Affichage des articles dont le libellé est 1er Empire. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est 1er Empire. Afficher tous les articles

1 septembre 2017

Pîtres 1831 : supplique d'un ancien combattant des guerres napoléoniennes

Supplique d'un ancien combattant de Pîtres à la Reine Marie Amélie de Bourbon

Supplique d'un ancien combattant de Pîtres


L'auteur de cette lettre, trouvée par un membre du club philatélique de Pont-Saint-Pierre, est un ancien combattant originaire de Pitres, du nom de Frétigny, soldat des guerres napoléoniennes. 

On estime généralement que les guerres de la Révolution et de l'Empire ont fait aux alentours de cinq millions de morts, dont presque un million de soldats français.

Après Waterloo, en 1815, les soldats de Napoléon survivants sont des vaincus : les vainqueurs, essentiellement Angleterre, Prusse et Autriche, rétablissent en France la monarchie (Louis XVIII), qui éprouve bien sûr peu de sympathie pour ces soldats qui se sont battus pour la Révolution ou "l'ogre de Corse". Cependant, pour ne pas se mettre toute l'armée à dos, la Restauration versera néanmoins des pensions militaires, mais en privilégiant évidemment les Vendéens ou les Emigrés qui s'étaient battus dans le "bon" camp.

En 1830, suite aux Journées de juillet, avec l'arrivée au pouvoir d'un roi qui avait été partisan de la Révolution, fils du régicide Philippe-Egalité, naît chez les anciens combattants l'espoir d'être mieux traité.

Voici ce courrier écrit avec emphase mais quand même beaucoup de style

Auguste Reine1,

Vos sujets dévoués doivent trouver accès à votre munificence

Je suis officier de la garde nationale2, ancien maréchal des logis3 d'artillerie à cheval ; je n'ai aujourd'hui que ma pension de la Légion d'honneurpour toute ressource, après 14 ans de services actifs, 11 campagnes ; mes enfants sont en bas âge. Lors de la débâcle des glaces5 j'ai perdu mon bateau, et depuis je ne sais comment faire pour me rétablir.
En 1813, à Dresde6, j'ai été porté pour officier au premier Bataillon bis, 1ère Cie du train d'artillerie ; mais le 27 du même mois, je fus fait prisonnier de guerre à Dresde, et conduit dans les prisons d'Holmutz7, et ne suis rentré en France qu'en août 1814. La Restauration8 a méconnu mes droits à ma nomination au grade d'officier que j'ai mérité.

Dans la grande semaine9, me trouvant à Paris, je me suis battu avec honneur contre ceux qui maltraitaient le peuple. J'étais à la prise du Louvre10, à la rue Richelieu, rue de Rohan11, à la prise de la pièce de 8 qui tirait sur nous près du théâtre français ; à la prise des Tuileries. J'ai conduit à l'hôpital de charité le nommé Moyon, blessé à côté de moi rue de Rohan, et cela en passant sur le pont Royal malgré la barricade et les coups de fusil qui se croisaient.

Le 30 juillet je me suis porté sur Sèvres, Saint-Cloud12 et Versailles, avec mon beau-frère, le sieur Cauzot-Demarest, ancien militaire, en accompagnant M. le colonel Poque, aide de camp du général de La Fayette13, ainsi que les certificats que j'ai l’attestent.

En août dernier ma demande d'une place de garde à cheval au Roi, a été transmise au Maître des finances et de là au Directeur des forêts ; enfin je viens de recevoir une lettre de ce dernier, après 10 mois de sollicitation, qu’en lieu d'une récompense nationale, je ne devais espérer aucune place faute de vacance : pourtant cette déception n'est pas légale à l'égard d'un ancien militaire, d'un patriote de juillet, sans fortune est chargé de famille ! ! ! ..

Pendant plusieurs fois j'ai vainement fait le voyage de la capitale, exprès pour obtenir un emploi, me fondant sur mes services et mon dévouement à Votre majesté. Aujourd'hui que je suis réduit à une position malheureuse, que rien ne va, surtout dans mon état ; je dois avec la sincérité d'un ancien militaire, invoquer un secours de la bienveillance de la Reine des Français; heureux si ma fervente prière parvient jusqu'à elle; son bon cœur sera sensible à mon humble demande, et ce bienfait à l'égard d'un citoyen qui possède l'estime de beaucoup d'honnêtes patriotes, ne restera pas sans effet de reconnaissance.
Je suis avec un profond respect,
Auguste Reine,
De votre Majesté,
Le très fidèle sujet
M. Frétigny
chevalier de la Légion d'honneur,
maître marinier,
Demeurant à Pîtres près et par le Pont-Saint-Pierre (Eure)

Le mot munificence est bien employé : capacité à faire des dons, à rémunérer
Déception : c’est l’action de décevoir, la tromperie, ce sens est resté en anglais

Profitons de cette supplique pour réviser un peu l’histoire de France

Portrait de la reine avec ses deux enfants, peint par Louis Hersent
Portrait de la reine avec ses deux enfants, peint par Louis Hersent

1- C'est à l'épouse, Marie Amélie de Bourbon-Siciles (avec un s, car il y en a deux) et non au Roi que s'adresse cette lettre, Reine des Français et non Reine de France.

2- La Garde nationale est le nom donné lors de la Révolution française à la milice de citoyens formée dans chaque ville, à l’instar de la garde nationale créée à Paris. Elle a existé sous tous les régimes politiques de la France jusqu'à sa dissolution en juillet 1871, aux lendemains de la Commune de Paris

3– grade de sous-officier dans l’infanterie ou l’artillerie

Légion d'Honneur
4- Elle est créée en 1802 par le 1er consul. C’est un nouvel ordre qui récompense à vie des mérites acquis individuellement. Napoléon remet les premiers insignes le 15 juillet 1804 aux plus hauts personnages du pays.
Il y a en 1814 32000 légionnaires (et non chevaliers) dont la pension annuelle varie de 250 à 3000F selon le grade, rente conséquente pour des soldats d’origine modeste

5– L’hiver 1829-1830 fut le plus rigoureux du XIXe siècle. Il marque la fin du « petit âge glaciaire » (1500-1830). Cet hiver-là dura de mi-novembre à février et il y eut jusqu'à 2 mètres de neige en Normandie.

