Affichage des articles dont le libellé est 3ème République. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est 3ème République. Afficher tous les articles

1 octobre 2017

Le Manoir du Second Empire à 1914

Le Manoir Pont de chemin de fer sur la Seine

LE MANOIR DU SECOND EMPIRE A LA GUERRE 14-18
à travers les registres du Conseil Municipal 1853-1914



Nous reprenons les registres de délibération du conseil municipal en 1853, au moment où Louis Napoléon Bonaparte vient de se proclamer empereur, devenant ainsi Napoléon III et inaugurant le Second empire.
Louis Napoléon Bonaparte Napoléon III
Le Manoir sera décrit ainsi par Charpillon et Caresme, dans leur Dictionnaire historique de toutes les communes du département de l’Eure (Delcroix, Les Andelys, 1868) : 
- surface des terres 239 hectares.
- population : 346 habitants.
- école à Pîtres.
- 3 débits de boissons.
- 2 permis de chasse.
- agriculture : céréales, plantes sarclées
- industrie. – néant. 

Bref, une commune pauvre, qui n'a pas d'école, et même plus de curé. On assiste donc à un déclin certain tout au long du siècle, situation qui ne se trouvera modifiée que par l'arrivée de l'usine de Pompey en 1917.

Les maires : Bisson, Brunel, Roze, Milliard

De 1826 à 1901, les Bisson se succèdent à la mairie : Louis Jean, Louis Dominique, puis Dominique Augustin, qui reste maire jusqu'à sa démission en 1874, laissant la place à son adjoint Brunel, pour 10 ans, avant qu'en 1884, un Bisson dit aîné ne reprenne le flambeau jusqu'à sa démission en 1901.

Ils ne font pourtant pas partie des vieilles fortunes du Manoir. Le premier Bisson que nous ayons repéré, Jacques, arrivait en quatrième position en 1790 sur le registre des impôts, inscrit comme fermier de la veuve Levavasseur, et nous ne trouvons aucune trace de Bisson sur le registre des vingtièmes (impôt sur les revenus) de 1760.

Sans faire partie des plus forts imposés, les Brunel, Roze, Milliard, sont propriétaires, rentiers ou cultivateurs aisés.
           

Début d'opposition

Le conseil municipal du Manoir est généralement respectueux du gouvernement en place. En 1859, il adresse à Sa Majesté l'Empereur des Français tous ses vœux à l'occasion de la paix : « bonheur, satisfaction et joies… pour l'heureux retour en France, après avoir été exposé à de plus grands dangers…. glorieuse paix ». Il s'agit bien sûr d'une référence aux batailles de Magenta et Solférino qui, après la Crimée, marquent les succès de la politique extérieure de Napoléon III.
Napoléon III à la bataille de Solférino, par Meissonier, 1864
Napoléon III à la bataille de Solférino, par Meissonier, 1864

Cependant, aux élections municipales de 1865, Bisson reste certes en tête mais est suivi de près par Milliard et deux nouveaux venus, qui démissionnent sitôt élus. Le préfet consulté sur l'attitude à tenir répond « il n'y a pas à se préoccuper de l'acceptation ou du refus de ces Messieurs... » Il y aura donc huit conseillers municipaux au lieu de dix le jour de l'installation et de la prestation de serment : « obéissance à la Constitution et fidélité à l'Empereur ". Serment que les démissionnaires n'ont donc pas voulu prononcer … On sait que depuis 1863 le nombre d'opposants à l'Empire a triplé, marquant un succès des Républicains et des Monarchistes. La suite montre que Milliard était plutôt à classer parmi les monarchistes.

En septembre 70, la défaite de Sedan devant la Prusse et la captivité de l'empereur entraînent la chute de l'Empire et la proclamation de la République, et en octobre le Préfet délégué par le Gouvernement de la Défense nationale nomme une commission administrative pour exercer provisoirement les fonctions municipales à la place de Bisson qui venait d'être réélu, mais les trois membres de cette commission restent Bisson, Brunel et Grenier, qui avaient pourtant naguère prêté serment à l'Empereur, et qui seront réélus en avril 1871.

Un peu de ménage chez Monsieur le maire

En mai 1874, le maire estime que "depuis plus de 30 ans que les pièces et archives de la mairie du Manoir sont déposées dans les appartements qu'il habite, à défaut de maison commune pour les recevoir, il ne peut supporter plus longtemps cet état de choses", et demande que l'on cherche une location, assez vite trouvée puisqu'en juin, on vote 80 francs de loyer pour la maison commune.

Il démissionne deux mois après pour laisser la place à Brunel Jean-Baptiste fils*, jusqu'en 1884, date à laquelle c'est un autre Bisson, dit aîné, qui reprend le flambeau, avec Gustave Roze comme adjoint.

En 1885 on achète, pour 50,55 francs, un buste de la République, modèle Doriot. C'est un choix modéré. Il y a en effet deux grands types de Marianne : révolutionnaire, avec le bonnet phrygien, et souvent un sein découvert, ou plus sage avec la couronne, parfois surmontée de l'étoile, symbole des Lumières, dont fait partie la Marianne de Théodore Doriot. 
En 1871, Thiers avait interdit la représentation du bonnet révolutionnaire, emblème séditieux, mais il réapparaît en 1879. 
En 1896 Bisson Jean-Baptiste Augustin, conseiller général, rentier, 37 ans (c'est tout jeune), est élu maire, Roze restant adjoint. Il démissionnera en 1901, laissant la place à Roze qui aura pour adjoint Alexandre Milliard, qui lui-même prend sa place en 1904. En 1912, il faut trois tours à Milliard pour l'emporter sur Bisson Jean-Baptiste Augustin devenu Bisson aîné.

Crise municipale

Il n'est pas souvent facile de repérer à quoi correspondent les changements à la tête de la municipalité. Il faut un conflit entre l'instituteur et municipalité, dont nous ne trouvons aucune trace dans le registre, mais aux Archives départementales de l'Eure, pour que l'Inspecteur de l'instruction primaire nous donne quelques pistes en 1907 : "M. le maire du Manoir, réactionnaire avéré" (il s'agit alors d'Alexandre Milliard) et plus loin : "tous les Républicains du canton de Pont de l'Arche et en particulier M. Brunel, ancien maire". Comme nous l'avions pressenti, il y a bien au Manoir une vie politique, scandée par le débat entre Républicains et opposants" "réactionnaires", terme qui en général désignait les Monarchistes ou les Bonapartistes, et les positions de Milliard en 1865 indiquent qu'il se situait dans le camp monarchiste.

