1 janvier 2026

Le château de Canteloup

Le château de Canteloup

Le château de Canteloup

Inscrit au patrimoine architectural de Mérimée, le château de Canteloup situé sur les communes de Amfreville-sous-les-Monts et de Romilly-sur-Andelle a été partiellement inscrit aux Monuments Historiques en 1997. Les protections de l’édifice concernent les façades, toitures et, à l’intérieur, le rez de chaussée et l’escalier, le cellier en sous-sol de la D19, la chapelle et les communs sud-est.

Ref cadastrale 1962 AH 20, 21

Historique

Au Moyen Âge, Canteloup était un plein fief de haubert, c'est-à-dire possédé par un chevalier, qui devait donc à son seigneur le service d'un homme à cheval, relevant de la seigneurie de Puchay (voisin de Lyons-la-Forêt), elle-même quart de fief de la baronnie de Cailly dans le baillage de Gisors. Il appartient d’abord à la famille de Canteloup. Il y avait très certainement un ancien château fort à cet emplacement, chargé de la protection des cours d’eau Seine et Andelle. Il n’en reste malheureusement rien. Le fief de Canteloup est connu depuis le XIIe siècle.

Le château de Canteloup

Construction

Au début du XVIIe, Jacques II Halle, échevin de Rouen (certainement magistrat municipal), anobli, très riche, fait l’acquisition des terres et y construit ce château en 1610. Le maitre d’œuvre n’est pas connu.

L’édifice n’a pas été fortifié, il n’aurait pas résisté aux attaques d’une armée, mais il a été conçu pour se protéger des attaques de rôdeurs ou de bandes vivant de rapines (anciens mercenaires etc..) comme il y en avait beaucoup à cette époque.

Le château Canteloup - Les bâtiments de la place des Vosges, dont la construction commence en  1605. On voit bien la similitude de style, que l'on nommera "style Henri IV"
Les bâtiments de la place des Vosges, dont la construction commence en  1605. On voit bien la similitude de style, que l'on nommera "style Henri IV"

Propriétaires successifs

Une des filles de Jacques II Halle, Marie (1613-1686) transmet le manoir et le fief à la famille de Vigneral en se mariant avec François de Vigneral (1608-1683), conseiller au Parlement de Normandie. Leur fils Raoul de Vigneral (1639-1713) sieur de Canteloup, conseiller au Parlement de Normandie épousera Marie Grossin (1647-1685). Ils eurent un fils, Guillaume de Vigneral (1676-1724). Veuf, Raoul se remariera en 1688 avec Anne Le Seigneur, mais n’eurent pas d’enfant.

Le château de Canteloup - Le manoir sur le plan Le Roux de 1725
Le manoir sur le plan Le Roux de 1725

Le fief et le manoir restèrent dans cette famille jusqu’en 1781, date à laquelle ils furent vendus à Robert Bizet, marchand de Rouen dont la fille Marie Zoé Bizet née vers 1804 épousa François Léopold Houzard de la Poterie.

Le manoir fut donc ensuite la propriété de la famille Houzard de la Poterie, le père François Léopold Houzard de la Poterie (1791-1857) eut 4 fils dont Alfred Léopold qui fut maire de Pont de l’Arche, conseiller municipal d’Alizay et propriétaire du château de Rouville à Alizay.

Il fut ensuite propriété de la famille Lefebvre et fut habité jusqu’en 1901.

Au XXe siècle les bâtiments subirent d’importantes dégradations. Le 24 avril 1910 un incendie détruisit une partie des combles, puis la guerre de 39/45 endommagea les boiseries, enfin le château fut divisé en logements pour les salariés de la verrerie de Romilly. Suite à l’incendie de 1910, les parties hautes ont subi une réfection au début du XXe siècle. Malgré toutes ces vicissitudes, les propriétaires successifs réussirent à préserver le château qui est aujourd’hui restauré et rendu à son passé.

Le manoir

Le manoir s’élève sur trois niveaux avec un grand comble recouvert d’ardoises, surmonté d’un clocheton ajouré.

Ses deux façades en brique et pierre calcaire sont symétriques marquées chacune par des fenêtres à encadrement de pierre calcaire et groupées par trois. Quatre tourelles d’angle à toit conique équipées chacune de deux pierres blanches trouées qui permettaient à des arquebusiers d’effectuer des tirs croisés confèrent à ce petit château une allure élégante.

On est surpris en entrant dans le château par la porte principale en façade, d’être en face d’un grand escalier « gauche » permettant de mieux défendre en cas d’intrusion de rôdeurs par effraction, les attaquants étant majoritairement droitiers !

Le château de Canteloup - Solidement fixée sur la façade, l'étoile mystérieuse*….
Solidement fixée sur la façade, l'étoile mystérieuse*….

Au rez-de-chaussée, voûté en anse de panier, de part et d’autre de l’escalier, on trouve deux pièces, la cuisine et le cellier. Seul le cellier est ouvert à la visite. Il est couvert d’une énorme voûte en pierre car l’édifice sur trois niveaux est très lourd. Les murs sont également imposants. Le cellier est actuellement une pièce à vivre pour les propriétaires, on peut y voir un très beau meuble renaissance normande. Les étages supérieurs sont occupés par les actuels propriétaires du château et ne sont pas ouverts au public.