Bataille de Dresde, 26. Août 1813, par Edme Bovinet
Bataille de Dresde, 26. Août 1813, par Edme Bovinet

6- La bataille de Dresde lors de la campagne d’Allemagne contre la 6ème coalition est une des dernières victoires de Napoléon les 26 et 27 aout 1813 remportée avec un minimum de pertes : 8000 tués et blessés sur 120000 hommes côté français et 27000 tués, blessés et prisonniers sur 140000 hommes côté ennemi
Louis XVIII Tableau du Baron Gérard
Louis XVIII Tableau du Baron Gérard

Charles X Tableau du Baron Gérard
Charles X Tableau du Baron Gérard

7- Il s’agit de la célèbre prison moldave d’Olmutz et non d’Holmutz où Lafayette fut emprisonné par les Prussiens et les Autrichiens durant 3 ans dans des conditions effroyables.

8- La Restauration marque le retour de la monarchie des Bourbons avec Louis XVIII (mort en 1824) et Charles X frères de Louis XVI. On distingue deux Restaurations : la première avant les Cent Jours et la seconde après l’abdication de Napoléon.
La Liberté guidant le peuple Célèbre tableau de Delacroix illustrant cette Révolution
La Liberté guidant le peuple Célèbre tableau de Delacroix illustrant cette Révolution

9– C’est la Révolution de Juillet qui s’est déroulée les 27, 28 et 29 juillet dite des « Trois Glorieuses ».
Après une longue période d’agitation ministérielle puis parlementaire, le roi Charles X tente un coup de force constitutionnel par ses ordonnances de Saint-Cloud du 25 juillet 1830 (nouvelle dissolution de la Chambre des députés, modification de la loi électorale, organisation de nouvelles élections, suspension de la liberté de la presse). En réaction, un mouvement de foule se transforme rapidement en révolution républicaine. Le peuple parisien se soulève, dresse des barricades dans les rues.
Attaque du Palais du Louvre le 29 juillet 1830. École française du XIXe siècle. Paris, Musée Carnavalet.
Attaque du Palais du Louvre le 29 juillet 1830. École française du XIXe siècle. Paris, Musée Carnavalet.
.
10– Deux régiments des troupes royales rallient les insurgés. Le palais du Louvre n’est plus défendu et passe aux mains des révolutionnaires,
combat de la rue de Rohan est un des tableaux le plus célèbre d’Hippolyte Lecomte

11– Le combat de la rue de Rohan est un des tableaux le plus célèbre d’Hippolyte Lecomte (1781-1857) peintre d’Histoire. Ce n'est en revanche pas ici le triomphe de la peinture : foule statique, composition transversale à comparer avec le tableau de Delacroix sur le même thème.

12– C’est à Saint-Cloud que s’est réfugié Charles X 

14– C’est le célèbre général de La Fayette héros de l’indépendance des Etats-Unis. Quand les Américains arrivèrent en 1917 durant la Première Mondiale, ce fut aux cris de « La Fayette, nous voici »

*****

Nicolas ou Jacques Louis Romain ?


Partons à la recherche de l'auteur de cette supplique !


C'est formidable de pouvoir retrouver la trace de ce sieur Frétigny près de deux siècles plus tard grâce aux archives en ligne sur le site de la légion d'honneur qui nous donne beaucoup de renseignements.
Il y a deux Frétigny Nicolas et Jacques (Louis) Romain nés tous deux à Pîtres qui ont participé aux guerres napoléoniennes et ont eu la légion d'honneur mais les documents les concernant sont répertoriés dans le même dossier au nom de Frétigny Nicolas

Etat civil

Jacques (Louis) Romain
Nicolas
né le 18 avril 1780
né le 13 mai 1784
fils de Jacques Romain
fils de Jacques (Louis) François
et de De Pitre Marie-Thérèse
et de De Pitre Marie-Anne

Campagnes et état de services
Jacques Louis Romain Fretigny Pîtres

2ème escadron du train d'artillerie à cheval grade final maréchal des logis
On ne connaît pas les étapes de son avancement
Nicolas Fretigny Pîtres

















33éme d'infanterie de ligne
2ème régiment des grenadiers et voltigeurs réunis
Il débute comme grenadier en 1805, gravit tous les échelons de la carrière militaire, caporal en 1806,
fourrier puis sergent en 1807,
sergent-major en 1809,
adjudant en 1810,
sous-lieutenant en 1811, lieutenant en 1813 et termine capitaine en 1813
A fait 2 campagnes sur les côtes de l’Océan an 14 et 1806 en Autriche, 1807 et 1808 en Prusse et Pologne, 1809 en Allemagne, 1810 et 1811 en Espagne, 1812 à Moscou en Russie et 1813 en Saxe. En tout 11 campagnes !
A fait les campagnes de l’an 13 et de l’an 14, de 1806, 1807, 1808 à la Grande Armée
1809 armée d’Allemagne,
1812 en Russie
1813 Grande Armée

Ils ont donc participé aux mêmes campagnes mais pas dans les mêmes armes. On peut supposer quand même que deux « payses » pouvaient se retrouver au bivouac quand ils ne combattaient pas
Ils avaient bien mérité tous les deux d’avoir la Légion d’honneur après toutes ces campagnes et tous ces kilomètres parcourus. On possède les actes de nominations. 




Jacques Louis Romain Fretigny Pîtres

Jacques Romain l’obtient le 18 septembre 1813 à Pirna lieu de l’Etat-major de Napoléon à la bataille de Dresde
Nicolas Fretigny Pîtres

















Nicolas l’obtient le 1er octobre 1807 certainement parce qu’il a été blessé d’un coup de feu à la jambe gauche, le 14 juin 1807 à la bataille de Friedland.
Il dut donc s’illustrer lors de cette bataille.
Il est encore blessé le 10 octobre à Pirna d’un coup de feu à la jambe droite et a reçu de fortes contusions

Or la bataille de Pirna ou bataille de Dresde a eu lieu les 26 et 27 août, donc cette blessure est obtenue en dehors du champ de bataille

La supplique est rédigé par un maréchal des logis de la 1ère compagnie du train d'artillerie donc on a retrouvé notre auteur : il s'agit de Jacques Romain
MAIS...
il dit dans la supplique qu’il a été fait prisonnier en 1813 à Dresde le 27 du même mois (!) et libéré en août 1814 
MAIS...
c’est sur les états de services de Nicolas que l’on trouve cette mention : « prisonnier de guerre à Dresde le 12 novembre 1813, rendu le 30 juillet 1814 »