A la session de juin 1911, il n'y a que quatre présents : Milliard, Revert, Guernier, Grenier (sans aucun doute ses partisans) et en 1912, on refuse le budget présenté par le maire car "des crédits ont été annulés bien que d'une extrême urgence" (porte de la cave de l'institutrice, réparation des tables de l'école, remplacement de plusieurs fruitiers dans le jardin de l'école, réfection des berges de la Seine) et on vote 30 francs supplémentaires pour les livres de prix, cinq francs pour la mutualité scolaire. On voit donc que l'école n'était pas la préoccupation de Milliard….

En août, on reproche au maire qui a « oublié » de réunir les membres du conseil, d'avoir encaissé sur son compte 13,80 francs. Il les a restitués, mais reçoit un blâme avant que le compte administratif ne soit adopté.


Le curé, le presbytère

Depuis 1809, le Manoir n'a plus de curé, et a protesté contre l'obligation qui lui était faite d'aller à la messe à Pîtres, puis a obtenu une possibilité de culte au Manoir avec comme desservant le curé d'Alizay. En 1851, on lance un projet de construction de presbytère.
Le Manoir Presbytère
En décembre 1853, la municipalité autorise l'acquisition d'un terrain pour y construire un presbytère et vote pour ce faire à l'unanimité une imposition extraordinaire.

En 1878 l'abbé Degenetais, précédemment curé à Forêt-la-folie est nommé curé du Manoir et on s'inquiète donc des réparations urgentes du presbytère, qui seront payées avec les droits versés "par les étrangers à la commune qui relèvent du sable dans la carrière".

Puis en 1881*, restrictions de crédit au clergé : la préfecture supprime ses subventions au traitement du desservant, 200 francs, la réparation de l'église, 150 francs, du presbytère, 200 francs, qui devront être pris en charge par la fabrique**. La commune, considérant que la trésorerie de la fabrique est insuffisante pour supporter les charges va s'en acquitter tout en demandant le rétablissement des subventions.
* Jules Ferry, alors président de Conseil, mène une politique de laïcisation de l'enseignement, qui lui vaut chez ses adversaires le surnom de "Ferry sans Dieu"
** Une fabrique est l'association de paroissiens qui gère la trésorerie d'une paroisse

 Conflit avec le curé de Pîtres

En juin 1884, le Manoir n'a plus de curé, et c'est celui de Pîtres, l'abbé Vaurabourg***, qui assure le culte, mais les rapports sont tendus : le conseil "regrette que l'attitude hostile du desservant à l'égard des paroissiens l'oblige à supprimer à partir du 1er juillet prochain la subvention traditionnelle et prend l'engagement de rétablir dans la suite la susdite subvention au desservant auquel incombera le devoir de rétablir les anciennes relations amicales et courtoise entre l'église et les paroissiens."

***Adolphe Stanislas Vaurabourg est curé de Pîtres de 1869 à 1894. Particulièrement actif, il collabore aux sociétés savantes, écrit une brochure sur Pîtres, prévoit la reconstruction complète de l’église, et entreprend la construction d’une usine sur l’Andelle, projet inachevé. Voir dans notre bulletin n°1 Le trou du curé

Est-ce l'abbé Vaurabourg, nommé desservant au Manoir, qui a déclaré la guerre ? Un état du presbytère dressé en décembre 1884 montre qu'on est en situation de conflit : l'abbé, très précis, il y met largement en avant les aspects négatifs (avaries, manque ceci cela, etc.) qui sont même soulignés dans le texte.

En 1899 l’évêque est prêt à nommer un prêtre âgé (en fait à la retraite) au Manoir, le curé de Pîtres conservant l'administration et les services religieux, mais le conseil émet un avis négatif, considérant que cela reviendrait trop cher pour le service rendu et que « le vénérable curé qui a bien voulu donner la préférence à la commune du Manoir n'aurait pas près de la population l'accueil sympathique sur lequel il désire pouvoir compter... " (jolie litote?)

En 1900, on refuse le crédit de 100 francs pour le transport du curé tant que l'on ne s'entend pas sur le jour de la première communion. (on comprend donc que les frais de route de Pîtres au Manoir sont habituellement payés, et que le curé fait passer le Manoir après Pîtres quand il s'agit des dates de cérémonies).

En 1908, une somme de 55 francs versée à la veuve Depîtres pour le transport du desservant au premier trimestre 1906 semble indiquer que l'on s'est entendu sur 220 francs annuels. C'est plus que le salaire du garde-champêtre.

Chemins, routes ...

Ce sont toujours les centimes additionnels qui paient la réparation des chemins, s'ajoutant en général à une journée de prestations en nature. Les trois chemins les plus fréquemment cités sont celui d’Alizay au Manoir, du Manoir à Pîtres, le chemin de la haie Adam, et le chemin des haies de Pîtres.

Régulièrement on rappelle les tarifs en vigueur pour la réfection des chemins : ainsi la fouille d'un mètre cube de terre est payé 30 centimes, le transport sur 30 m à la brouette d'un mètre cube de terre ou de cailloux 10 centimes. Ces tarifs n'ont pas évolué au cours du siècle : ce n'est qu'après la guerre 14-18 que l'on connaîtra l'inflation.

On prend une série de mesures pour mettre fin au désordre qui semble régner dans la carrière communale d'extraction, dont on finira par interdire l'accès aux non-habitants de la commune.

En 1866, le conseil refuse de payer pour le chemin n° 58 d’Houville à Alizay, -qui devrait être considéré plutôt comme d’Houville à Pîtres-. Que révèle cette mauvaise humeur ? Plutôt que le mauvais état du chemin de Pîtres, au Manoir, surtout le fait que les habitants du Manoir se sentent peu attirés vers les plateaux du Vexin, ce qui est moins le cas pour Pîtres.

En 1885 le conseil s'oppose au projet de Pîtres qui veut supprimer une partie du chemin rural numéro 28, dit du Manoir, cette protestation se fondant sur le fait que ce chemin est la continuation directe de celui qui part de la mairie du Manoir vers le Taillis, et il en appelle "à l'administration supérieure".

