1 décembre 2018

Le C.E.T. de Pont-Saint-Pierre


Le C.E.T. de Pont-Saint-Pierre - 1946, en pleine construction
1946, en pleine construction


Le C.E.T. de Pont-Saint-Pierre


Situé à l’emplacement actuel de la piscine, le Centre d’apprentissage, devenu Collège d’Enseignement Technique, avant de finir en Lycée Professionnel, programmé après la guerre sur une initiative du docteur Joseph Jouannot, maire de Pont-Saint-Pierre, fut mis en service en octobre 1947 mais n’a connu son plein régime qu’un an plus tard. Ce fut le premier construit dans l’Eure après la guerre. On y enseignait la menuiserie, la chaudronnerie, la tôlerie et l'ajustage à des élèves qui devaient avoir le certificat d’études ou le niveau pour entrer en apprentissage. Au lendemain de la guerre, à quatorze ans, c’était une chance de pouvoir apprendre un métier.

Le C.E.T. de Pont-Saint-Pierre - Michel Cozette
Voici le témoignage des débuts par Michel Cozette*, qui en fut l'artisan principal, et en restera le directeur jusqu’à ce qu’il soit nommé au CET de Déville/Maromme, aujourd’hui lycée Bernard Palissy*.
* Elu maire de Déville en 1965 et réélu cinq fois. Toujours soucieux d'éducation, il a pris part à la création du Lycée de la Vallée du Cailly, du Centre culturel Voltaire, de l’école de musique, du centre de loisirs ou des jumelages.


Les bâtiments étaient tous en bois (à l’exception d’une partie de la cuisine) obtenus gratuitement du MRU (Ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme) qui ne savait plus qu’en faire, étant passé de la mise en place urgente de baraquements (au lendemain de la Libération) à celle de la reconstruction en dur (les anciens HLM que nous connaissons).
Les bois de construction, récupérés d’un incendie de forêt dans les Landes présentaient de nombreux nœuds et avaient tendance à se tordre, laissant passer la pluie et les courants d’air.
Le réseau d’adduction d’eau n’était pas en place à Pont-Saint-Pierre et l’eau nécessaire au collège provenait d’un forage autonome (au pied de la cuisine). Cette eau était refoulée dans un réservoir de 3 mètres cubes situé au flanc de la colline, réservoir assez peu hermétique, où l’on trouvait parfois des vers de terre ou des grenouilles.
L’évacuation des eaux usées se faisait dans une bétoire de 10 mètres cubes environ, implantée au point bas de l’établissement, très rapidement colmatée et débordante, bien insuffisante pour absorber les eaux usées produites par une collectivité de plus de 200 personnes.
Le C.E.T. de Pont-Saint-Pierre - fin de construction
fin de construction

Le chauffage central n'existait évidemment pas. Chaque local avait son poêle (des poêles-cloches récupérés dans les déchets de l'armée américaine) et même à la menuiserie, un poêle composé de deux bidons de 200L superposés et dans lequel on aurait brûlé des cailloux. Ces poêles-cloches alimentés avec des boulets de charbon par les élèves eux-mêmes rougeoyaient le soir mais ils étaient éteints le matin.