Pour confirmation, comparons les signatures 
Signature du sieur Frétigny Pîtres au bas de la supplique à Marie-Amélie
Signature du sieur Frétigny au bas de la supplique à Marie-Amélie

Signature de Jacques Romain sur son acte de mariage - Pîtres
Signature de Jacques Romain sur son acte de mariage

Signature de Nicolas sur son serment de fidélité à la Légion d’honneur -  Pîtres
Signature de Nicolas sur son serment de fidélité à la Légion d’honneur


Pas de doute, l’auteur de cette lettre est bien Jacques Louis Romain FRETIGNY


Jacques Romain a-t-il usurpé cette information et s'est-il prévalu de cet emprisonnement alors qu'il s'agissait de son cousin pour renforcer sa demande ou est-ce une erreur des services des armées qui ont établi leurs états de service à postériori ? C'est plutôt la deuxième possibilité qu'il faut retenir et qui explique d'ailleurs l'écart de date

A la fin des guerres, ils rentrent au pays, se marient et reprennent leurs activités : Jacques Louis Romain est maître marinier comme son père et Nicolas devient épicier à Rouen 






Jacques Louis Romain se marie avec Marie Anne Ursule Planche qui meurt en 1818 et dont il a une fille Clara Ursule en 1815
Nicolas se marie avec Rosalie Brunne (1788/1841) à Rouen le 27 octobre 1818 dont il a 3 enfants Rose Albertine (1819) Eugène (1821) décédé dès sa naissance et Armande Florentine (1823)
Il se remarie avec Marie Félicie Letellier dont il a 4 enfants : Clara-Ismerisse (1829) Rose-Denise (1830), Louis Damas Romain (1832) et Alexandre Médéric (1833)
Il meurt à Rouen le 29 décembre 1855 à l’âge de 71 ans. C’est un bel âge pour un soldat qui a fait toutes les campagnes napoléoniennes et a été blessé deux fois !
Il a donc bien trois enfants en bas âge quand il écrit sa supplique le 29 mai 1831

Mais leurs conditions de vie doivent être difficiles car tous deux font écrire des demandes d’aide par les maires des communes de leur domicile celui de Pitres (Depitre) pour Jacques Louis Romain et celui de Rouen (Aimé Baudry) pour Nicolas. faisant référence aux enfants. 





Nous , Maire de la commune de Pîtres […] sur l’attestation des Sieurs Aubé Pierre maréchal, Fréret Jean-Louis propriétaire, Lapôtre Jean-Baptiste marchand épicier et Mathias Jean–Baptiste tonnelier habitants de cette commune certifions de toute notre responsabilité personnelle qu’il est de notoriété publique et à notre connaissance que le Sieur Frétigny Jacques Romain ex maréchal des logis et membre de la légion d’honneur domicilié dans cette commune est dans l’impossibilité de subvenir à l’éducation de Ursule Clara sa fille
Nous, Maire de la ville de Rouen, Gentilhomme de la Chambre du Roi, Membre de la Chambre des Députés des Départements, Chevalier de l’Ordre Royal de la Légion d’Honneur par l’attestation des Sieurs Jean-Charles Le Breton, négociant, Dranguer chef de bataillons en retraite, chevalier de Saint Louis officier de l’Ordre Royal de la légion d’honneur et Raffy chevalier du même ordre, habitants de cette ville , bien connus et dignes de foi d’après les renseignements particuliers que nous nous sommes procurés, certifions qu’il est de notoriété publique que M. Frétigny Nicolas [...] ne possède aucun immeuble, qu’il est sans fortune, qu’il n’en a point à espérer de sa famille, ni de celle de son épouse; Enfin qu’il n’a pour pourvoir à ses besoins, à ceux de son épouse et de quatre enfants dont deux sont du 1er mari de sa femme, que son faible traitement de non activité et le produit de l’état d’épicier en détail qu’il exerce maintenant ici, produit très faible et qui ne lui permet pas de donner seul à ses deux enfants l’éducation convenable. Nous attestons en outre que M Frétigny est d’une excellente conduite, qu’il est bon père et qu’il a droit aux bontés du Gouvernement[…]
Fait à Pîtres le 12 novembre 1826
A Rouen En l’hôtel de Ville , le 16 août 1827
  
Jacques Louis Romain Fretigny PîtresNicolas Fretigny Pîtres


Si les deux cousins ont eu une jeunesse aux armées presque identique, les deux courriers de demande d’aide et la supplique montrent que leurs chemins ont divergé ensuite. En effet Nicolas fait faire sa demande par le maire royaliste de Rouen et lui–même à résigner un serment de fidélité à l’Ordre Royal de la légion d’honneur en 1817
serment de fidélité à l’Ordre Royal de la légion d’honneur en 1817
Par contre Jacques Romain en participant aux « Trois Glorieuses » est ouvertement républicain ou bonapartiste. Mais il est très habile pour faire référence dans la supplique deux fois à La Fayette, qui a été très actif pendant les "Trois Glorieuses" et a été un artisan de l'établissement de la monarchie de Juillet donc le citer donne un intérêt supplémentaire à son courrier.
Il mentionne la prison d’Olmutz où La Fayette a été emprisonné comme lui. Et il cite le colonel Poque aide de camp de La Fayette avec lequel il a fait le coup de feu. (Le colonel Poque Beauvais est un Béarnais à qui La Fayette confia la délicate mission de convaincre Charles X de s’embarquer pour l’Angleterre le 3 août 1830. En récompense il reçut le commandement militaire du château de Pau, jusqu’en 1848.)

Son courrier a-t-il reçu une réponse ? On a retrouvé une demande confidentielle de renseignements datée de 1836 dans les archives municipales de Pîtres sur un Frétigny membre de la Garde Nationale
Est-ce pour lui attribuer un poste ou s’enquiert-on de ses opinions politiques ?

Monsieur le Maire
Je vous prie de me donner des renseignements sur Frétigny capitaine de la garde nationale de votre commune.
J’ai besoin de connaître
1– s’il est marié
2– s’il a des enfants et quel en est le nombre
3- S’il a servi, en quelle qualité pendant combien de temps
4– s’il jouit d’une pension
5– quels sont ses moyens d’existence
6– quelle est sa conduite, de quelle considération il est environné dans le pays
7– enfin si ses opinions politiques sont sages
Veuillez vivement apporter tous vos soins dans les informations que vous prendrez et me les transmettre le plutôt possible.
J’userai avec toute la discrétion possible de cette communication que je réclame de votre obligeance.
Le Sous Préfet de Louviers

Sur la liste nominative de 1832 des gardes nationaux de Pîtres, il y a 11 Frétigny sur 263 noms et Jacques Romain est sur cette liste au numéro 161. Ses idées en 1836 sont certainement les mêmes que celles qui explique son engagement durant la Révolution de juillet et c’est certainement de lui dont il s’agit !