En 1896, le conseil approuve le placement en chemin de grandes communication de la route départementale, évoquant le fait que le Manoir n'est traversé que par quelques centaines de mètres de cette route départementale, loin des habitations

En 1897, le bac du passage d'eau des Damps doit être remplacé, le coût de l'opération est de 1800 francs et le préfet demande combien le Manoir est prêt à mettre. Réponse : ce bac n'a aucun intérêt pour le Manoir et ne dessert que Léry et Poses, donc rien, (ce qui montre le peu d’importance de cette rive avant la construction de Val de Reuil).

            …et chemin de fer


Chemin de fer Le Manoir
Le projet de voie directe de Rouen à Orléans a été remis en cause au profit de liaisons locales, et en 1867 s'ouvre l'enquête sur le chemin de fer de Gisors à Pont de l'arche. La commune proteste car il va couper quatre chemins et porter ainsi un « préjudice considérable aux cultures », et refuse un projet de chemin latéral qui rallonge les parcours.

Les conflits de voisinage avec Pîtres reprennent : Pîtres demande le déport de 300 m d'un passage à niveau pour le chemin de la Salle au port de Poses, pour accéder aux terres des marais. Le conseil refuse car cela « porterait préjudice aux terres de Varennes » et « serait éternellement regrettable pour le coup d'œil aussi blessant, d'un va-et-vient en sens contraire aussi bref à l'entrée d'une commune sur un chemin très fréquenté généralement." La syntaxe est obscure, mais on voit le sens général, cette phrase est intéressante car il est rare à l'époque de voir évoquer la dégradation des paysages.

En février 1875 la carrière étant épuisée, le conseil demande l'autorisation d'utiliser la redoute faite pendant la guerre pour défendre le passage du pont de chemin de fer sur la Seine à l'ouest de la commune, «qui se révèle inutile et même nuisible car elle réduit le chemin de Pont de l'Arche, empêche la clôture de la ligne »", et signale qu'un enfant est mort écrasé sur la voie.

A partir de 1912, il s'agira pour la commune d'obtenir une halte sur la voie de chemin de fer, et de s'opposer à la construction d'une deuxième ligne qui aurait permis de diriger des trains vers Paris sans rebroussement en gare de Pont-de-l'Arche. La halte est refusée car prévue à Pîtres. Voir en annexe la tentative du maire, signalant les inconvénients de la ligne pour la commune. Une dernière demande plutôt modeste : payer le tarif de troisième classe sans supplément en venant de Paris n'aura pas plus de succès.

 Assistance aux indigents

En 1854, on recensait huit indigents, deux hommes et six femmes. Au préfet qui demande la création d'une société de secours mutuel, le conseil répond : "(elle) ne pourra réussir dans la commune du Manoir, attendu que l'on ne pourrait arriver à établir une fondation qui puisse remplir le but de la mission". Néanmoins 300 francs, pris sur les fonds de l'instruction primaire. seront destinés à créer des travaux pour les sans-emploi.

Les enfants scolarisés dans l'école publique le sont, nous l'avons dit, à Pîtres. On sait qu'à l'époque la scolarisation n'est ni obligatoire ni gratuite. Il y a au Manoir un instituteur dans l'école libre, qui accepte aussi les filles, pour lesquelles sa femme donne des cours de couture.

Les élèves paient directement l'instituteur, et la commune paie la scolarisation des indigents : on en trouve six en 1860. Ce chiffre évoluera au fil des années entre six et huit, avec souvent plus de la moitié des enfants provenant d'une même famille (ou du moins portant le même nom).

Quelques notes glanées dans le registre : 
- en 1875 augmentation de 12 francs par an jusqu'en 1881 pour l'extinction de la mendicité.
- en 1880 le nombre de ménages nécessiteux est évalué à six.
- en août 1884, J-B Brunel donne de ses propres deniers cent bourrées pour les pauvres.

La commune prend aussi en charge les frais de ses habitants envoyés à l'extérieur : 100 francs pour une indigente de plus de 70 ans envoyée chez les petites sœurs des pauvres à Évreux, 2,50 francs par jour pour une jeune fille placée à Rouen à l'hospice général pour traitement spécial de l'hystérie, mais la commune n'accepte de prendre charge ce traitement que pour un mois, cette somme étant prise sur la part des pauvres dans les concessions du cimetière, la subvention départementale habituelle devant être les 2/5èmes du total. Elle votera ensuite un deuxième et dernier secours de 30 francs pour 20 jours de traitement supplémentaire, en mentionnant qu'il s'agit d'un « sacrifice extraordinaire » et en faisant remarquer qu'il ne tiendra qu’à cette fille de pouvoir continuer son traitement « sans qu'il en coûte un sou à la commune » si elle travaillait « à côté de l'hospice où les malades vont prendre chaque jour moyennant une faible rétribution les douches qui constituent une le remède spécial en la circonstance ».

Le nombre d'indigents semble baisser vers la fin du siècle : il n'en reste que 3 ou 4.

En 1905, en application d'une loi sur l'assistance obligatoire aux vieillards infirmes ou invalides, on estime à 15 francs l'allocation mensuelle calculée sur le nécessaire : 9 pour l'alimentation, 1 pour les vêtements, 3 pour le logement, 2 pour le chauffage. Même si ces sommes peuvent être considérées comme des minima, elle donne une précieuse indication sur le coût de la vie à cette époque. Notons au passage que l'on considère que l'alimentation revient plus cher que l'habitation, ce qui serait aujourd'hui l'inverse.


La guerre de 1870. Réquisitions.

En août 1870, on procède au recensement de la garde nationale sédentaire et on inscrit 62 noms pour le service ordinaire : depuis juillet la France est en guerre. En septembre, 38 gardes nationaux procèdent dans la salle de la mairie à l'élection de leurs chefs : Blondel Célestin Napoléon comme lieutenant et comme sous-lieutenant Brunel Jean-Baptiste fils (tous deux sont conseillers municipaux).

En décembre, on trouve des pages de tableaux de réquisitions faites par les Prussiens : si la commune a été largement touchée par l'occupation prussienne, c'est qu'il y avait un poste de garde au niveau du pont.
Le Manoir Pont de chemin de fer sur la Seine
Quand on réclame de l'argent à la commune, afin de donner de l'ouvrage aux ouvriers sans travail et des secours aux indigents, le conseil répond en invoquant « la charge écrasante pour la commune, déjà grevée de réquisitions énormes et [par l’] occupation permanente de Prussiens à entretenir chez nous jour et nuit », et demande donc une autorisation pour détourner de leur affectation primitive des sommes déjà affectées : on prend ainsi 100 francs sur le budget de réparation de l'église, 100 francs sur celui de l'achat d'un drapeau, 150 francs sur la réparation du presbytère et on prévoit de prendre sur la réparation des chemins vicinaux.

