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1 juin 2017

Les charitons dans l’Eure

Charitons au congrès de Giverville
Charitons au congrès de Giverville

Les charités
Troisième partie : les charités aujourd'hui.


(voir n°2 et n°3)
Après le déclin des charités dans l'entre-deux-guerres et la disparition de beaucoup d'entre elles, ces confréries ont retrouvé un regain de vitalité après la Seconde Guerre mondiale. Le point de départ fut le congrès de Giverville et la création de l'Union diocésaine en 1947. Depuis cette date de nouvelles charités se sont créées et le mouvement semble même s'accélérer. Les charités anciennes ou nouvelles sont en contact les unes avec les autres et se retrouvent régulièrement comme au rassemblement de Fourmetot en juin 2011 ou au congrès de Bourg Achard en octobre 2012.

I. Le congrès de Giverville et la création de l'Union diocésaine en 1947.

Giverville est une petite bourgade de l’Eure située dans le Lieuvin, à 30 km de Lisieux environ. Le premier congrès des charités y a été organisé à l'initiative d'un simple paroissien, Maurice Quéruel, fasciné depuis son enfance par la charité de son village. Après accord du curé, du maire de la commune, et de l’évêque d’Évreux, des invitations furent lancées : 80 charités répondirent favorablement, dont beaucoup étaient installées dans le Lieuvin et dans les régions proches comme le Roumois. D'autres venaient de plus loin : celles d'Ailly, de Muids, de Venables ou d’Acquigny. Ce premier congrès fut marqué par quatre temps forts.

Le 20 juillet : célébration du cinquième centenaire de la charité de Giverville. 

La date de cette commémoration fut ainsi choisie car elle était aussi celle de la fête patronale de Sainte Marguerite. La charité de Giverville, placée sous la triple protection de la Vierge Marie, de Saint Blaise et de Sainte Marguerite, avait été érigée en 1240, si l'on en croit l'inscription des bannières. Maurice Quéruel avait déjà pensé à marquer ce septième centenaire en 1940, mais la guerre l'en avait empêché.
Les cérémonies commencèrent par une procession de l'église vers la maison de charité, puis de là jusqu’au monument aux morts ; participaient à cette procession les anciens de la charité et les frères en place, ainsi que ceux des charités voisines.
L'après-midi, une fête médiévale, située au temps de Saint-Louis, c'est-à-dire à l'époque où fut créée la charité, se déroula dans toute la ville, décorée et pavoisée. Enfin une exposition permanente était inaugurée qui rassemblait des objets et des documents concernant les charités : draps mortuaires, chaperons, dalmatiques, boîtes, torchères, matrologes, photographies...

Le 15 août : fête de l'Assomption.

La charité de Giverville a honoré la Vierge Marie en assistant à la messe dans le chœur de l'église, puis en allant en procession jusque vers la maison de charité où a été pris un repas en commun présidé par le curé. L'après-midi, aux vêpres, eut lieu la cérémonie traditionnelle de prise de fonction : le curé, après avoir lu la liste des frères sortants, a annoncé la nomination d'un nouveau maître et a procédé à la réception des nouveaux frères en leur remettant leur chaperon.

Le 31 août : rassemblement général.

Les 80 confréries invitées ont assisté à une messe présidée par l'évêque : celui-ci, qui a pu entretenir le pape Pie XII des charités lors de son récent voyage à Rome, a assuré l'assistance des bénédictions et des encouragements du pontife. Puis les charités présentes ont défilé dans la ville dont les maisons étaient tapissées de draps blancs ornés de grappes de raisins et d'épis de blé symbolisant le pain et le vin de l'eucharistie.
L'après-midi les charités participèrent à la procession du Saint-Sacrement avec halte aux reposoirs dressés pour la circonstance et, à la fin, au monument aux morts. L'évêque présida ensuite l'assemblée des maîtres de charité au cours de laquelle fut créée l'Union diocésaine. Une autre procession fut organisée pour les complies. Le soir une retraite aux flambeaux et un feu d'artifice marquèrent la fin de cette journée.

20 septembre : clôture du congrès.

