pour un résumé anonyme de sept pages sur le conflit
- Pour l'histoire du prieuré des deux amants, voir le blog d'Armand Launay Pont de l'Arche ma ville, toujours très documenté
Un conflit de trois siècles  entre le prieuré de la côte des Deux amants  et les habitants de Romilly, Pont Saint-Pierre et Pîtres - Aubin Louis Millin de Grandmaison . Les antiquités nationales, vue réalisée à partir de la côte de la Neuville. On voit Pîtres sur la droite. Le dessin, qui exagère le creux entre les deux reliefs est fait pour soutenir la thèse selon laquelle le toponyme "deux amants" viendrait en fait de "deux monts", ce qui évite au monastère cette connotation sexuelle.
Aubin Louis Millin de Grandmaison . Les antiquités nationales, vue réalisée à partir de la côte de la Neuville. On voit Pîtres sur la droite. Le dessin, qui exagère le creux entre les deux reliefs est fait pour soutenir la thèse selon laquelle le toponyme "deux amants" viendrait en fait de "deux monts", ce qui évite au monastère cette connotation sexuelle.

1 juillet 2017

Légende des deux-amants : bien avant le Moyen-âge


Légende des Deux Amants - Pîtres

Deux-amants : le point de vue des mythologues


LE LAI DES «DEUS AMANZ» ET LA SURVIE EN NORMANDIE D’UN MYTHE CELTIQUE AUTOCHTONE
Plutôt qu’une collection de motifs folkloriques, le lai des Deus Amanz est un fort ancien mythe de la souveraineté et de la fécondité dont on retrouve la structure similaire dans un passage de l’Asvamedha (Inde) et dans le rite d’inauguration de Pelops (Grèce), et des motifs identiques dans les Aventures d’Art fils de Conn (Irlande) et les troménies (Bretagne).
Le lai des Deus Amanz situé en plein cœur de la Normandie, attaché à la colline qui domine Pîtres, aurait donc préservé un mythe gaulois, plus précisément belge, dont la structure fut reconnue celtique par les conteurs bretons ou par Marie de France.

C’est ainsi que le Bibliographical Bulletin of the International Arthurian Society résume un article de Yolande de Pontfarcy, professeur à l'University College de Dublin, publié en 1985, dans le Bulletin de la Société de Mythologie Française.

Y. de Pontfarcy commence par rappeler les thèmes principaux du mythe :
- un roi incestueux qui refuse de marier sa fille
- une épreuve impossible imposée aux prétendants (le transport de la jeune fille en haut d'une montagne)
- la jeune fille comme prix de l'épreuve
- cette jeune fille aidant le prétendant qu'elle aime (potion magique)
- la mort du survivant sur le corps de l'autre

Mais elle fait remarquer que l'ascension d'une montagne avec une jeune fille dans les bras ne se trouve pas dans le catalogue des thèmes folkloriques de Stith Thompson, autorité en la matière*, et que dans les récits folkloriques, le jeune homme réussit toujours l'épreuve impossible et épouse la princesse : la légende n’est donc pas seulement un arrangement des thèmes folkloriques classiques.

* La classification d’Aarne-Thompson est la  référence en matière de structure des contes 
Elle cite ensuite Mircea Eliade, qui, dans son Traité d'histoire des religions, montre que dans la plupart des civilisations la montagne est symbole de souveraineté, que son ascension fait passer du profane au sacré, et suggère que dans le monde celtique, la montagne, la colline, possèdent une fonction similaire, citant les troménies** bretonnes, et l'existence de tertres sacrés. En Irlande, il existe même une tradition qui associe des fêtes à la mort d'un jeune homme sur le sommet d'une montagne, écho d'anciens sacrifices humains.

** le mot vient de tro-menez, chemin autour de la montagne, ou de tro-minihy, chemin autour du refuge : il s’agit de processions, héritières des cérémonies druidiques, transformées en pardons par l’Église catholique.
En Irlande aussi, un rite d'intronisation du roi comprend l'ascension d'un tertre. Le nom de ce rite pourrait se traduire par « coucher avec la femme », femme personnifiant le royaume, et offrant à celui qu'elle prend pour roi la coupe de la souveraineté : on voit les similitudes avec la légende des deux amants.