En 1871, on trouve pour la première fois mention des Allemands et non plus des Prussiens (qui étaient d'ailleurs plutôt Saxons ou Bavarois). Au passage, une charmante formule qui évoque "leur séjour dans nos contrées".

En avril, pour régler les dépenses de mobilisation, on prévoit un seul paiement plutôt que par emprunt, en prélevant 348 francs. sur les 1450 francs. affectés à l'instruction primaire, 300 francs sur les réparations de l'église, et 300 francs sur l'achat d'un terrain pour une place communale. Ces sommes permettront de payer le contingent de la commune dans les dépenses d'habillement, d'équipements, d'armements et de soldes des gardes nationaux mobilisés.

Les indemnisations

Dès octobre 1871, on reçoit des pouvoirs publics de quoi pourvoir à une première indemnisation des réquisitions prussiennes, de 1039,95 francs, sur les 6933 francs de pertes admises par l'administration, et on commence le versement par les plus nécessiteux.

En 1872 a lieu une révision des réclamations faites par ceux qui ont subi pillage, vols et dégâts durant la guerre. Les sommes sont en général revues à la baisse, mais une moitié est conservée telle quelle, le total passe de 3169 fr. à 2730. Il ne semble donc pas qu'il y ait eu de trop fortes surestimations.

On reçoit 590 francs d'indemnités pour les personnes qui ont logé et nourri les soldats et chevaux allemands du 3 au 11 mars 1871, moins 56,80 francs pour les frais d'encaissement et les timbres… et on décide que le remboursement se fera au « marc le franc* de la charge subie » si le total à rembourser est supérieur. En janvier 1875 le bilan est fait : 57 habitants ont logé 415 soldats et 121 chevaux. Ils recevront un franc par homme ou par cheval (on notera qu’il est aussi coûteux de nourrir un cheval qu'un homme).

* Quand on sait que l'on ne pourra pas tout rembourser, on calcule la somme globale et rembourse le pourcentage du montant de la créance en rapport à cette somme 

Cimetière

En 1878 les héritiers Brunel donnent 13 ares, soit 1300 m², à la commune pour l'agrandissement du cimetière (ce qui nous apprend le décès de Brunel père, dont le nouveau maire est le fils). Le conseil n'accepte que si les frais d'acte sont à la charge des donataires, puis accepte la donation contre une concession perpétuelle "après avoir mûrement réfléchi", formule qui est ensuite rayée..., et en appelle à la générosité de la préfecture pour ledit agrandissement. Nous ne savons pourquoi cette donation suscite si peu d'enthousiasme...

En juin, on échange la pièce donnée par la famille Brunel contre une autre possédée par Madame de Saint-Ouen de la Heuze (alliée aux Bizet et aux Coqueréaumont). On prévoit un crédit de 2000 francs pour la construction d'un mur, puis, par manque de crédits sans doute, on décide qu'un "treillage mécanique en chêne (sic) à bon marché" fera la clôture du cimetière.

En 1882 on fixe les prix au mètre carré des concessions (pour une tombe ordinaire ce prix doit être multiplié par deux) : perpétuelle, 75 francs; 30 ans, 25 francs; et temporaire 15 francs. Un paragraphe qui déclare que "si l'administration gouvernementale le décide, les propriétaires de concessions seront dépossédés sans indemnité, et les tombes sans concession devront être détruites par les familles ou à leurs frais" est barré et déclaré " annulé par le préfecture ". C'est peut-être la raison pour laquelle on augmente les prix des concessions qui passent respectivement à 100, 30, et 15 francs (prix maintenu peut-être par souci démocratique).
Le maire avance à la commune 155 francs pour clore le cimetière en haie vive : on serre les cordons de la bourse. L'année suivante, on vote 50 francs pour la construction d'un calvaire.

Pompes funèbres

Elle sont l'objet d'un discours, entièrement retranscrit sur le registre, de l'ancien maire Bisson aîné, qui monte à l'assaut en novembre 1912 contre Milliard qui vient de remporter l'élection en mai.

"La confrérie de charité**, qui pendant de longues années avait assuré à la satisfaction de tous, le service des pompes funèbres est disparue depuis bientôt dix ans sans avoir, avant sa dissolution, cherché à se constituer en association légale. Le conseil municipal, antérieurement à 1911, n'ayant pas été saisi de la question, n'a pu accorder à qui que ce soit l'autorisation stipulée par les lois circulaires sur le monopole des pompes funèbres. (ce qui dédouane l'orateur)
... ceux d'entre vous, Messieurs, qui ont eu l'honneur de poser une première fois cette question devant le conseil, depuis les élections municipales dernières se sont heurtés immédiatement à une résistance opiniâtre qui leur a révélé plus clairement qu'aucun autre argument n'aurait pu le faire, la nécessité absolue de poser un peu de lumière dans les obscurités de la situation.

Nos délibérations sont là pour rappeler les phases par lesquelles a dû passer cette question pourtant si simple, et justifier une fois de plus cette vieille maxime « qu’aux grands mots de grands remèdes sont indispensables ». Il n'a pas fallu moins en effet que le refus répété du vote du budget pour qu'aujourd'hui nous puissions examiner, discuter et régler cette affaire. […]

Votre commission m'a demandé de vouloir bien me charger d'étudier et préparer un projet de ces statuts […] Des raisons personnelles que la plupart d'entre vous connaissent m’auraient autorisé à refuser de fournir ainsi un travail relativement long, et tout à fait spécial, au lieu et place de l'administration municipale dont c'était plutôt le rôle, mais en apportant tout mon concours à cette œuvre, mon acceptation, donnait le précieux avantage de pouvoir librement et bien en face exposer nos propositions […] "
** La confrérie de charité, chargée principalement d'assurer les inhumations, aurait effectivement dû se déclarer association depuis la loi de 1901.

Suivent les statuts de l'Association des frères de charité du Manoir sur Seine qui obtiendrait la concession du monopole du service des pompes funèbres.

On prévoit trois classes d'inhumation, de quatre francs par porteur en première classe, à 2,50 francs en troisième classe pour les indigents, dont le "surplus mis en réserve" servira à "acquitter les frais d'inhumation des membres actuels ou à venir de l'association qui compteront au jour de leur décès cinq années de service"

Cette concession est consentie et acceptée pour une durée de cinq années moyennant une redevance annuelle de 500 francs que l'association s'engage à payer le 1er novembre de chaque année.