Charités Bourg-Achard 2012
Bourg-Achard 2012

Après la journée du dimanche réservée à un concours de tintenelles, le congrès prit fin solennellement le mardi. Une nouvelle procession partit pour enlever de l'exposition permanente les statues reliquaires de saint Mauxe (appellation locale de Maxime) et de saint Vénérand prêtées par l'église d'Acquigny afin de les placer dans le chœur de l'église de Giverville. Une messe fut célébrée l'après-midi.
Comme l'a montré le déroulement de ce premier congrès des charités, il s'inscrit à la fois dans la tradition et dans la nouveauté. Tradition d'abord avec le respect des coutumes héritées du Moyen-âge (messes, processions, vêtements…), et aussi avec la soumission à l'Eglise : (omniprésence du clergé et notamment de l’évêque). Mais ce congrès traduit aussi le désir de renouveau, voire de nouveautés : c'est la première fois que tant de charités se réunissent, même si auparavant quelques-unes pouvaient se rencontrer lors de grandes fêtes, comme les fêtes de sainte Thérèse de Lisieux, ou lors des pèlerinages importants comme celui de saint François à Évreux. Surtout, le congrès a fait ressortir la nécessité d'une union de toutes les charités. Enfin, ce premier grand rassemblement a permis de donner une impulsion aux recherches historiques sur les charités, jusqu'alors assez lacunaires. Deux journées d'études furent d'ailleurs consacrées aux rapports sur les charités rédigés par des érudits locaux.

II. Union diocésaine et nouvelles charités.

Le congrès de Giverville a donné l’impulsion nécessaire à la création d’une union des charités, nommée l’Union diocésaine dont les statuts ont été publiés dans La vie diocésaine du 7 aout 1948.
Cette Union est composée de toutes les charités qui désirent en faire partie. Les buts déclarés, définis au début des statuts, sont de conserver les charités existantes, de les développer et d’en créer de nouvelles. L’Union est dirigée par un conseil de douze membres élus par les maitres de charité (un conseiller représentant 10 à 12 charités) et un bureau élu par le conseil composé d’un président, un vice-président, un secrétaire et un trésorier. Une assemblée générale doit se réunir un fois par an au cours du pèlerinage de Notre-Dame de la Couture, le lundi de Pentecôte.
Les statuts prévoient la nomination par l’évêque d’un aumônier des charités (aujourd’hui cette fonction est assurée par le Père Castel).
Charités Bourg-Achard 2012
Bourg-Achard 2012

Les ressources de l’Union sont constituées des cotisations de chaque confrérie (200 F pour chacune d’elle en 1948) et des subventions ou dons divers. Ces ressources sont redistribuées aux églises pauvres du diocèse.
Après les articles concernant l’Union, les statuts abordent le règlement général d’organisation des confréries. Les charités sont établies sous l’invocation de la Très Sainte-Vierge Marie et du patron principal de chaque paroisse. Chaque charité est sous la direction d’un échevin et d’un prévôt élus pour un an. Le service des frères est d’au minimum trois ans. Il est précisé qu’on n’admet dans une confrérie « que des hommes faisant profession de religion catholique, de bonne réputation et en règle avec les lois de l’Eglise notamment en ce qui concerne le mariage ». Les charités ont toujours pour mission de procéder aux inhumations mais aussi de visiter et aider les malades et leurs familles, surtout les pauvres. Les frères doivent aussi participer aux processions et aider à la célébration des messes. Quant aux costumes, les charités utiliseront les costumes existants ; pour les costumes nouveaux, l’Union devra donner son autorisation pour les porter.
Dans les statuts figurent également les amendes pouvant s’appliquer aux frères de chaque charité « pour manquements aux services, les absences, les défauts de tenue ou de langage ». Les peines peuvent aller jusqu'à des suspensions temporaires ou définitives.
Charités Bourg-Achard 2012
Bourg-Achard 2012