Elle rappelle aussi l'existence de sacrifices humains, des jeunes hommes précisément, pour restaurer la fertilité de la terre, remplacés par des sacrifices d'animaux domestiques, et établit une correspondance avec le mythe grec de Pélops, dans lequel un roi impose aux prétendants une victoire dans une course de chars, d'autant plus impossible que dans certaines versions la jeune fille doit monter en surcharge dans le char du prétendant, ou avec le sacrifice du cheval dans l'Inde ancienne, dans lequel un officiant proclame, en parlant de l'épouse du roi : « lève-la haut, comme quelqu'un qui porte un fardeau sur la montagne »
Légende des Deux Amants - Pîtres - Pélops (d’où vient le nom du Péloponnèse)  et sa surcharge…
Pélops (d’où vient le nom du Péloponnèse) et sa surcharge…

On retrouve dans ces mythes les trois fonctions sociales qu'a repérées Dumézil chez les Indo-européens : fonction sacrée (la montagne et le fardeau), guerrière (force physique et sexualité) et agricole (assurer la fertilité par le sacrifice).
Légende des Deux Amants - Pîtres - Le guerrier,  le prêtre et  le paysan.
Le guerrier, le prêtre et le paysan.

La jeune fille qu'il faut porter sur la montagne serait donc, d'après Yolande de Pontfarcy, le symbole de la souveraineté : montagne à gravir, coupe à boire, royaume à gagner : la source du lai des deux amants serait un rituel d'élection royale lié à un rite de fertilité et de sacrifice humain, autochtone datant de l'époque gauloise.
Légende des Deux Amants - Pîtres - Le chaudron celte de Gundestrup, qui montre un sacrifice humain. (2ème siècle av.JC, Danemark)
Le chaudron celte de Gundestrup, qui montre un sacrifice humain. (2ème siècle av.JC, Danemark)

L'auteur conclut : « L'archéologie et l'histoire de la région confirment que Pîtres et sa colline, située au confluent de l'Andelle et de la Seine, là où s'arrête l'action de la marée montante, a été ressentie, jusqu'à la fin du XIIe siècle, comme un centre important. Est-ce un héritage des peuples des temps les plus reculés, qui ont habité cette région et ont été sensibles au potentiel symbolique de la configuration topographique de ce lieu ? On ne saurait dire. Néanmoins il vaut la peine de remarquer que, datant de l'époque de la Tène***, on a découvert à Alizay des objets provenant d'une sépulture à inhumation, et au pied de la colline de deux amants, mais du côté opposé à Pîtres, à Amfreville-sous-les-monts, le casque d'or étudié en détail dans ce numéro.
*** La Tène, ou Second âge du fer, tire son nom d'un site archéologique en Suisse. La fin de cette période correspond au début de la guerre des Gaules en 58 avant J-C : grâce à César, qui écrit « La guerre des gaules », nous entrons dans l’histoire.

Michel Bienvenu



A propos de mythes et de mythologie
Anne Marchand - Légendes, Croyances, traditions et curiosités de Seine-Maritime
Anne Marchand, vice-présidente de la société de Mythologie française, que nous avons rencontrée en juin au salon du livre de Romilly sur Andelle, où elle présentait son livre Légendes, Croyances, traditions et curiosités de Seine-Maritime, et qui prépare le même travail sur l’Eure, serait prête à venir nous entretenir de ses recherches. Elle travaille entre autres sujets sur la correspondance entre les noms de lieux, les dieux celtes, et les noms de saints, que l’on retrouve dans la date des fêtes, les dédicaces des églises : Taranis/Saint Georges, Belenos/Saint Michel, etc...




1 juin 2017

Autour des Deux amants : Variantes et illustrations

Légende des Deux Amants - Pîtres

Les mises en images de la légende des 

Deux Amants


Après la multiplicité des versions de la légende, que nous récapitulerons sous forme de tableau en fin d'article, celle de ses représentations graphiques.
Les premières images connues datent du début du XIXe siècle. Un peintre, F Charon exécute quatre tableaux, donnant aux amants les prénoms de Caliste et Edmond, qui apparaissent semble-t-il pour la première fois vers 1800 dans une lettre de Mme Hauguet à Ducis (voir bulletin n°3).
Les scènes sont les suivantes :
1. Edmond sauve la vie à Caliste
2. Caliste est promise à Edmond
3. Edmond gravit la côte en portant Caliste
4. mort d'Edmond et de Caliste

Légende des Deux Amants - Pîtres - La scène finale  par Lebour
La scène finale par Lebour

Ces tableaux sont repris sous forme de gravures par Alexandre-Xavier Lebour, né à Paris en 1801, intitulées Histoire de la côte des deux amants (Normandie).
Edmond terrassant le sanglier, tel saint Georges le dragon
Edmond terrassant le sanglier, tel saint Georges le dragon
Edmond terrassant le sanglier, tel saint Georges le dragon, détail
Edmond terrassant le sanglier, tel saint Georges le dragon, détail

Des estampes faites à partir de ces gravures sont tirées dans un atelier parisien, "à Paris chez Jean, rue Saint-Jean de Beauvais numéro 10", est-il indiqué. À la même époque ces tableaux sont gravés par Philippe Wingaërt sur plaques de cuivre fabriquées à la fonderie de cuivre de Romilly sur Andelle. Ces plaques servent pour imprimer sur toile des indiennes1 qui ont eu grand succès, à travers toute la France. Il est vraisemblable qu'elle en firent le tour, d'atelier en atelier.