* une hypothèse plausible serait celle de la franc-maçonnerie

Le parc

Le château est établi dans un petit parc repérable sur les plans de 1726 et 1836. La tourelle d’entrée et le colombier rond ont disparu. Par contre les communs subsistent à l’est. Diverses dépendances complètent cet ensemble, entre autres une chapelle Sainte Marguerite dont la couverture a été restaurée récemment et dont les travaux sont en cours.


Le cellier

Le château de Canteloup
A noter également un étonnant cellier qui traverse la D19 pour rejoindre la Bergerie (cellier actuellement muré). Ce cellier est voûté et pavé et dispose de niches sur les côtés pour stocker le vin local. Il pouvait également servir pour transférer les moutons d’un côté à l’autre de la route.

Le château de Canteloup - L'entrée du souterrain qui  passait sous la route
L'entrée du souterrain qui  passait sous la route

Au nord s’étend la ferme du château dont la grange principale, long bâtiment rectangulaire, clôture le parc.


Sur le plan de 1726, la ferme comprend aussi des bâtiments alignés le long de la route de Pîtres au Val Pitan (actuelle D19). D’après le plan cadastral de 1836, un nouveau bâtiment d’habitation a été construit au début du XIXe siècle. Mal entretenue pendant des dizaines d’années, cette ferme a été rachetée en mars 2007 par M Decorde qui en a entrepris la restauration. Priorité a été donnée à trois bâtiments : la grange dont la charpente était en bon état, la charreterie à colombages et la maison d’habitation puis ensuite, les bâtiments le long de la D19. L’ensemble est maintenant entièrement et magnifiquement restauré et transformé en logis pour accueil d’hôtes. Cette ancienne ferme contribue à mettre en valeur le manoir dont elle est le complément.

Le château de Canteloup - Les bâtiments de la ferme
Les bâtiments de la ferme

Le château de Canteloup


Sources

- Base du patrimoine Mérimée

- Archives départementales de la

Seine-Maritime (plan de 1769 ? 1725 ?

- photos André Chéron

 

Tous nos remerciements à Yvette Petit-Decroix pour le prêt de sa documentation, à Mme Henry propriétaire du Château de Canteloup et à Mr Decorde propriétaire de la ferme de Canteloup pour leur accueil.

Jacques Sorel 

Patrick Descamps, Français libre

Patrick Descamps, Français libre - Patrick Descamps devant son premier char
Patrick Descamps devant son premier char

Patrick Descamps, Français libre

 

Le 24 août 1944, veille de la libération de Paris, le char Jemmapes de la 2ème DB du général Leclerc est détruit et le chef de char, Patrick Descamps est tué. Ses parents possédaient le château de Pont-Saint-Pierre, et il y résida de ses 16 ans à son départ pour la guerre, à 21 ans.

 

1939-40. La débâcle, l’appel.

L’attaque de la Pologne par l’Allemagne le 1er septembre 1939 plonge l’Europe dans la guerre. Après la guerre éclair elle met la Pologne hors de combat en trois semaines. Pendant neuf mois, l’armée française reste derrière la ligne Maginot, c’est la drôle de guerre, et le 10 mai 1940, les troupes allemandes envahissent la Hollande, la Belgique, puis la France, passant par les Ardennes. Les troupes alliées se replient sur Dunkerque pour embarquer vers l’Angleterre, fuient vers le Sud de la France, ou sont faites prisonnières par l’armée allemande. C’est la débâcle. Le maréchal Pétain nommé président du conseil demande l’armistice, et le lendemain, 18 juin 1940, le général de Gaulle lance de Londres son fameux appel à continuer le combat, acte fondateur de la France Libre. L’armistice signé par Pétain, la France désarmée est séparée en deux : au Nord zone occupée et au Sud zone libre dirigée par le régime collaborationniste de Vichy, dirigée par Pétain, c’est aussi la fin de la démocratie : Pétain se fait voter les pleins pouvoirs et instaure l’Etat français à la place de la République. A partir de ce moment, une résistance se met en place dans l’hexagone et les Colonies françaises.

 

Le Général Leclerc, le serment de Koufra

Le capitaine Philippe de Hauteclocque, blessé à la tête, fait prisonnier lors de la campagne de France, s’évade, rejoint Paris en partie à bicyclette et apprenant que le général de Gaulle continue le combat, décide de rejoindre Londres, d’où de Gaulle va organiser le ralliement des colonies d’Afrique françaises à la France Libre. Philippe de Hauteclocque, qui avait  choisi le patronyme Leclerc pour protéger son épouse et ses six enfants de possibles représailles,  l’un des rares officiers de carrière à avoir rejoint le général de Gaulle, reçoit le commandement du Tchad en décembre et porte aussitôt ses efforts vers la Libye italienne. Avec seulement 400 hommes montés sur 60 véhicules et après une traversée de plus de 1500 kilomètres de désert, il s’empare de l’oasis de Koufra et fait jurer à ses compagnons «de ne déposer les armes que lorsque nos couleurs, nos belles couleurs, flotteront sur la cathédrale de Strasbourg.»  