En 1947, l’alimentation était soumise à l’attribution de cartes (avec supplément, il est vrai pour les collectivités). L’approvisionnement en bois, fer, tôles pour les ateliers était subordonné à l’obtention de bons-matières.
Je me souviens qu’un jour, en compagnie de Monsieur Dupuis professeur de menuiserie, nous sommes allés de Pont-Saint-Pierre à Rouen en bicyclette, pour nous rendre chez Thomas avenue du Mont Riboudet, où l’on pouvait se procurer du contreplaqué sans bons-matières. Thomas nous a prêté une carriole. Nous avons chargé le contreplaqué, et l’un poussant, l’autre tirant, nous sommes allés jusqu’à la gare routière faire enregistrer notre précieuse cargaison qui fut chargée sur le toit de l’autobus de la STAO. Il fallait ensuite ramener la carriole chez Thomas, récupérer nos vélos et rentrer en pédalant à Pont-Saint-Pierre.
Les élèves provenaient d’une aire de recrutement très vaste ; non seulement de la vallée de l’Andelle, mais aussi de la région de Louviers, Gaillon, Vernon, les Andelys. J’avais créé un service coopératif de ramassage scolaire. La plupart des élèves étaient internes (plus de 150 sur 200), presque tous repartaient chez eux le samedi et revenaient le lundi matin, il m’en restait quand même souvent une douzaine sur les bras, chaque dimanche.
A la fin de leur scolarité, tous les élèves étaient placés chez Philbert (voir article), Dosapro, etc…, on se les arrachait. Carel et Fouché de Gaillon (constructeur de wagons) avait supprimé sa section d’apprentissage et l’avait confié au collège de Pont-Saint-Pierre (avec le versement de la taxe professionnelle).
Au fil des ans, les choses se sont améliorées. J’ai pu refaire les toitures, clouer du grillage céramique et garnir de mortier les murs des salles de classe et des dortoirs
Témoignage rédigé en 1992

Adrienne Lainé, secouriste-lingère de 1953 à 1988


En 1953, il y avait environ 200 pensionnaires, venant de la vallée de l'Andelle et des plateaux, jusqu'à Gouy, Ecouis, Lyons-la-forêt, Vernon. Les externes étaient relativement peu nombreux, puisque l'effectif total était d'environ 250.
Ils étaient répartis dans des dortoirs de 50 avec un emploi du temps assez strict, lever 6 h 30, toilette, à l'eau froide, petit-déjeuner, puis différent travaux collectifs : balayer, débarrasser les tables, etc., avant le rassemblement. Pour des travaux de plus grande importance, comme cirer le parquet des dortoirs, on avait recours aux punitions. Dans l'ensemble ceci était bien accepté, les élèves ayant conscience du fait que c'était pour eux une grande chance d'être là et de pouvoir y apprendre un métier. Les bâtiments qu'on venait de récupérer du camp anglais d'Alizay étaient très difficiles à chauffer. Des poêles à fioul avaient été achetés un peu plus tard, mais ne tenaient que le début de la nuit et les petits matins étaient froids. Le Centre disposait heureusement d'un bon stock de couvertures….
Il y avait en tout quatre surveillants de nuit. Petit déjeuner : café au lait, pain, beurre et confiture à volonté, et pas de gaspillage ! Une bouteille de bière par table aux repas.

Tous les matins, le directeur était présent au rassemblement et faisait une revue de tenue et de propreté avant que les élèves descendent en rangs vers les ateliers ou les salles de cours.
           
La semaine de la secouriste lingère était longue : 52 heures (elle travaillait le samedi matin). Son emploi de lingère consistait à maintenir la propreté des draps, des couvertures, serviettes et torchons, mais son travail de secouriste, c'est-à-dire, en pratique, d'infirmière, l'interrompait souvent : beaucoup de petits bobos aux doigts, de maux de tête ou de ventre divers, et ce que l'on appellerait maintenant pompeusement un travail de soutien psychologique, surtout auprès d'internes de première année qui pouvaient n'avoir guère plus de 13 ans.

Pour les problèmes plus graves nécessitant recours à un médecin, elle assurait elle-même le transport dans sa voiture personnelle à la maison médicale avant que, vers la fin, une décision venue des hautes sphères n'exige que ce transport soit effectué par les pompiers, ce qui ne simplifiera évidemment pas les choses...
           
Le C.E.T. de Pont-Saint-Pierre -
Le premier directeur M. Cozette, était un vrai organisateur, qui réussit même à emmener des élèves en Suède ou en Hollande, à une époque où le voyage à l'étranger n'était pas encore banalisé. Les élèves étaient alors hébergés dans des centres d'apprentissage des pays concernés, et leur voyage était payé par la vente d'objets qu'ils avaient confectionnés dans les ateliers. À la fin de l'année il y eut même des pièces de théâtre, des bals dans une salle décorée par des objets produits par les élèves.