Un chapitre de ces statuts intitulé "dépendance des charités" précise : "les charités sont sous la dépendance des curés". Ce sont eux qui décident des jours et heures de service dans la paroisse et qui donnent l’autorisation d’officier dans une autre paroisse.
Enfin, les statuts de l’Union stipulent que chaque confrérie peut avoir son règlement intérieur mais que ce règlement doit nécessairement être approuvé par l’Union.
Parallèlement à cette Union diocésaine et la recoupant en partie, a été créée une Association des charités du département de l’Eure organisée selon la loi 1901. L’objet de l’association est de pouvoir représenter les charités dans des actions juridiques, d’ester en justice et d’assurer l’administration du patrimoine des différentes confréries en prenant en charge leurs biens meubles et immeubles. L’association se compose de sociétaires (les membres des charités) et de membres bienfaiteurs (ceux qui désirent aider les charités). Les cotisations, les dons et les revenus du patrimoine constituent les ressources de l’association. Son organisation interne souscrit aux principes de la loi de 1901. Les statuts ont été déposés à la préfecture le 20 mai 1957 et, même s’ils ont été plusieurs fois amendés, ils restent proches du texte original.
Aujourd’hui donc, les charités disposent de 2 organismes pour les défendre, les aider et les représenter. Ils sont présidés par le même frère de charité, Michel de Vaumas, qui est à la fois Grand Maitre de l’Union diocésaine et Président de l’association. Sous son impulsion, comme sous celle de son prédécesseur, le comte Dauger, le nombre des confréries de charité ne cesse de progresser. Elles sont aujourd’hui 118 dans l’Eure, bientôt 119 grâce à la création d’une charité à Verneuil-sur-Avre en mars 2013. Avant celle-ci, les dernières charités créées furent celles de Saint- Julien-de-la-Liègue en 2011 et celle de Fontaine-Bellanger en 2010.
Charités Repas au congrès de Bourg-Achard. 2012
Repas au congrès de Bourg-Achard. 2012

Les charités ont pris l’habitude de se rencontrer chaque année lors d’un rassemblement et tous les 5 ans lors d’un congrès. Le dernier rassemblement s’est tenu à Fourmetot en mai 2011 et le dernier congrès s’est réuni à Bourg-Achard en octobre 2012. Le prochain rassemblement est prévu en 2013 à Saint-Léonard en Seine Maritime, département qui compte 5 charités rattachées à celles de l’Eure. Enfin, les informations concernant les différentes charités sont diffusées dans un petit journal, Les Tintenelles, organe de liaison.
Les confréries de charité sont donc aujourd’hui bien présentes dans l’Eure et bien vivantes. Elles ne sont pas la survivance folklorique d’un passé remontant au Moyen Age. Au contraire, elles jouent un rôle important dans les cérémonies religieuses et dans la sociabilité rurale. Elles sont indispensables aux familles en deuil ou en difficulté.
Si beaucoup de charités ont disparu depuis moins d’un siècle, comme celle de Pîtres, d’autres ont réussi à subsister ou renaissent encadrées par le clergé paroissial et le diocèse.


Yvette Petit-Decroix



1 avril 2017

Qu'étaient les charités ?

Procession de charitons au XVIIIème, in E.VEUCLIN (voir bibliographie)
Procession de charitons au XVIIIème, in E.VEUCLIN (voir bibliographie)

Les charités de l'Eure et la charité de Pîtres


Nous publierons cet article dans trois bulletins successifs:
1ère partie : les charités autrefois

Les charités, ou confréries de charité, sont des associations de laïcs destinées essentiellement à assurer les inhumations ; au cours des siècles cependant, leur rôle s'est diversifié et elles ont participé directement aux liturgies, tout en assumant une forme d'aide sociale. Les charités ont laissé des traces de leur histoire, que ce soient des documents écrits ou des objets.
Après leur déclin amorcé dès le XVIIIe siècle, et précipité au XIXe et au début du XXe siècle, elles connaissent aujourd'hui une véritable renaissance.

Procession de charitons, Fontaine-Bellenger ( octobre 2010)
Procession de charitons, Fontaine-Bellenger ( octobre 2010)

Les charités sont aujourd'hui un phénomène spécifiquement normand1, limité aux quatre anciens diocèses de Rouen, d’Évreux, de Lisieux et de Sées.

1. des formes de charité ont cependant existé dans toute la France et en Italie. Aujourd'hui encore, dans le nord de la France, subsistent des associations appelées confréries de charitables, en partie comparables aux charités de Normandie.


Première partie : les charités autrefois

Histoire

Nées de la nécessité d'ensevelir les morts et de donner aux funérailles une solennité marquant le passage de la vie terrestre à une autre vie dans un autre monde, les charités se sont créées au Moyen Âge, sans doute dès le X- XIe siècle . Mais les premières mentions de leur existence sont du XIIe siècle : il faut abandonner l'idée  que les charités sont apparues à l'époque des grandes épidémies des XIVe et XVe siècles, et notamment au moment de la grande Peste noire de 1348-1351. Ce n'est certainement pas pendant les périodes de surmortalité que l'on pouvait trouver dans une paroisse assez de frères de charité pour des enterrements qui, en plus, constituaient un risque de contagion maximale. C'est la thèse de Catherine Vincent dans son ouvrage cité en bibliographie.
Les charités se développèrent surtout à la fin du XVe siècle après la Guerre de Cent ans, quand, le calme revenu, il fut possible de réorganiser les structures sociales, politiques et religieuses. Ainsi, dans notre région, la charité de Pîtres, mais aussi celles de Pont-Saint-Pierre , de Connelles et de Romilly furent enregistrées auprès de l'évêché entre 1450 et 1480.
Leur progression continua aux XVIe et XVIIe siècles, quand elles jouèrent un rôle dans la Contre-réforme2, avant d'amorcer un déclin au XVIIIe siècle.