Budget

Le total du budget de la commune reste modeste, en 1880 par exemple il se monte à 5407 francs.

Les baux des biens communaux nous apprennent qu'ils sont constitués de 16 parcelles allant de 50 à 78 ares : surfaces modestes donc, loués environ 32 francs l'hectare.

En 1883, on voit apparaître un nouveau poste : 380 francs pour un cantonnier.

En 1885, la commune, toujours en mal d'argent emprunte auprès de Joseph Frétigny, entrepreneur de transports par eau résidant à l'île Lacroix (c'est une famille de mariniers originaires de Pîtres) qui prête 6000 francs à rembourser en 15 annuités de 500 francs, offre plus avantageuse que celle de la Caisse de Dépôt (effectivement le calcul le montre).

Calomnie

L'hiver 85-86 voit une série de vols et la démission d'un conseiller municipal, et on voit le lien entre les deux faits, dans une formulation mystérieuse du registre des délibérations : "considérant que des soupçons diffamatoires ont été portés sur des innocents de la commune et jusque dans l'administration elle-même par d’aucunes personnes qui n'ont pas pu être maîtres de leur sang-froid et par d’autres dont la spécialité et la satisfaction personnelle est de faire le plus de mal possible à leur prochain à l’aide de la médisance la plus vive et la plus basse, considérant qu'il y a lieu de rendre à chacun ce qui lui appartient et d'en informer les habitants, décide d'inscrire au registre la lettre de M. le procureur …. qui établit sans équivoque l'identité du coupable (qui n'a rien à voir avec le conseiller), XXX Alphonse Théodore…." et effectivement ce rapport qui énumère le vol de lapins, cidre, lard, pommes de terre, etc. classe sans suite l'affaire car le coupable « ne paraît pas jouir de la plénitude de ses facultés intellectuelles ".

Règlements de comptes ?

En novembre 1889, demande d'explications à Brunel, ancien maire, "pour le mauvais état des terres qu'il loue à la commune qui sont en friche et non pas en jachère". Le conseil « tient compte des dix ans pendant lesquels il a exercé les fonctions de maire et de la perte de temps que cela a pu entraîner en particulier lors de la construction de la mairie école. Il ne sera donc pas tenu de fumer et d'ensemencer, malgré le cahier des charges, mais devra labourer avant janvier 1890 et laisser ensuite la terre libre pour le prochain locataire ».

Alcool

En 1905, le maire demande de fixer un endroit commun pour distiller, mais le conseil s'y oppose, estimant que cela causerait du dérangement.

En 1907, une circulaire du préfet rappelle la loi du 23/11/73 et du 17/7/80 sur les débits de boissons proches des écoles. Le conseil déclare qu'effectivement il n'y a jamais eu d'arrêté sur les deux débits et qu'il n'y a pas lieu d'en prendre car ils sont loin des écoles, du cimetière, ou de l'église, et ajoute qu'il "déplore comme tous les bons citoyens les funestes effets de l'alcoolisme dont les ravages augmentent sans cesse... [et demande] des mesures urgentes à prendre en haut lieu pour combattre ce fléau, en premier lieu l'interdiction de la fabrique et de la vente de l’absinthe." Voilà qui tombe bien, puisqu'on ne produit que de la goutte !

Annexes

Interventions de Bisson aîné contre une deuxième ligne de chemin de fer (et contre Milliard…)


1912 

Ce texte est intéressant car il mentionne la possibilité d'une activité touristique pour la commune
Il n'est pas douteux qu'examinée de près, cette situation n'obtienne une légitime compensation aux désastreuses conséquences de l'exécution de ce raccordement. Les chemins de communication, sauf un, seront en effet coupés, la plupart pour la seconde fois, puisqu'ils le sont déjà par la ligne existante, la ligne nouvelle devrait aussi former une sorte de rempart fortifié qui ne pourra manquer de détourner à l'avenir le passage de tous les touristes qui auraient pour habitude ou qui auraient pu la prendre à l'avenir, de venir profiter de la situation exceptionnelle de la commune sur les bords de la Seine et à faire profiter pour ces mouvements d'affaires de plus sont plus importants, le développement de la commune. La compensation tout indiquée et qu'on ne pourrait difficilement refuser à une commune aussi gravement atteinte dans sa prospérité serait la création de la halte demandée …

1913  

Nous croirions mes amis et moi, manquer à notre devoir de représentants consciencieux et indépendants en ne nous faisant pas ici les interprètes fidèles de l'émotion profonde qui s'est emparée de nos concitoyens lorsqu'ils ont appris qu'une nouvelle voie ferrée allait mutiler les restes demeurés intacts de notre territoire....
           
À aucune époque de notre histoire communale nous n'avons été ainsi placés sans défense ni renseignements en face d’une éventualité aussi redoutable. (est visé ici Milliard, le nouveau maire)

Les responsabilités sont engagées à l'heure actuelle, nous entendons, nous, dégager la nôtre. C'est dans cette mairie, qu'en faisant relever les parcelles des terrains nécessaires, l'administration des chemins de fer a posé les bases du projet. C'est dans cette même salle qu’à la date du 20 mars dernier, plusieurs d'entre nous ont insisté auprès de M. le maire, pour qu'il s'informe des clauses et conditions essentielles du projet, et qu'il les soumette d'urgence au conseil municipal afin que cette assemblée puisse prendre, avant la clôture de l'enquête, toute décision qu'elle jugerait utile et nécessaire. Cet avertissement est resté sans effet, le conseil n'a pas été convoqué, rien n'a été fait, et l'enquête est close.
L'opinion publique ne nous pardonnerait pas de couvrir par notre silence cette indifférence inexplicable. Nous demandons donc au conseil municipal de vouloir bien avec nous, blâmer cette attitude, en exprimant le très vif regret que rien n'ait été tenté pour réserver l'avenir.

Proposition adoptée par sept voix contre deux,
ont voté pour : Messieurs Bisson aîné, Leclerc Louis, Grenier Armand, Revert Raphaël, Mathias Albert, Leclerc Sénateur, Grenier Chéri
ont voté contre : Messieurs Guernier Clérisse, Revert Louis, M. Milliard, maire, s'est abstenu.