Régulièrement, les élèves effectuaient des stages chez Philbert, Dosapro, Briffault, Turquais, Pompey, la Taillanderie. La demande de professionnels était alors forte dans la vallée de l’Andelle, très industrielle.
Mme Lainé, fréquemment reconnue par des anciens élèves quand elle sort de chez elle, a pu constater que nombre d'entre eux ont de bonnes situations. L'un d'eux, qu'elle connaissait bien, et même devenu directeur d'une entreprise importante.
Dût sa modestie en souffrir, nous signalons qu'à la fin de sa carrière, elle fut titulaire des palmes académiques.


Autres témoignages


Jacques Trocque, entré en 1951 au Centre d'apprentissage après sa cinquième, a pu commencer par tourner pendant trois semaines dans chaque atelier pour choisir sa formation. Pour lui, ce sera ajusteur. Il se souvient d'un directeur très dynamique, M. Cozette, qui participait aux activités de la ville, organisait des séances de cinéma auquel les habitants pouvaient assister, ou des bals sur des thèmes particuliers qui rencontraient aussi un grand succès.
Le C.E.T. de Pont-Saint-Pierre - Dessin réalisé par un élève, qui a bien saisi le côté « village montagnard » qui faisait le charme de ce petit établissement. Tous ceux, élèves ou professeurs, qui ont connu les gros "bahuts" surchargés en faisaient la remarque. Et on sent l'influence de Calvo !
Dessin réalisé par un élève, qui a bien saisi le côté « village montagnard » qui faisait le charme de ce petit établissement. Tous ceux, élèves ou professeurs, qui ont connu les gros "bahuts" surchargés en faisaient la remarque. Et on sent l'influence de Calvo !

Les voyages de fin de formation en Hollande, ou sur la Côte d'Azur laissaient toujours aux élèves des souvenirs forts. Une amicale d'anciens élèves fonctionnait très bien, plusieurs sont devenus ingénieurs, et de nombreuses entreprises demandaient à embaucher les élèves.
Le C.E.T. de Pont-Saint-Pierre - 1956. Bescherelle, deviendra maire d’Heudebouville
1956. Bescherelle, deviendra maire d’Heudebouville
En compagnie d’un collègue, Michel Thorel, il a mené une action auprès du député de l’époque, Tomasini, pour ouvrir des cours de promotion sociale au collège. Il continuera cette action par l’animation au Planning familial et est aujourd'hui militant de l'Association pour le droit de mourir dans la dignité.
Jusqu’au bout, c’est cette ambiance de petit établissement que regrettent les «anciens» : un professeur de chaudronnerie, par ailleurs considéré comme sévère, mais qui joue régulièrement au foot avec les élèves, un endroit où personne ne se sent anonyme (ce qui au passage contribue aussi à limiter les problèmes de discipline).
Le C.E.T. de Pont-Saint-Pierre - 1956 Peut-être reconnaîtrez-vous : Baudard, devenu menuisier à Pont-Saint-Pierre, Canu, d’Etrépagny, Chevrier J-Pierre, de Pont-Saint-Pierre, Chouet, de Romilly, Despré, Lévezic, et Magerin, de Charleval ...
1956
Peut-être reconnaîtrez-vous : Baudard, devenu menuisier à Pont-Saint-Pierre, Canu, d’Etrépagny, Chevrier J-Pierre, de Pont-Saint-Pierre, Chouet, de Romilly, Despré, Lévezic, et Magerin, de Charleval ...