2. on appelle Contre-réforme la réaction de l'Eglise catholique au XVIème siècle pour contrer le développement du protestantisme.
À la Révolution, les charités furent supprimées par le décret du 18 août 1792, mais elles réapparurent dès 1801, en particulier à la demande du préfet de l’Eure, Masson de Saint Amand , qui se lamentait de l'absence d'inhumations décentes. Elle se développèrent à nouveau sous la Monarchie de Juillet (1830 - 1848) et pendant le Second Empire (1851 - 1870). Ainsi, en 1842 il y avait 550 charités dans l’Eure. C'est à cette époque que les confréries passèrent vraiment sous la tutelle de Mgr Olivier, évêque d'Évreux de 1841 à 1854, ce qui parachevait une mainmise de l'Eglise sur les charités, amorcée dès le Moyen-âge.
La Première guerre mondiale, l'exode rural, la baisse de la natalité et la déchristianisation expliquent le nouveau déclin des charités au début du XXe siècle. Beaucoup de charités disparurent entre les deux guerres, faute de confrères. Mais elles connurent un nouveau souffle après la Seconde guerre mondiale, comme nous le verrons plus loin.

Organisation
Les charités existaient pratiquement dans toutes les paroisses du territoire actuel de l’Eure ; parfois même une paroisse pouvait posséder plusieurs confréries. Chaque charité se plaçait sous la protection d'un saint patron, ou de plusieurs, qui pouvait être le patron de l'église ou un autre saint . A Romilly sur Andelle, Saint Georges protège à la fois la paroisse et la charité ; à Pont-Saint-Pierre, la charité de la paroisse Saint-Nicolas sollicite la protection de Saint Jean et de Saint Eustache, tandis qu'à la paroisse de Saint-Pierre, on associe ce dernier à Saint Paul pour la charité. À Connelles, Saint Vaast est à la fois patron de l'église et de la charité. À Pîtres, Notre-Dame de Pitié est d'abord seule protectrice de la charité ; on lui adjoint ensuite le Saint-Sacrement.
Bâton de la charité de Saint-Hilaire d'Amécourt, avec les trois saints patrons
Bâton de la charité de Saint-Hilaire d'Amécourt, avec les trois saints patrons

Les charités étaient souvent organisées sur un même modèle : un petit nombre de frères, de 10 à 14, composait la charité, dirigée par un prévôt aidé par un échevin, qui s'occupait essentiellement des finances3. Les dignitaires de la charité étaient élus lors d'assemblées des membres de la confrérie ; le curé de la paroisse faisait de droit partie de la charité. Pour être frère, il fallait être catholique pratiquant, avoir de bonnes moeurs et travailler, pour ne pas être à la charge de la confrérie.
3. Les titres pouvaient varier d'une charité à une autre et aussi d'une époque à une autre. Parfois la fonction d'échevin était celle du prévôt et il dirigeait alors la charité. Il pouvait porter aussi le titre de maître ou celui de roi. L'antique était l'ancien prévôt. D'autres titres apparurent, surtout au XIXe siècle, comme celui de porte-chandelier, de premier clerc...

En fait, une confrérie comprenait trois sortes de membres : en plus des frères servants, membres actifs sur lesquels reposaient la plupart des actions de la charité, existaient aussi des membres associés : d'une part les «rendus» qui payaient une cotisation annuelle à la confrérie pour bénéficier des prières de celle-ci et de sa présence lors de leur inhumation ; d'autre part les «franchis  ou «affranchis» qui donnaient une somme globale dès leur inscription pour se voir octroyer les mêmes avantages, jusqu'à leur trépas.

Les obligations

Le temps de service des frères servants était différent d'une confrérie à l'autre, mais il était souvent de un à deux ans pour l'échevin et le prévôt, et de deux à cinq ans pour les autres frères.