Sources :

Archives municipales du Manoir 1D6 et 1D7
et Archives départementales de l'Eure


Michel Bienvenu

Jacques Sorel



1 septembre 2017

Pîtres 1919-1940

PÎTRES 1919 - 1940

PÎTRES 1919 - 1940
(suite de la lecture des registres du conseil municipal commencés en 1793)




La guerre 14-18 laisse peu de traces dans les registres : quelques demandes d’assistance de familles de soldats, des collectes pour le front, la demande de récupérer le boulanger et le maréchal-ferrant. Même pas de traces de cérémonies de victoire en novembre, mais en 1919 est lancé le projet d’un monument aux morts, comme cela est en train de se faire dans la France entière (un article lui sera consacré dans le prochain numéro).
PÎTRES 1919 - 1940 Monument aux morts


Municipalité : nombreuses crises

Paul Fréret, patron des clôtures Fréret (voir n°2), est maire depuis 1910. En 1920, a réélection ne semble pas acquise, car c'est Albert Roze, le meunier, qui arrive en tête au premier tour (les conseillers élisent le maire). Mais au deuxième tour se présente Jean Meslin, qui rafle toutes les voix (sauf une…), et refuse le mandat, acceptant d'être l’adjoint de Paul Fréret qui venait derrière lui. Tour de passe-passe ? Trois ans plus tard, en 1923, (sans même que le registre du conseil en fasse mention!), le conseil est dissous par décision du Ministère de l'Intérieur, qui nomme une délégation spéciale, présidée par Paul Fréret ayant Jean Meslin et Auguste Bélissent comme adjoints, donc finalement très peu de changement : pourquoi cette dissolution dans ce cas ? Le mystère risque de rester entier.

Est-ce Albert Roze qui posait problème?
Dissolution conseil municipal de Pîtres 1923
Dissolution conseil municipal de Pîtres 1923
Après quelques recherches sur l'Internet, cet extrait du Journal Officiel...

En tout cas, il ne sera pas réélu conseiller, alors que Paul Fréret redevient maire, et Jean Meslin adjoint. Il reste maire en 1925, mais démissionne en décembre 1926, remplacé par Jean Meslin avec Pierre Delafosse (le nouveau meunier) pour adjoint, lui-même ayant refusé ce poste.

Une nouvelle crise a lieu en 1932, avec la démission de la totalité du Conseil municipal, obligeant à de nouvelles élections, qui reconduisent un conseil dans lequel on ne trouve plus Pierre Delafosse. 

En 1935 Jean Meslin est réélu, avec pour adjoint A.Vallée. Il démissionne en 1939, peu avant les élections municipales, et Paul Fréret redevient maire. Il est "démissionné" en septembre 1941 par le sous-préfet, et personne n'acceptant de le remplacer, le ministre "considérant qu'il n'est pas possible de constituer une municipalité après la démission du maire, considère le conseil municipal comme dissout et prévoit une délégation spéciale*"

* Le régime de Vichy voulait des municipalités qui ne lui soient pas hostiles ; les autres étaient destituées et remplacées par une « délégation spéciale ». 
Pîtres Harlé
Le président en sera Roger Harlé, patron de la cartoucherie, assisté de Paul Fréret, André Meslin, et R. Lefebvre. Le décret émane de Vichy, le 24 septembre, et est signé de Pierre Pucheu, qui dans une adresse aux habitants écrit qu'il faut "considérer avec reconnaissance l'œuvre accomplie par les précédentes municipalités … que les regards de tous soient fixés sur la France et tous les efforts tendus à son service sous la conduite du Maréchal Pétain."

En juillet, on avait souscrit à l' édition sur papier de Chine à 250 francs du portrait de Pétain. Le tirage sur parchemin coûtait 1 500 francs. Les préfets incitaient fortement les maires à souscrire à l'une ou à l'autre édition. Le choix de l'édition bon marché a pu être pris pour une marque de tiédeur...

Le loyer du presbytère

Le loyer du presbytère, fixé à 150 francs en 1907, avait été considéré comme trop peu élevé par le préfet, mais le conseil municipal de l’époque, présidé par Albert Roze, avait maintenu ce chiffre. En mai 1919, on se propose de le porter à 400 francs. L’évêque refuse, et propose 250 francs, que le conseil accepte pour un an. Le sous-préfet, lui, conseille de s’en tenir aux 400 francs demandés, mais le conseil maintient son acceptation des 250 francs : les autorités municipales se montrent à nouveau moins dures que la préfecture.
Pîtres " Le presbytère n’a rien perdu de son charme …"  Plan de construction (Archives municipales de Pîtres)
" Le presbytère n’a rien perdu de son charme …" Plan de construction (Archives municipales de Pîtres)

En février 1920, le bail du presbytère est porté à 600 francs. Dans un premier temps, on pourrait y voir une menée anticléricale, le maire, Paul Fréret*, étant libre-penseur.

* " il ne rentrait jamais dans l'église", nous a rapporté une vieille habitante de Pîtres, elle-même pratiquante, "mais il  aurait mérité de vivre cent ans car il ne faisait que du bien".
Cela a pu jouer, mais il suffit de se reporter à l'inflation d'après-guerre pour s'apercevoir que ces exigences étaient plutôt douces : 150 francs de 1907, déjà considérés comme une faible somme, n'en valaient plus que 50 en 1920 par le simple jeu de l'inflation! Mais on est habitué à une monnaie stable depuis un siècle, et on comprend mal qu'il faille réajuster les prix.

En fin de compte, l'Abbé Périnelle s'en tire très bien, puisqu'il refuse de payer 600 francs, et qu'on établit un nouveau bail à 325 francs, soit moins de 100 francs de 1907 ! Le conseil ne sera pas rancunier, puisqu'il votera en 1939 une participation aux frais d'inhumation de "Périnelle, indigent, curé à Pîtres pendant 33 ans".

Poste , téléphone

En 1920, le conseil municipal proteste : "considérant que la privation de courrier postal le dimanche cause un grand préjudice aux habitants des villages…. que par la suite de cet état de choses une partie de la France se trouve isolée du reste de la Nation pendant 48 heures par semaine..." (on se croirait en présence d’un texte écrit sous la Révolution) "...qu’il est normal que les facteurs ruraux puissent disposer d’un jour par semaine" (le facteur travaillait déjà 6 jours sur 7) "…demande que la distribution du courrier postal soit rétablie le dimanche dans les villages et les hameaux".