On retrouve Jacques Louis Romain à Ranville (Calvados) où il meurt en 1846. Il est alors Inspecteur aux carrières de Ranville. C’est certainement un poste officiel qui lui a été attribué. Ses différentes demandes dont sa supplique ont donc abouti !

Depuis des temps très anciens, jusqu'au milieu du XIXe, on extrayait des carrières de Ranville des pierres de qualité qui servirent à de nombreuses constructions de la région et même au delà. L'histoire dit que la cathédrale de Westminster à Londres fut construite en pierres de ces carrières.




1 août 2017

Le Manoir de l'an VIII à 1848

Le Manoir sur Seine de Bonaparte à Napoléon III

Le Manoir de Bonaparte à Napoléon III


Rappel des articles précédents (1789-1800) (voir bulletins n°1, n°2, n°4) : Le Manoir, petite paroisse pauvre d’environ 360 habitants vit du travail de la terre et de la batellerie, mais les plus pauvres y souffrent du chômage créé par le progrès technique : les « mécaniques à filer », beaucoup plus rapides que les rouets leur ont ôté un précieux revenu d’appoint, quand les drapiers de Darnétal les ont adoptées et cessé de donner du travail aux ouvriers à domicile.
La Révolution amène des changements de noms ; le plus gros propriétaire foncier, le noble de Coqueraumont est remplacé par le roturier Bizet, de Rouen. Pour les habitants, le changement le plus important a été le remplacement du vieux curé traditionaliste, Maille, doyen du prieuré de Perriers, après son refus de prêter serment à la Constitution, par un ardent révolutionnaire, Jacques Jérémie Leblond, qui essaie de faire bouger ses paroissiens, qui l’accusent de les injurier du haut de sa chaire, mais n’hésitent pourtant pas en cas de besoin à lui confier des missions de représentation puisqu’il est dans les petits papiers du pouvoir révolutionnaire. Devant leur peu d’enthousiasme, le curé Leblond disparaît pendant plus d’un an, engagé dans les armées de la Révolution, et revient en héros après Thermidor, dans un village qui souffre de la faim et des réquisitions, et ne compte plus que 257 habitants de plus de 12 ans. Tout suggère qu’il est alors l’homme le plus influent de la commune, mais qu’il n’a plus la même ardeur révolutionnaire.

Nous reprenons la lecture des comptes-rendus du Conseil Municipal en floréal an VIII, soit mai 1800. Nous sommes sous le Consulat, déjà Napoléon perce sous Bonaparte….

Le 5 floréal an VIII, François Milliard, propriétaire cultivateur, est nommé maire du Manoir par le préfet de l’Eure, Masson Saint Arnaud (les maires sont maintenant nommés, choisis par la préfet au sein du Conseil municipal élu : après Thermidor, on se méfie de trop de démocratie).

Les maires du Manoir jusqu’en 1848
· 1790 le curé Maille
· 1791 Jean-Baptiste Leclerc   adj. : Tesson et J.Depîtres
· 1792 Jean-Baptiste Leclerc   adj. : Tesson
· 1796 Jean-Baptiste Tesson   adj. : le curé Leblond (an IV, réélu en l’an V)
· An VIII François Milliard   adj. : J-B Leclerc
· An IX J-B Leclerc (après le décès de J-F Milliard) adj. : N-Y Pelletier
· An X N-Y Pelletier après le décès de J-B Leclerc adj. : J-B Tesson
· 1809 J-B Tesson   adj. : Dominique Bisson
· 1813 J-B Tesson   adj. : Dominique Bisson
· 1816 J-B Tesson   adj. : Eugène Depîtres
· 1824 J-B Tesson   adj. : Dominique Bisson
· 1826 L-J Bisson  adj. : P.Depîtres dit Boujeau
· 1832 Louis-Jean Bisson   adj. : J-B Depîtres
· 1836 Louis Dominique Pascal Bisson
· 1848 Dominique Bisson   adj. : J-B Brunel

            On constate donc une grande stabilité dans le choix des maires et adjoints, tous propriétaires, à deux exceptions près : Leblond, curé, et Pelletier, qui a été pendant des années secrétaire de la municipalité, et que nous saluons au passage pour la lisibilité de sa graphie et la qualité de son orthographe…

Pour mémoire, François Milliard était en 1791 le deuxième acheteur de biens nationaux, après J-B Leclerc, aujourd’hui son adjoint.

Le besoin de soldats

La guerre qui continue exige de lourds contingents, beaucoup tentent d’y échapper, la chasse aux réfractaires ou déserteurs s’intensifie…

Le 22 germinal an VIII, une lettre du préfet demande de fournir « l'état des conscrits et réquisitionnaires ayant obtenu un congé ou exemption de services, et par quelle autorité et pour quels motifs », puis en prairial exige le « départ forcé de la totalité des conscrits de l'an VIII » (512 hommes pour le département)

En l’an IX, on reçoit en mairie « des citoyens de la force armée qui ont demandé à prendre connaissance des tableaux des réquisitionnaires et conscrits de la commune ».

Leurs pouvoirs sont rédigés ainsi :
« Liberté Egalité, à Évreux le 17 pluviôse an IX de la république française et indivisible, le général de brigade Laroche commandant le département de l’Eure au lieutenant Ray : vous pouvez citoyen parcourir l'un après l'autre les différents cantons de ce département soit pour la poursuite des brigands soit pour la recherche des réquisitionnés et conscrits retardataires.
Salut, fraternité.»
 On convoque en mairie les réquisitionnés et conscrits du Manoir pour justifier leur congé de convalescence. « Ils se sont tous présentés sur le champ à l'exception de Jean-Louis Leclerc, fils de Jean-Pierre. Il nous a été requis par les officiers de la force armée de déposer chez son père deux fantassins pour y rester chez lui jusqu'à ce que ledit Leclerc ait justifié pour lui ou qu'il soit venu prendre sa feuille de route. »
Le système se révèlera efficace, au bout de deux jours de ce régime, Jean-Louis Leclerc se présente à la mairie pour prendre sa feuille de route et se rendre au dépôt militaire d'Évreux. Il déclare en outre avoir payé 12 francs aux deux hommes qui sont restés chez lui pour les deux jours et leur nourriture : on comprend que son père ait préféré écourter l’expérience …