Les obligations des frères, même si elles varièrent au cours des siècles, étaient de trois sortes : inhumations, notamment des membres de la charité, participation aux cérémonies religieuses et assistance aux indigents de la paroisse.
Drap mortuaire de la charité de Vatteville
Drap mortuaire de la charité de Vatteville

- Lors des funérailles, les frères après avoir fait déposer à la maison du défunt le drap mortuaire (ou le linceul pour les indigents) et les cierges, allaient chercher le mort chez lui. En procession, portant le cercueil à bras (et plus tard avec un char mortuaire), ils l’accompagnaient jusqu'à l'église où ils participaient à la liturgie de la messe. Puis, toujours en procession, ils sortaient dans le cimetière et procédaient eux-mêmes à l'inhumation après avoir creusé la fosse. Enfin, le convoi ramenait la famille jusque chez elle.

char mortuaire
char mortuaire

- L'assistance aux cérémonies religieuses était une autre obligation dévoreuse du temps des charitons. Par exemple, à Connelles, les statuts de la charité de 1843 prévoyaient un service à la grand-messe de tous les dimanches et fêtes, en plus de l'assistance à certains offices (vêpres, saluts ou bénédictions le premier dimanche de chaque mois et toutes les fêtes d'obligation) et la participation à certaines cérémonies (confirmation, première communion, adoration perpétuelle, messe de minuit ...)
- Enfin, l'aide aux nécessiteux consistait à aller visiter les malades, infirmes, ou mourants, à inhumer gratuitement les indigents et à pratiquer l'aumône assurée par la caisse de la charité.

Les finances

Les charités possédaient des richesses et des biens : les richesses provenaient des cotisations payées par les frères et les associés, mais aussi des amendes que les confréries infligeaient aux frères, et également des dons qu'on pouvait leur faire. Quant aux biens des charités, ils comprenaient des biens mobiliers nécessaires à leur bon fonctionnement (vêtements, objets divers, coffres, bancs) mais aussi des terres, des maisons, des rentes qui procuraient des revenus grossissant leurs recettes.
Tronc de charité

Tronc de la charité d'Heudebouville
Tronc de la charité d'Heudebouville

Par contre les finances des charités étaient obérées par l'entretien de tous ces biens, l'achat des cierges, l'aide aux indigents et tout ce qui était indispensable à la pompe des processions.

Les processions

Toutes les funérailles et la plupart des fêtes donnaient lieu à des processions au cours desquelles les charitons portaient des vêtements spécifiques4.

4.   voir bibliographie.
redingote et rabat blanc (charité du Thuit)
redingote et rabat blanc (charité du Thuit)

- Un vêtement noir (robe, puis redingote à partir du XIXe siècle) recouvrait le corps du cou jusqu’aux mollets. Le col était orné d'un rabat blanc.

barrette de chariton
barrette de chariton

- Un bonnet noir, ou une barrette, couvrait la tête.
chaperon de la charité de Douains
chaperon de la charité de Douains

- La pièce essentielle du costume était le chaperon, sorte de large écharpe portée sur l'épaule gauche et fermée sur la hanche droite. Cette pièce de vêtement très ornée par des broderies d'or et d'argent, des galons, des cannetilles (franges), portait sur le pan avant la qualité du frère et sur le pan arrière le nom de la charité et celui de la paroisse. Un médaillon, lui aussi très décoré, montrait le saint protecteur. Les chaperons étaient noirs, bleus, ou rouges.

L'ordre de marche des processions était le suivant :
tintinelle
tabar de la charité de Saint-Germain la Campagne
tabar de la charité de Saint-Germain la Campagne

- en tête venait le tintenellier (ou cliqueteux ou clocheteux) qui agitait alternativement deux cloches, les tintenelles, pour rythmer la marche. Le tintenellier était revêtu d'un habit particulier : un tabar (ou dalmatique), vêtement en forme de T, très épaulé.

bannière de la charité de Selles
bannière de la charité de Selles

- derrière le tintenellier venait le porte-bannière dressant haut la bannière de la charité : celle-ci, en soie ou en velours, arborait l'image du saint patron de la charité en broderie ou en toile peinte ; figuraient également sur la bannière le nom de la charité, celui de la paroisse et sa date de création, date souvent contestable.

croix de procession et torches de la charité de Bosc -Bénard -Commin
croix de procession et torches de la charité de Bosc -Bénard -Commin
bâton de charité

bâton de charité
Deux bâtons de charité

- d'autres frères portaient des bâtons de charité, longs manches en bois terminés par une plate-forme sur laquelle était érigée la statuette du saint patron. Les charitons pouvaient aussi porter des croix de procession.

reconstitution d'un convoi de funérailles
reconstitution d'un convoi de funérailles

Lors des funérailles, la charité ornait la porte de l'église de tentures et de pentures noires et recouvrait le cercueil d'un drap mortuaire, souvent richement brodé. On arborait aussi des lanternes ou des torches.