Le chemin de fer, la gare

Gare de Pîtres
En 1923 on prévoit de doubler la ligne de chemin de fer Charleval-Pont de l'arche, ce qui sera fait, pour peu de temps car les Allemands pendant l'Occupation récupéreront une voie pour fondre des canons...
Par contre le projet de transformation de la halte en gare est jugé trop cher. Il sera définitivement abandonné en 1931, le conseil dénonçant la "mauvaise organisation de l'administration des travaux publics qui exagère la part demandée aux communes".

Commencent aussi les demandes de barrières au passage à niveau, dont on ne verra le résultat que dans les années 1980. On proteste aussi contre une suppression éventuelle de la ligne, en soulignant les inconvénients de l'autocar (verglas, brouillard, etc.).

En 1939 la municipalité soutient l'offre de M. Riquier qui propose une desserte de Rouen à Amfreville par autocar : le chemin de fer commence à rencontrer la concurrence de la route. 

Electricité

Facture  d'électricité  de la commune de Pîtres en 1939, pour l'éclairage public et la mairie, qui comprend les écoles. Le total ci-dessus ferait environ 840 euros  2015, avec le kWh à presque 1,20 euro, soit dix fois le prix actuel : on ne dépense pas les kWh par milliers. En 1934, on avait  posé quatre lampes pour l'éclairage communal.
Facture d'électricité de la commune en 1939, pour l'éclairage public et la mairie, qui comprend les écoles. Le total ci-dessus ferait environ 840 euros 2015, avec le kWh à presque 1,20 euro, soit dix fois le prix actuel : on ne dépense pas les kWh par milliers. En 1934, on avait posé quatre lampes pour l'éclairage communal. 

L'électrification commence vers 1920. Le syndicat intercommunal des cantons de Fleury et de Pont de l’Arche va opter pour une concession à la Société Andelysienne d’électricité. Les lignes électriques coûtent 53 650 francs (environ 5 millions d'euros 2015), dont un cinquième est payé par la Société Andelysienne et deux cinquièmes par les consommateurs éloignés.

Ecoles

Depuis l'ouverture des aciéries de Pompey, la population a augmenté, et une seconde classe est prévue chez les garçons et les filles, car les effectifs vont de 70 à 80 élèves. L’extension coûtera 33 355 francs (environ 3 millions d'euros 2015, la construction en brique revenant évidemment plus cher...)

Cette ouverture de classe supplémentaire n'est pas encore faite en 1929, puisqu'on la demande encore, et qu'on mandate le maire pour la construction de locaux.

Mais l'année suivante voit la création de deux postes d'instituteurs (l'instituteur est M. Robineau) et la commune emprunte alors pour 30 ans les 160 000 francs qui restent à sa charge (sur 317 745). On annulera par la suite l'emprunt à la caisse des dépôts et consignations en arguant que l'État doit le prendre lui-même en charge.
Ecole de Pîtres
Filles et garçons, une centaine, rassemblés devant leurs écoles, avant la construction des ailes

Ecole de Pîtres

En 1936 l'inspecteur primaire demande l'ouverture d'une troisième classe (il y a en effet 98 élèves) et le conseil donne un avis favorable en disant que l'on pourra utiliser la cantine, mais l'année suivante, cafouillage : le conseil municipal rappelle qu'il "avait demandé inconsidérément" la création d'une troisième classe de garçons, d'abord, puis "revenant sur cette erreur manifeste" une troisième classe de filles et de jeunes enfants, qu'il persiste dans cette dernière demande, et menace de ne plus prendre à l'école les enfants de moins de six ans ni ceux des communes voisines. La situation semble très tendue, si l'on en juge par cette lettre adressée à Jean Meslin par Paul Fréret, suivie de sa lettre à l'Inspecteur.
Pîtres - lettre adressée à Jean Meslin par Paul Fréret
Pîtres - lettre adressée à l'Inspecteur par Paul Fréret

Par ailleurs, le conseil demande à M. Mendès-France des renseignements sur la fourniture de lait dans les écoles, et proteste contre la distribution des prix : "certains de ceux-ci ont été délivrés au nom de formations politiques", et "en vue d'éviter des incidents regrettables pour l'avenir" on supprime l'allocation municipale de 1000 francs, remplacée par une distribution de lait en période hivernale, pour laquelle on vote un budget de 4000 francs.

En octobre, , le conseil "décide de ne plus se réunir avant d'avoir obtenu satisfaction" concernant la troisième classe.

En 1939, il se joint à la pétition de parents dont les petites filles n'ont pu être admises à l'école, et argumente qu'il y a alors 173 élèves, dont 11 étrangers à la commune, répartis en cinq classes, plus 19 qui n'ont pas été acceptés, ce qui porte le total à 192, et qu'on ne peut donc imposer une sixième classe puisqu'on supprime cette sixième classe si l'effectif est inférieur à 200 ...
En novembre, on installe un mur de refend dans l'école pour assurer l'enseignement provisoire (souligné sur le registre) des évacués de la région parisienne, et on attend de l'aide.

Les vacances scolaires

En 1800, les vacances allaient du 5 août au 20 septembre, pour permettre aux enfants d'aider à la moisson et aux vendanges. Napoléon III accorde cinq jours supplémentaires pour les fêtes de Pâques, puis il faut attendre 1939 pour une importante extension : 2 jours à la Toussaint, 2 semaines à Noël, 2 ou 4 jours au mardi-gras, 2 semaines à Pâques, et grandes vacances du 15 juillet au 30 septembre.

En 1926, on ne trouve trace à Pîtres que de six jours de congé accordés aux écoles primaires, en plus de Pâques et des grandes vacances : quatre le 1er janvier et deux à la Pentecôte.

Circulation, automobile, routes

La  vitesse dans l'agglomération est limitée à 40 km/h pour les automobiles, et 25 km/h pour les camions, et 6 km/h au carrefour.
Pîtres - Pas encore de feux ou de stops au carrefour, mais des instructions fermes pour la sécurité !
Pas encore de feux ou de stops au carrefour, mais des instructions fermes pour la sécurité !

En 1936, 196 ouvriers de Pompey signent une pétition demandant la réfection de la route et son goudronnage (sans doute une indication sur le mode de transport pour se rendre au travail : il ne se fait plus à pied comme auparavant).
Pîtres - Adoption de l'instrument de base : le sifflet à roulettes !
Adoption de l'instrument de base : le sifflet à roulettes !