La propagande napoléonienne

Bonaparte a besoin d’hommes, il doit aussi assurer son image. Les maires sont chargés de lire « publiquement et sans délai » les bulletins de l'armée de la célèbre bataille de Marengo (14 juin 1800) contre les Autrichiens, dans le Piémont italien, dont le rapport officiel sera réécrit trois fois…
Le Manoir sur Seine de Bonaparte à Napoléon III - Marengo Napoléon Bonaparte

On raconte qu’après la bataille, le cuisinier dut se contenter des maigres provisions collectées (pillées) dans les villages voisins : poulet, œufs, tomates, écrevisses, pain rassis, huile d'olive... mais que le Premier Consul trouva excellent ce «poulet Marengo».
On aura aussi le brun Marengo, le marengo, monnaie de 20 francs or : les produits dérivés, ça ne date pas d’hier...

Accès de religion, ou de bonapartisme ?

On reçoit au même moment (messidor an VIII, soit juin 1800) une lettre du sous-préfet par laquelle il fait réprimande au maire de ce que des citoyens du Manoir se sont transportés dix jours auparavant à Pont-de-l'Arche, « rangés en haie » et ont chanté « un hymne latin appelé veni creator ».

Ou bien les citoyens du Manoir ont décidé de se livrer à des provocations gratuites, ce qui ne leur ressemble guère, ou bien ils sont allés fêter dignement la bataille de Marengo, obéissant vraisemblablement à un mot d’ordre non-officiel mais bien dans l’air du temps, et le sous-préfet fait seulement semblant de s’offusquer : on verra bientôt que le Veni creator (Viens esprit créateur...) sera le chant du sacre de l’empereur, et certains diocèses ordonneront alors qu’il soit chanté « dans toutes les églises du diocèse en action de grâces de l'escaltation (sic) de Napoléon Bonaparte à la dignité impériale ».

Engagez-vous !

La carrière militaire peut attirer : en 1809 se présente en mairie Adrien Flamand, 30 ans, garçon tailleur, souhaitant s'enrôler pour les services des côtes et des placés de première ligne ; même démarche de Pierre Manquant dit Magnole, 18 ans, manœuvre chez le sieur Requer, maître maçon et maire d’Alizay, et pour Étienne Pierre Dominique Tesson, 31 ans, membre de la garde nationale.

Chemins

Le Manoir sur Seine de Bonaparte à Napoléon III - Détail de la carte Levasseur de 1854
Détail de la carte Levasseur de 1854
         Ils sont toujours une des grandes préoccupations de la municipalité.

En 1801, on se plaint de leur « grande détérioration, causée par le grand nombre de voitures publiques qui passent et les détériorent ainsi que les champs avoisinants » (les voitures roulent dans les champs pour contourner le mauvais état des routes), mais on n’a pas d'argent pour les réparer.

On ne veut pas des contournements !
En 1810, une lettre du sous-préfet demande de s'exprimer sur le projet d'une route de Pont-de-l'Arche à Fleury traversant la commune du Manoir. Le souhait des élus est de voir cette route emprunter la grand-rue, alors que le projet, qui sera repris pour aboutir à l’actuelle départementale passe au-dessus du bourg. En 1825, le conseil municipal accepte de payer 3000 francs en trois ans à condition que la route passe dans le Manoir.

Il est à noter que les élus de Pîtres ont exactement la même réaction : on craint avant tout l’enclavement, et on tient absolument à ce que la route passe au milieu du village, quitte ensuite à protester contre les dégradations entraînées par les charrois.

En 1847, sollicitée pour contribuer à l’établissement d’un chemin d’Ecouis à Alizay, par Houville, Amfreville, Senneville, Flipou, Amfreville, Pîtres, le Manoir, Alizay, la municipalité répond que ce n’est pas mieux pour la commune que la grande route numéro 12 de Bourgtheroulde à Gournay (celle que l’on appelait route de Pont-de-l’Arche à Fleury en 1810), «plus utile est plus courte pour le trajet d’Alizay à Ecouis », et que donc elle considère qu’elle n’a pas à contribuer à son entretien.

On voit que la mise en place de routes suscitait déjà de nombreux débats et pouvait prendre beaucoup de temps, mais c'était aussi pour les communes un des postes de dépenses les plus importants.

La fouille d’un mètre cube de cailloux est payée 33 centimes de franc, son chargement en brouette 20 centimes, et son transport sur 30 mètres 10 centimes : même sans calculette, on peut s'apercevoir qu’il fallait travailler dur (un m3 de caillou pèse environ deux tonnes).

Insécurité

Le Manoir sur Seine de Bonaparte à Napoléon III
Les années de la Terreur, les troubles du Directoire, la famine, les guerres ont laissé un vide d’autorité dans lequel le brigandisme s’installe...

Le 28 vendémiaire 1800, ordre est donné au citoyen Bisson, capitaine de la garde nationale, de demander un nombre d'hommes suffisant pour monter la garde chaque jour et surtout la nuit.

Le 12 ventôse an IX, soit après l’attentat royaliste de la rue saint-Nicaise auquel Bonaparte n’avait échappé que de justesse, on reçoit une lettre du préfet « portant le signalement de quatre scélérats qui ont dirigé et exécuté l'attentat du 3 nivôse contre la personne du premier consul », et une relative aux brigands sur les routes qui attendent les malles et les voitures pour les piller.

Années perdues…

2 messidor an X, c’est la dernière date rédigée selon le calendrier révolutionnaire que nous trouvons dans les registres, avec un petit mystère : messidor an X, c'est juin 1802, or le registre reprend, sans interruption, le 1er janvier 1808, donc 6 années ont disparu… pendant lesquelles Napoléon s’est couronné empereur (2 décembre 1804), et Nicolas-Yves Pelletier a été nommé maire du Manoir (15 décembre 1807).

Par ailleurs, pendant les années qui suivent on trouvera surtout des faits divers, auparavant peu présents : les maires ont vu leur rôle réduit par Napoléon au maintien de l’ordre public.