Les documents

Tous les objets ou vêtements cités ci-dessus constituent des traces encore visibles de l'existence d'une ancienne charité dans une paroisse. De même, on peut encore voir dans certaines communes le local de la charité : ainsi à Connelles subsiste encore la « chambre de charité », petit bâtiment construit en appendice de l'église le long du flanc sud de la nef.
Eglise de Connelles avec  à gauche de la photo la chambre de charité
Eglise de Connelles avec  à gauche de la photo la chambre de charité
matrologe des Hogues
matrologe des Hogues

Des documents écrits permettent aussi de retracer l'histoire d'une charité : enregistrement, bulles d'indulgences5,statuts, images pieuses, comptes... et surtout le matrologe (ou matheloge ou martyrologe), registre,  tenu à jour souvent sur plusieurs décennies, sur lequel sont inscrits les frères de charité et les associés, mais aussi les amendes, quelquefois l'état des finances ou autres comptes. C'est le document le plus intéressant  mais, hélas, il est rare d'en retrouver un.

5. les bulles d'indulgences, qui supprimaient les péchés (passés ou à venir) pour un temps donné, étaient octroyées aux charitons par le pape.

Sources

Archives Départementales de l’Eure(A.D.E.), en particulier séries 4F, 2F, 6J, 15J, 76V
Archives Départementales de Seine Maritime (A.D.S.M.), série G

Bibliographie

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Bee M. : Histoire contemporaine des confréries de charités normandes. Question de méthode dans « Sociabilité, culture et patrimoine », Cahiers du GRHIS, n° 3, 1995.
Blondel D. et Pellerin : Deux articles dans le bulletin de la Société d’Etudes Diverses de Louviers, 1993
Cauët S. : Les confréries de charité en Normandie, Evreux, Imprimerie Hérissey, 1904
Chaline N.J. : dans « Sociabilité en Normandie », Université de Rouen, 1983.
Chanoine d’Avranches : Quelques charités normandes, Rouen, Cagniard, 1892.
Congrès des charités normandes de Giverville, juillet-septembre 1947, Bernay, imprimerie Meaulle, 1948.
Corbet Abbé L. : Les charités en Normandie, Dijon, Jobard, 1959.
Catalogue de l’exposition « Les confréries de charité disparues dans la région de Vernon », imprimerie A.G. Poulain, Vernon, 1999.
Cosset F. : Confréries de charité en Normandie . enquête en Pays d’Auge. Crécet, Les carnets d’ici, 1999
Dubuc A. : Charités du diocèse de Rouen au XVIIIe siècle, Congrès des sociétés savantes de Besançon, 1974
Follain A. : Charités et communautés rurales en Normandie dans « Sociabilité, culture et patrimoine », Cahiers du GRHIS, Rouen 1995.
Hurel A. : Défense et droit des charités du département de l’Eure par un conseiller municipal, Evreux, imprimerie Du Breuil, 1842.
Magasin pittoresque de 1876
Martin (Abbé) : Répertoires des anciennes confréries et charités du diocèse de Rouen approuvées de 1034 à 1610, Fécamp, Imprimerie L. Durand, 1936.
Ségalen M. : Les confréries dans la France contemporaine, Paris, Flammarion, 1975.
Vasseur Ch. : -Martologe de la charité de Tourgeville, Société des Antiquaires de Normandie, 1875
      -Registre de la charité de Surville, imprimerie Le Blanc Hardel, Caen, 1864
    -Eglise et société en occident XIIIe, XVe siècle, Armand Colin, coll. U. 2009.

Vaumas M. de : documents personnels
Verschotte : -Les confréries de charité dans Causeries Lyonnaises, publication des Amis de Lyons, 1999.    -Nombreux articles ans les bulletins de l’AMSE, n° 58, 74, 78, 79, 82.
Veuclin E. : Documents concernant les charités normandes, Evreux, Imprimerie Hérissey, 1892.
Vincent C. : -Des charités bien ordonnées. Les confréries normandes de la fin du XIIIe siècle au début du XVIe siècle. Collection de l’Ecole Normale  Supérieure de Jeunes Filles, Paris, 1988.