1 Les indiennes, toiles imprimées, venaient primitivement des Indes, avant que l'importation n'en soit interdite par Louis XIV dans le cadre de sa politique mercantiliste. Elles seront alors fabriquées dans le royaume, à Marseille, Rouen, Jouy-en-Josas, mais donneront lieu aussi à une forte contrebande.
Une indienne de Beautiran, impression sur toile à base de garance.
Une indienne de Beautiran, impression sur toile à base de garance.

Un certain nombre de ces toiles destinées à l'ameublement, imprimées vers 1825 sont connues sous les noms « la côte de l'amour » ou « la côte des deux amants ». Elles sont visibles en particulier au musée industriel de la corderie Valois à Déville-lès-Rouen, au musée de Lyons-la-forêt, au musée de Jouy-en-Josas, au musée des Arts décoratifs à Paris, et au musée de Beautiran, près de Bordeaux.
En 1876, à la demande du propriétaire du château des Deux amants, le peintre rouennais Paul Malençon (1817-1880) reproduit en grand format (1,5 m par 1 m) les quatre gravures de Lebour et ajoute un cinquième tableau qu'il intitule "départ pour la chasse". 
Légende des Deux Amants - Pîtres - Clorine et Irval, en pleine époque romantique...
Clorine et Irval, en pleine époque romantique...

Nous ne savons pas si ce tableau s'inspire d'une œuvre antérieure qui nous est inconnue ou est une création de Malençon. Ces cinq tableaux meubleront pendant 126 ans le château et au début du XXe siècle répandront la légende à travers le monde grâce à la carte postale.
En 2002, lors de la cession de la maison de retraite installée dans le château, le propriétaire emporta les tableaux qui furent mis en adjudication le 11 décembre 2004.
Grâce à l'intervention du Cercle philatélique et toutes collections de Pont-Saint-Pierre, un comité d'initiative locale, animé par cette association, les maires d’Amfreville-sous-les-monts et de Romilly, s'est constitué pour acquérir ces tableaux. Cette opération a pu être menée à bien en janvier 2005 avec l'aide des collectivités locales, du Ministère de la Culture, et d'entreprises privées.
Ces tableaux, exposés à la salle Aragon de Romilly, sont la copropriété des quatre communes liées à la légende : Amfreville-sous-les-monts, Pîtres, Pont-Saint-Pierre et Romilly. La gestion a été confiée à Romilly dont la participation fut beaucoup plus importante.

Légende des Deux Amants - Pîtres
fin XIXème, une vision plus réaliste...

La légende a fait l'objet de nombreux autres écrits de la part de divers auteurs :
Debar, Darnaud, Poulain de Saint Foix, Marmotel, Marchangy, Masson De Saint Amand (préfet de l'Eure), La Rochefoucault-Liancourt-(sous-préfet des Andelys), le Comte d'Auffay, Léon Buquet in Normandie poétique, Auguste Luchet in Voyage de Paris à la mer, Nicolas Bertin in Voyage archéologique et liturgique en Normandie, Claude Dervenn in Légendes et traditions en pays de l'Ouest.
Gérard de Nerval  par Lebour
Gérard de Nerval par Lebour

Par ailleurs d'autres prénoms sont signalés pour les deux Amants : Garceline, et Précy, Adélaïde et Regnault, Comene...
Légende des Deux Amants - Pîtres
les années 70, encore plus réaliste...