Le Manoir réclame un curé

Le Manoir sur Seine de Bonaparte à Napoléon III
En 1809, le préfet demande la fermeture de l'église du Manoir, faute de prêtre, et rattache le Manoir à l'église de Pîtres, provoquant un tollé dans la population, qui accumule les arguments contre cette mesure : l’église de Pîtres à une demi lieue, elle est trop petite pour accueillir 400 âmes du Manoir –le chiffre paraît d’ailleurs un peu exagéré, même en comptant les nourrissons et les impotents-, la distance trop grande pour les enfants qui vont au catéchisme, et surtout en plein hiver. En conséquence de l'avis général du conseil et de la population il est décidé de proposer au préfet et à l'évêque de fournir un traitement annuel de 500 francs, un logement convenable et décent pour un ecclésiastique, d'entretenir l'édifice religieux, et de fournir les meubles et objets nécessaires au culte.
Le 15 avril, le conseil confirme les propos du 15 janvier, à savoir que les habitants du Manoir se sont rendus à l'église de Pîtres et « ont dû rester dehors dans la froidure de l'hiver à cause de la petitesse de l'église ». Ils demandent par lettre au préfet et à l'évêque l'autorisation de maintenir le culte au Manoir.

Puis on n’entendra plus parler du problème avant 1838, date à laquelle on comprend qu’une autre solution avait dû être trouvée : avoir recours aux services du curé d’Alizay, puisque à l’occasion d’une demande de paiement du logement du desservant adressée par la commune d’Alizay, le conseil proteste, avançant qu’il est « surpris par la demande d'Alizay qui n'avait jamais rien demandé, est riche, alors que le Manoir est pauvre, paie le desservant et a dû réparer l'église : on refuse « formellement ».

On décide par ailleurs ce jour-là que le mur du cimetière sera refait en « bizare*».

* une hypothèse, non confirmée, est qu’il s’agit d’un mélange de matériaux (bi- = deux)

Faits divers

En janvier 1808, on enregistre la déclaration de grossesse de Marie Catherine Depîtres.

Ce type de déclaration avait été rendu obligatoire pour les femmes non mariées par un édit d’Henri II, en 1556, pour éviter les avortements et les infanticides. Cette obligation était tombée en désuétude au XVIIIe siècle, et la Révolution et le Code civil y avaient mis définitivement fin, mais certaines femmes continuèrent à faire cette déclaration, qui permettait que le poids financier de l'éducation de leur enfant soit pris en charge par la collectivité lorsque le père ne voulait pas le reconnaître et qu'aucun candidat au mariage, et donc à la reconnaissance de paternité, ne se présentait.

Sorcellerie

En 1809, Jean-Louis Rivette, pêcheur, amène en mairie une "gabe", ou "gobe", "un poison qui pourrait faire périr tous les bestiaux". Il déclare l'avoir trouvé dans son jardin avec d'autres et sans en connaître les dangers, les avoir jetés sur le côté et enfouis. Il ajoute que la femme du nommé Loisel qui s'est disputée avec son époux un mois plus tôt lui a fait des menaces : « je suis partie pour faire un voyage qui te coûtera cher », c'était pour aller trouver son mari qui gardait les moutons sur la commune d’Ymare. Le procès-verbal est adressé au sous-préfet de Louviers.

Il sera classé sans suite, ce qui était sans doute très raisonnable, mais dommage pour nous...

Une haine qui dure

On trouve en 1816 le procès-verbal d’une rixe entre deux femmes, Marie-Lise Revert, fille de Pierre Revert, puis trois ans plus tard, en 1819, une plainte de Pierre Revert : « sa fille Marie Catherine a été agressée par Marie Lefebvre, sa voisine, qui lui a donné deux coups de manche à balai sur la figure... elle en a eu le visage ensanglanté... en la menaçant tôt ou tard qu'elle aurait sa mort.» Cette Marie-Catherine est la sœur de Marie-Lise étant déjà citée dans la rixe de 1816...

Révocation du garde-champêtre

Le 1er mai 1824, à la suite de plaintes des habitants contre Jean-Louis Leclerc, lui reprochant de ne pas garder propriétés et récoltes car il a trop d'occupations, entre autres aller à Rouen vendre des fruits...

1830 La monarchie de juillet

Le Manoir sur Seine de Bonaparte à Napoléon III
Charles X, qui croyait pouvoir en revenir à l’Ancien régime, est chassé à la suite de trois journées de barricades à Paris (les Trois glorieuses), et remplacé par Louis-Philippe, le « roi bourgeois ».

Garde nationale

Elle est théoriquement composée de tous les Français âgés de 20 à 60 ans mais la loi n'appelle au service ordinaire que ceux qui ont les moyens de supporter les frais d'habillement et d'armement. Aussi n’y trouve-t-on que des hommes aisés, ce qui lui donne son caractère de milice bourgeoise, rempart des propriétaires contre le désordre. Sa composition permet donc de repérer les notables de la commune.

Le 5 décembre 1830 on élit l'encadrement pour les communes d’Alizay et le Manoir : Louis Milliard est élu capitaine et Jacques Nicolas Milliard lieutenant. Puis en 1831 de nouvelles élections ont lieu pour le Manoir seul dont la garde est composée de 70 hommes* : Deshais Philippe est élu capitaine, Depîtres Jean-Baptiste, officier en retraite, lieutenant, Brunel Jean-Baptiste sous-lieutenant, Bisson Dominique Augustin sergent major.

* ce chiffre nous a paru élevé, mais il comporte le service de réserve. Le véritable service est appelé "ordinaire", et lui seul est effectif et composé des habitants les plus aisés.

            A noter que l’on trouve là les noms des futurs maires et adjoints.

Aux élections communales de 1831, le droit de vote venant d’être élargi par l’abaissement du cens de 300 à 200 francs, on ne trouve pourtant que 23 électeurs réunis pour élire les conseillers. Bisson Louis Dominique Pascal, cultivateur, Brunel Jean-Baptiste, marinier, et Depîtres Jean-Baptiste, cultivateur, arrivent en tête x-aequo avec 20 voix chacun, suivis par Bisson Louis Jacques, le maire en fonction, 17 voix, et Depîtres Jean-Pierre, son adjoint, 15 voix, comme Milliard Jean-Baptiste, cultivateur propriétaire, Deshaies Philippe Lambert, capitaine de la garde …. les autres conseillers sont un Bisson, un Leclerc, et un Deshaies, maçon. Il y a donc dans le conseil deux non-agriculteurs : un marinier et un maçon.

Ecole

Le 27 janvier 1834, on dresse l’état des indigents pour les écoles, conformément à la loi Guizot de 1833. Ils sont au nombre de 18.