Dérivation de l’Andelle

En 1931 on évoque les plans de dérivation de l’Andelle, d'un pont et d'une passerelle, le remblai du "trou de la commune" (est-ce le même que le "trou du curé" ?), décrit comme formant un fer à cheval derrière l'usine Fréret.
Pont au port de Poses à Pîtres
Elle est approuvée si les habitants du port de Poses (qui, comme chacun sait, est à Pîtres) peuvent se rendre en voiture dans le bourg.
En 1936, on pétitionne pour que l’Andelle soit classée ni navigable ni flottable: c'est la fin d'une époque.

La Seine, l’eau


Le barrage de Martot, détruit en 1938
Le barrage de Martot, détruit en 1938
D' importants travaux ont lieu sur la Seine pour la rendre plus navigable, c'est le sens de la destruction du barrage de Martot : les écluses d'Amfreville deviennent le dernier obstacle avant la mer, et la marée remonte jusqu'à Pîtres. Mais le niveau de la nappe phréatique a suivi la baisse du niveau de la Seine, et les puits vont disparaître, ce qui explique qu'en 1939 on se préoccupe de l'adduction d'eau : 9 points d'eau sont prévus sur la commune, et on crée un Syndicat intercommunal d'alimentation en eau potable de la région en aval du barrage de Poses, comprenant les communes allant de Pîtres à Martot. (il existe encore sous le nom de SIAEP Andelle-Seine)

Fêtes

Chaque année on fixe le programme de la fête du 14 juillet, soit en règle générale illuminations, tir, rassemblement, distribution des prix, décollation d’oie et jeu de ciseaux (couper les yeux bandés une ficelle à laquelle est attaché un cadeau), et le bal. 
La décollation de l'oie, pratique barbare ?
 décollation de l'oie

Un défenseur de la tradition défend cette pratique sur son site (arquebusiers.be/decapitation-oie.htm), avec des arguments parfois peu convaincants : cela "n'a rien de barbare puisque l'animal est mort" (essayons donc avec des chats ou des chiens !…) "la tradition remonte au moins au Moyen-Age" (au nom de la tradition, rétablissons alors le pilori, le bûcher, la roue...et en remontons plus loin, les sacrifices humains !)
 décollation de l'oie
 "La méthode varie selon les régions, elle se faisait soit au sabre, les yeux bandés l'oie pendue ou à terre, ou à main nue en courant (plutôt pour les enfants), ou en chariot tiré par des hommes ou par des chevaux ou encore comme toujours actuellement lancé à cheval, et même à vélo…" c'est plus moderne… il est d'ailleurs étonnant qu'on n'ait pas pensé aux motards...
Elle cesse d'être perçue progressivement, mais ne sera abrogée officiellement qu'en 1971.


           
En 1934, la crise pesant de plus en plus lourd, on décide que le bal ne sera pas gratuit, qu'il n'y aura pas de jeux et que les illuminations seront réduites, et en 1939 on soustrait 2000 francs sur le budget des fêtes pour l'assistance aux mobilisés.

Assistance, aide sociale

En 1920, on vote un don de 400 francs qui seront envoyés au mont Saint-Quentin, dans la Somme, pour aider à sa reconstruction (situé près de Péronne, le village avait été entièrement détruit).

Puis la crise de 1929, née aux Etats-Unis, n’atteint guère la France qu’à partir de 1932, et on en trouve de nombreuses traces dans le registre des délibérations :
· réunion pour "examiner la situation créée aux ouvriers et ouvrières des chaussures par suite de la grève des usines de Pont de l'Arche" (trois présents)
· emploi des chômeurs à des travaux communaux : budget de 2000 francs.
· demande la création d'une caisse de chômage à laquelle seraient alloués 3000 francs, dont les allocations cessent du 1er juin au 1er octobre « pour raisons budgétaires " (on estime que la période des travaux agricoles permet de trouver du travail). Cette caisse sera rattachée à la caisse départementale, mais l'année suivante, elle ferme, faute de pouvoir rembourser l'emprunt car les subventions n'arrivent pas. 
La base d’allocation d'aide est de 7 francs par jour pour la personne secourue , plus 4 francs pour une épouse, si elle ne travaille pas, et environ 2 francs par enfant, selon l’âge, mais ceci en général pour seulement 3 jours par semaine, soit en moyenne environ 15% du salaire d'un ouvrier.

Cyclone

Cette même année est votée une aide de 2000 francs pour les victimes du cyclone au port de Poses. Effectivement, du 23 au 24 février 1935, un violent cyclone traverse la France d'ouest en est, seul le Nord étant épargné.

Réfugiés

L'année 1938 voit l'arrivée de réfugiés de la région parisienne, que l'on accueille d'abord dans les écoles, puis que l'on va disperser chez les habitants, en prévoyant qu' "une cuisine sera établie par quartier ".
 En 1938, ceux de la guerre d'Espagne ne sont pas encore arrivés, il doit donc s'agir des juifs autrichiens, de Vienne, qui fuient Hitler après l'Anschluss.

Budget

En 1927, estimant insuffisante la taxe sur les chiens, le conseil la porte à 10 ou 4 francs, selon la catégorie, puis en 1931, à 24 ou 6 francs (soit moins d'une dizaine d'euros 2015 en moyenne) : les frais de perception devaient déjà l'emporter sur le rapport, ce qui entraînera son abandon.

Taxe sur les chiens
Le Second Empire avait établi une taxe municipale, selon deux catégories : chiens d'agrément ou de chasse, et chiens utiles, servant à guider les aveugles, à garder les troupeaux ou les habitations. La raison invoquée était la lutte contre les chiens errants et la rage. Pour les chiens de compagnie, on peut y voir une taxe somptuaire, comme pour les chevaux de selle et les attelages des voitures suspendues, et plus tard les billards ou les vélocipèdes.

Le budget de la commune a augmenté depuis le 19ème siècle, mais reste peu élevé : en 1934, par exemple, il est de 12 000 euros en équivalent 2015.

Ecologie

Beaucoup d'espèces, parfois aujourd'hui protégées, sont encore à l'époque considérées comme de vraies nuisances et traitées comme telles : on organise la destruction des pies, corneilles, geais, émouchets, buses, et en 1936, on fait lecture d'une lettre adressée par M. Mendès-France, député et maire de Louviers, sur la destruction des nuisibles, "considérant les dégâts occasionnés chaque année par ces animaux."
Pêche à Pîtres
            Mais il y a encore de beaux poissons dans l'Andelle…



Michel Bienvenu