Ainsi, il y a encore du travail pour les amoureux d'histoire locale qui voudraient rassembler tous ces éléments. À signaler qu'à ma connaissance, une seule version (celle d'Edouard Dercy, en 1898) se termine par le mariage des deux amants après une escalade réussie…

Bibliographie

Mylène Doré Quand les toiles racontent des histoires Évreux 2007
Crivelli et Petitcol Indiennes et toiles imprimées de Beautiran. Mairie de Beautiran. 1989
Sophie de Boissieu Renaissance des toiles de Beautiran. 2007


Jean Barette



Nous serions très intéressés par tous renseignements complémentaires que pourraient nous apporter nos lecteurs sur le peintre F. Charon, les graveurs Alexandre-Xavier Lebour, Philippe Winkaërt, et l’atelier de gravure Jean, rue saint Jean de Beauvais à Paris, qui devait exercer vers 1825.
Par ailleurs, vous pouvez nous contacter, ou le Cercle philatélique et toutes collections de Pont Saint Pierre pour des visites commentées des tableaux.



Récapitulons... une légende locale, déjà bien exploitée, la découverte tardive d'une source écrite, puis des représentations graphiques qui mélangent le tout…
Date
Auteurs
les amants
Notes
Vers 1170
Marie de France
Pas de prénoms
Manuscrits retrouvés en 1820 à Londres, par l'abbé Delarue au British Museum
18ème siècle
Dom Toussaints du Plessis
Ne connaît pas la légende et pense qu'il s'agit soit des "deux monts" soit du Christ et de Marie Madeleine
Description géographique et historique de la Haute-Normandie. Paris 1740
1710
Farin
- de Cantelou
- de Bonnemare
Histoire de la ville de Rouen. Rouen 1710
1771
Mme de Genlis
Pas de prénoms
Œuvre dramatique
1775
1812
David Duval de Sanadon
- Floride et Saint Cyr
ou Francine, et Raoul, trouvère
Origine du prieuré des 2 Amants (fabliau)
8 mars 1779
Journal de Paris
Geneviève de Canteloup
et Baudouin (jeune chevalier)
premier « reportage » semble-t-il sur la légende
1785
De La Morinière, Noël
Pas de prénoms
Romance historique
1791
Millin, Aubin Louis
Geneviève de Canteloup
et Baudouin (jeune chevalier)
Antiquités Nationales : Tome 2
1793
La Vallée
Ismène et anonyme

vers 1800
Mme Hauguet
- Calliste, fille de Rulph, baron de Pont St Pierre et Edmond, serf
Lettre à Ducis
Vers 1800
Jean-François Ducis
- Calliste, fille de Rulph, baron de Pont St Pierre



et Edmond, serf

1820
Taylor et Nodier
- Clorine
- Irval
Voyages pittoresques et romantiques dans l'ancienne France
1821
De Jouy
(Lefevbre-Duruflé)
- Mathilde, fille du baron de Pont-St Pierre et Raoul, fils de la nourrice de Mathilde
L'Hermite en province : Tome 2 Normandie. ( Action très décalée située sous Richard Coeur de Lion)
1823
Canu, Ferdinand
- Clorine
- Irval

1826
Wiffen, J.H
Pas de prénoms

1833
de La Roche-Foucault-Liancourt
demoiselle de Cantelou et seigneur de Bonnemare
sous-préfet des Andelys
1836
Stabenrath
Pas de prénoms
Revue de Rouen
Notice sur le prieuré des Deux Amants
1842
Curmer
Pas de prénoms
« La pléiade »
Le lai des Deux Amants d'après Marie de France
1850
Refuveille, J.A
- Isaure, fille du roi de Pistres
- Roger, fils du comte du Pont-Saint-Pierre
Drame Lyrique
1851
Fallue
 Mathilde de Cantelou et Raoul de Bonnemare
tradition locale entretenue au château de Bonnemare
1853
Malte-Brun, V.A
Pas de prénoms
La France illustrée
1858
De La Touche
nonnette du prieuré et fils putatif de Charlemagne...
La côte des deux amants, en l’an 800
1874
Jobey, Charles
Pas de prénoms
Promenade dans la vallée de l’Andelle
1883
Gachot, Edouard
- Calliste, fille du baron Raoul de Pitres et Edmond, fils de la nourrice de Caliste
Les victimes de l’amour à la Côte des Deux Amants
1898
Dercy, Edouard
- Loïse, fille du baron d'Amfreville et Raoul, écuyer du baron
Journal des voyages, 26 juin 1898
1904
E.D.
Calliste et Edmond, jeune serf et écuyer
notes historiques et légendaires
références aux 5 tableaux de Malençon (1876)
1907
A.L Durdan
pas de prénoms
Le lai des deux amants
1934
Dumontier rené
Calixte, fils de Rulph, comte de Pîtres
Légende des deux amants
2011
Gaillard Alexandre
Calliste et Edmond
BD Histoires et légendes normandes, tome 4
2011
Yokss
Calliste et Edmond
La légende des deux amants racontée à nos enfants