La loi Guizot oblige chaque commune de plus de 500 habitants à ouvrir et à entretenir une école de garçons ; l’école n’est pas encore obligatoire, mais elle doit être gratuite pour les plus pauvres.

Puis on verra, conformément à la loi du 22 avril 1836, une institutrice qui vient présenter en mairie son brevet de capacité, brevet du deuxième degré délivré par le recteur de l'académie de Rouen..
Nous ne savons pas où se faisait la classe, car il faut attendre 1845 pour que soit mentionné l’achat d'un terrain pour l'école, près de l'église.

Un document intéressant: la liste des plus imposés en 1835

Bizet (Rouen) 925, veuve Martin (Manoir) 204, Levavasseur (Rouen) 161, veuve Depîtres Jacques (Manoir) 80, Tesson Jean-Pierre (Alizay) 67, Perrier Daniel (Rouen) 61, Leclerc Jean-Baptiste et Louis 55, Delaporte (Pont-de-l'Arche) 54, veuve Tesson Jean-Baptiste 47 Darcel (négociant à Rouen) 35.

Les trois quarts de la propriété sont donc aux mains de non-résidents, le principal changement apporté par la Révolution étant que les biens confisqués aux Caillot de Coqueréaumont, barons de Pont-Saint-Pierre, ont été rachetés par les Bizet, négociants de Rouen.

Faits divers, vols, violences

Le 6 juin 1832, une plainte est déposée par Jean-Baptiste Tesson, pour insultes faites à son épouse par Marie Leclerc, veuve Revert : «ayant vomi les imprécations ci-après détaillées avec les plus grands torts », ce qu'elle reconnaît. «Vu les regrets faits devant nous par ladite Leclerc, nous n'avons pu faire autrement que de la prendre en commisération […] malgré que les injures sont strictement audacieuses contre la susdite dame Tesson […] la veuve Revert a dit à dame Tesson qu'elle était une voleuse et qu'elle avait montré son cul à tous les meuniers et que son beau-père avait volé la commune». La veuve Revert a préféré payer les assignations et autres frais et être garantie des preuves qu'elle était apportée de subir (il faudrait sans doute comprendre : "d’épreuves qu’elle était à portée de subir", l'orthographe étant souvent approximative.)
1835 – disparition d'une femme de 63 ans, on présume « qu'elle a tombé à la rivière »
- interdiction de récoltes ou de pâture sur les champs privés, de cueillir des herbes dans les « ozrais » (oseraies) et sur les prairies artificielles : les habitants pauvres semblent avoir gardé les habitudes du temps des communaux

– 1837, plainte pour vol chez la veuve Modeste Tesson, préjudice environ 15 fr. en pièces de un franc d'argent, en demi francs et 10 liards, trois quarts de carte pour faire des cols de chemise. De lourds soupçons sur un dénommé Langlois dit Bourdet, marchand de harengs à Alizay
– plainte de Mlle Catherine Tesson (27 ans) servante chez Jean-Jacques Leclerc pour coups au visage par le sabot de la veuve Eugène Depîtres.
– 1843, plainte de Vincent Langlois, cultivateur, pour vol : porte forcée, ainsi qu’une armoire, 700 francs cachés dans les draps ont disparu, les voisins n'ont rien entendu
– vol avec effraction de 30 francs cachés dans l'armoire, chez Leclerc Élisabeth
– 1844, plainte de Maillard Augustin, conducteur du bateau-drague : de petits bateaux en fer servant à l'exploitation de la drague ont été coulés en coupant les cordages, «par une infâme malveillance »
– vol chez Monique Leclerc, veuve Guernier, sans effraction, de 80 francs dans un gobelet d'argent, et de monnaie soit 96 francs en tout.
1845
– veuve Leclerc : 294 francs, même procédure, pas de soupçons, mais le lendemain, l’argent a été rapporté «déposé sur le seuil de la porte de son étable à vache» et retrouvé en présence de témoins ….
– des vols de bois causent une altercation avec un habitant de Pîtres, arrêté par le berger de la ferme de l’Essart.

Le droit au suffrage

Le 24 mars 1834, le sieur Bisson Louis Dominique Pascal a déclaré céder à son fils Bisson Dominique Augustin la somme de 30 francs de ses revenus fonciers pour qu'il ait le droit d'être électeur censitaire de la commune.

Ceci rappelle que le suffrage est resté censitaire, réservé à ceux qui paient une somme minimale d’impôts : la France ne compte que 246 000 électeurs en 1847, pour environ 36 millions d’habitants.

Le conflit avec Pîtres

Le Manoir sur Seine de Bonaparte à Napoléon III
Le différend qui existe entre les deux communes n’est pas encore réglé. Ainsi en mai 1821 on trouve huit pages de délibération sur les frontières avec Pîtres et en 1835 des échanges de terrains ont lieu entre les deux communes, entérinés ou décidés par une lettre à en-tête de Louis-Philippe, signée par Adolphe Thiers, qui tranche provisoirement le conflit : la pointe Quenet n'est pas à Pîtres, les terrains en liseré vert sur le plan numéro 2 sont au Manoir...
Mais l’année suivante, à propos des bornages, l’affaire reprend, et on évoque à nouveau les actes de 1642 et de 1822, et en 1841 on procède encore à des délimitations.


Les terres

En 1836 on procède à un classement des terres et des tests faits sur trois propriétés, Levavasseur, veuve Martin et Jean-Baptiste Milliard, montrent une proportionnalité entre estimations et revenus réels. Le classement est donc approuvé.
L’insuffisance des revenus de la commune est signalée trois fois au préfet.

L’arrivée du chemin de fer, le pont

En 1841, à propos d’un projet de pont sur la Seine, on signale qu’il y a préjudice pour la commune, car le pont pourrait provoquer une embâcle de glace comme à Pont-de-l'Arche, et on demande qu’un chemin soit prévu sur ce pont.

En 1842, les friches de Saint-Martin (43 ha 39 ca) sont vendues à la compagnie de chemin de fer pour 12 francs l’hectare.

Communaux

En 1842 on met en location les communes pâtures « à condition que chaque locataire soit tenu de cultiver et ensemencer en bon ménager, en se conformant à l'usage du pays sans pouvoir y faire aucune détérioration »

Carrières

En 1843, l’autorisation est donnée d'ouvrir une carrière, pour «itirer du bloc».