Le C.E.T. de Pont-Saint-Pierre - Promotion 1964-67 posant sur l'escalier principal...
Promotion 1964-67 posant sur l'escalier principal...
1 Patrick DELAMARE
10 Dominique BERTIN
2 Roger VIVET
11 J-Yves SURTEAUVILLE
3 Gaëtan GENTIL
12 Jean Claude LYSZCZARK
4 Jean Yves SURTEAUVILLE
13 Jean Louis FRETIGNY
5 Jean Michel BAILLY
14 Bernard TUCZAK
6 Alain METROT
15 Gérard BOGAERT
7 Dominique VATINEL
16 Joël TURMEL
8 Jean Marc MADRY
17 Gilbert SANDRET
9 Patrice ENOS
18 LAMBERT


Le C.E.T. de Pont-Saint-Pierre - Un bulletin annuel animé par les anciens élèves : l'établissement n'est pourtant pas vieux en 1954 ! Mais cela montre son dynamisme et l’attachement des élèves
Le C.E.T. de Pont-Saint-Pierre - Un bulletin annuel animé par les anciens élèves : l'établissement n'est pourtant pas vieux en 1954 ! Mais cela montre son dynamisme et l’attachement des élèves
Un bulletin annuel animé par les anciens élèves : l'établissement n'est pourtant pas vieux en 1954 ! Mais cela montre son dynamisme et l’attachement des élèves


La fermeture


Le lycée professionnel va fermer en 1992, ce qui était déjà programmé depuis quelques années puisque les demandes d'investissement étaient refusées, car on considérait que l’ensemble des formations dispensées ne correspondaient plus à la demande du marché du travail. Il y avait sans doute une part de vérité dans ces arguments, bien que par la suite on ait vu des entreprises demander des tourneurs fraiseurs formés à la pratique pour commander les machines numériques, que la demande en métallerie ou soudure soit restée forte. Quant aux menuisiers, les élèves bien formés n'avaient aucun problème pour travailler à l'installation de fenêtres, portes, cuisine, escaliers, que bien sûr ils ne fabriquaient plus à l'ancienne. Dans l’ensemble, la réputation de l’établissement était restée bonne, et sortir de Pont-Saint-Pierre était un avantage sur le marché local du travail.
Quoi qu'il en soit, cet établissement était aussi considéré comme trop petit, on était en période de regroupement par pôles sur des lycées polyvalents dépassant le millier d'élèves. On a par la suite pu s'apercevoir que cela pouvait poser bien des problèmes de concentrer de telles masses d'élèves.
Un des arguments était la possibilité dans un plus gros établissement d'avoir des outils documentaires (livres, revues, etc.) que l'on ne pouvait pas se payer dans un petit établissement. Très peu de temps après, on constatait qu'une liaison Internet bien maîtrisée permettait d'accéder très rapidement à une documentation bien plus étendue .
Le C.E.T. de Pont-Saint-Pierre - La démolition partielle, qui laissera place à la piscine certains bâtiments étant conservés pour des activités sportives.
La démolition partielle, qui laissera place à la piscine certains bâtiments étant conservés pour des activités sportives.


L'accident


Ce qui contribua sans aucun doute à accélérer la décision de fermeture, ce fut l'accident mortel qui eut lieu dans l'atelier de mécanique : un élève qui, par geste réflexe, avait essayé de rattraper un réglet vit sa manche prise par le mandrin d'un tour eut le bras arraché et décéda avant d’arriver à l’hôpital.
À l'époque, les machines sur lesquelles travaillaient les élèves étaient rarement aux normes de sécurité de l'industrie, mais régulièrement un inspecteur du travail visitait les ateliers et signait une dérogation. Sans ces dérogations, pratiquement aucun établissement d'enseignement technique n'aurait pu fonctionner en France, tant les mises aux normes des machines étaient onéreuses.
Il n'empêche que des crédits ont été immédiatement débloqués pour doter les machines les plus dangereuses de capots, d'abord à Pont-Saint-Pierre, puis dans l'Académie et dans la France entière. Ces aménagements ne servirent guère puisque l'établissement fermait à la fin de l'année scolaire 1992, ayant terminé avec très peu d'élèves, puisqu'on ne recevait pas de premières années depuis 1990. on avait cessé de recruter.


Philippe Levacher

           

Tous nos remerciements à ceux qui nous apporter des témoignages, et en particulier à Paul Richard, ancien professeur puis chef de travaux, pour nous avoir transmis de nombreux documents de première main.