Noyer

Le Manoir sur Seine de Bonaparte à Napoléon III - vente aux enchères d'un noyer
On vend aux enchères un noyer, « qui devra être arraché avec racines dans un délai d'un mois ». C’est Victor Eugène, sabotier, qui l’achète pour 25 francs.

Pauvres

En 1847 a lieu une réunion sur convocation du sous-préfet pour voter des ressources pour les pauvres : le Manoir déclare 12 pauvres, que « jamais ses indigents n'ont été mendier hors commune », qu’il est donc inutile de créer des ressources extraordinaires; La liste des ces 12 pauvres est dressée : elle comporte 8 femmes, dont 4 veuves. On leur affecte 100 francs.

En mars 1848, l'hospice de Pont-de-l'Arche réclame 151 francs pour le séjour de Forfait Désiré Amédée, de père et mère indigents, père infirme, fille épileptique, deux enfants chargés de famille. On lui répond : « Les ressources de la commune sont absorbées par l'indispensable, et sont en déficit. Les autorités n'ont pas été consultées pour l'entrée à l'hospice de cet individu qui est un ouvrier employé au chemin de fer, qui a reçu sa blessure sur la ligne et a été envoyé à l'hospice par M. le chef de la station dudit chemin de fer à Alizay », donc refus.

En mai 1848, « sous la présidence du citoyen maire » (la Révolution qui a lieu en février a chassé Louis-Philippe et remis au goût du jour le vocabulaire républicain), on fait lecture d'une circulaire du département de l'arrondissement, demandant de « subvenir le plus promptement possible à la subsistance de la classe ouvrière partout où les travaux habituels seraient suspendus et secourir à domicile les indigents et les ouvriers invalides afin d'ôter tout prétexte à la mendicité et au vagabondage »
Le Manoir sur Seine de Bonaparte à Napoléon III
On prévoit des travaux de terrassement pour occuper les ouvriers sans travail*, on procède à un recensement : 20 personnes valides et 3 âgées ou malades. Le salaire sera de un franc par jour et 90 centimes par mètre cube de caillou. Sur les 942 francs placés au Trésor, 400 seront dédiés aux secours.

* C'était la solution que le gouvernement de la IIème république avait trouvée pour régler le problème du chômage : organiser de grands chantiers de terrassement : voirie, urbanisme, etc. capables de mobiliser beaucoup de main-d'œuvre. Il lui manqua surtout de quoi payer les salaires, ce qui aboutit à l'insurrection de juin et à la rupture entre les ouvriers et la République.

Les traces des changements opérés au niveau national sont peu nombreuses, sauf peut-être l’arrivée en tête aux élections du 30 juillet 1848 d’un homme nouveau, Rousselin Célestin, suivi des « habituels habitués ». Seront néanmoins retenus Bisson Dominique, maire, et Brunel Jean-Baptiste, adjoint.

Presbytère

En 1851, un projet de presbytère est estimé à 420 francs pour le terrain et 8000 francs de travaux.

Une souscription volontaire de 600 francs des habitants est alors prévue, accompagnée d’un emprunt qui sera remboursé par un impôt extraordinaire de 20 centimes par franc.

Serments

Ils changent au gré des régimes...


mai 1852 : « je jure obéissance à la Constitution, fidélité au Président »
octobre 1852 «... au Président et à la Constitution » l’ordre est inversé...
février 1853 : « obéissance à la Constitution et fidélité à l'Empereur »

Le conseil y ajoute une adresse à l’Empereur à l'occasion de son mariage avec Eugénie de Montijo :
Eugénie de Montijo

« Sire, le bonheur, la satisfaction et la joie que nous éprouvons en voyant nos vœux sympathiques si bien réalisés par l'union solennelle que vous venez d'accomplir, vous promettez au pays une descendance directe destinée à soutenir, à perpétuer la force et la gloire de cette couronne qu'ont relevé la volonté de Dieu et la reconnaissance nationale.
Vive l'Empereur, vive l'impératrice !»

... ce qui est beaucoup plus respectueux que l'épigramme qui circule alors anonymement dans Paris :
Montijo, plus belle que sage
De l’Empereur comble les vœux.
Ce soir, s’il trouve un pucelage            
C’est que la belle en avait deux !


Annexe 1 - Les richesses d'une veuve en 1800.

Le Manoir sur Seine de Bonaparte à Napoléon III - Héritage de Marie-France Tesson
Le 6 messidor an VIII, soit le 25 juin 1800, on établit, à la suite du décès de Marie-France Tesson, veuve Hébert, un état de ce qu'elle laisse à ses héritiers, François Hébert, présent lors de l'inventaire, et Jean-Baptiste Hébert, absent car défenseur de la patrie.

Ces états de succession se trouvent en général dans les archives notariales, mais celui-ci se trouvait glissé dans le registre des délibérations du conseil municipal du Manoir.

On y détaille d'abord les instruments de fer, servant au feu : une crémaillère, un vieux gril, un chenet, un bout de pelle à feu, une pincette, et un crémaillon.
Le Manoir sur Seine de Bonaparte à Napoléon III - Héritage de Marie-France Tesson
Viennent ensuite trois vieilles marmites, dont deux sans couvercle, une chaudière de fer, une d’airain, une brochette à rôtir
La vaisselle est très modeste : trois plats, six assiettes, sept cuillères (on notera l'absence de fourchettes) et deux bouteilles de verre : elles ont donc suffisamment de valeur pour qu’il vaille la peine de les noter.
On note aussi un très petit miroir, puis le mobilier, qui se compose de deux chaises, une table et un banc, trois coffres, contenant une vieille chemise, deux bonnets, trois jupons, un bois de lit, avec paillasse, oreiller et une couverture. S’y ajoutent une balance de bois, une force à tondre les moutons. Un rouet se trouve au grenier : il nous rappelle que les habitants pauvres du Manoir n'ont plus de travail à domicile depuis que les drapiers de Darnétal ont cessé de leur en envoyer, s’étant équipés de machines à filer mues par la force de l’eau, comme en Angleterre.

Annexe 2 - Une déclaration de grossesse

Le Manoir sur Seine de Bonaparte à Napoléon III - déclaration de grossesse
«... quelle ma déclarée destre en saintes de viron six mois et demy... "les problèmes des Français et de l'orthographe ne datent pas d'aujourd'hui.

Sources :


Archives municipales du Manoir sur Seine, registres des conseils municipaux   


Michel Bienvenu

Jacques Sorel