Patrick Descamps, Français libre - Général Leclerc

Le 7 décembre 1941, l’attaque des Japonais sur Pearl-Harbour amène les Etats-Unis à entrer en guerre aux côtés des Alliés,  et le 8 novembre 1942 ils débarquent en Afrique du Nord, bousculant les troupes de Vichy. La participation de soldats Français Libres aux combats de Bir-Hakeim rencontre un écho considérable. La colonne blindée de Leclerc arrive à Tunis le 8 mai 1943.

Au cours de toutes ses campagnes, Leclerc vit auprès de ses hommes, couchant comme eux à même le sol, s’inquiétant de leur moral et de leur ravitaillement. Sa foi en la victoire finale, son sens du terrain et de la manœuvre, son omniprésence, lui valent un dévouement sans faille. Quand il reçoit à l’été 1943 la mission de transformer sa Division Française Libre en 2è Division Blindée, il regroupe à Temara, au Maroc, le noyau des Français Libres qui sont avec lui depuis près de 3 ans, les unités déjà constituées d’Afrique du Nord, les engagés et les appelés locaux, les Corses récemment libérés, les jeunes Français évadés de France en passant par les Pyrénées et les geôles espagnoles, les rassemblant vers le but commun.

Les équipements sont insuffisants et obsolètes, les Etats-Unis entament une production de masse d’armements, et dotent la 2ème DB de 315 chars, 4168 véhicules, 2000 mitrailleuses pour plus de 15 000 hommes et femmes équipés de la tête aux pieds. En ordre de marche c’est une file d’engins de plus de 300 km ! Pour Leclerc la revanche est en vue.

 

Seule ombre au tableau !

Le 15 août 1944, l’armée du général de Lattre qui débarque en Provence est composée pour moitié de soldats africains, mais à Paris la 2è D.B présente un tout autre visage : un seul soldat noir, Claude Mademba Sy.

Patrick Descamps, Français libre - 2ème DB Claude Mademba Sy

Les tirailleurs noirs constituent pourtant l’essentiel des ressources en hommes de la colonne Leclerc en 1941, puis de la force L transformée en 2è D.B deux ans plus tard. Mais les Américains, qui équipent les 3 divisions blindées françaises, en ont décidé autrement : ils exigent que la 2ème D.B ne compte aucun soldat noir, prétextant que « les Noirs ne sont pas suffisamment instruits pour combattre dans une division blindée». Les tirailleurs sénégalais de la division sont alors versés dans la 1ère division du général de Lattre de Tassigny ou démobilisés. Cette décision est plus raciale que coloniale car lors de son entrée à Paris, la 2ème D.B compte dans ses rangs quelques 1300 soldats maghrébins. Claude Mademba Sy réussit toutefois à déjouer la directive américaine, car de nationalité française, avec de plus un père chef de bataillon. Le 25 août, il entre dans Paris avec son char, le Pantagruel, puis participe à la libération de Strasbourg et ira jusqu’au nid d’aigle d’Hitler à Berchtesgaden.

 

Patrick Descamps, sa jeunesse, l’appel

Patrick, issu d’une famille d’industriels du Nord, nait en 1922 à Thumeries. Après avoir habité le château Blanc de Thumeries, en 1938, ses parents achètent le château de Logempré à Pont-Saint-Pierre.

Après des études au lycée Louis le Grand à Paris, il obtient une licence es-sciences. Sans aucun doute promis à un bel avenir, il en est conscient, et écrit dans un courrier en mai 1944 : « je crois, si Dieu me prête vie, être destiné à exercer un commandement, des ouvriers sans doute, des hommes en tous cas. Je demanderai alors à Dieu de ne jamais me laisser oublier que pour être un vrai chef, il faut aimer, il faut être juste, il faut être fort. Quand on a décidé quelque chose, y croire et le vouloir ».

En 1940, les demeures de Thumeries et Pont-Saint-Pierre sont réquisitionnées par les troupes allemandes d’occupation. Le château de Pont-Saint-Pierre est le refuge des Allemands et des chars Panzer sont dissimulés sous les ombrages du parc, à l’est. De 1938 à début 1943, Patrick séjourne à Pont-Saint-Pierre, ses parents et lui devront à partir de 1940 cohabiter avec le colonel allemand et ses hommes... Il suit les évènements : la défaite, l’appel du 18 juin 1940 du général de Gaulle, le calamiteux armistice de Pétain, la campagne héroïque du colonel Leclerc en Afrique et le Serment de Koufra… il est triste, il ne peut supporter l’occupation de son pays, l’hégémonie de l’Allemagne et la résignation. Dans un courrier adressé à ses parents, daté de juillet 1943, il exprime son engagement : «vous savez que ce que je fais aujourd’hui je l’ai décidé par moi-même avec toute la conviction nécessaire à un tel acte. Je le fais parce que je crois en mon pays comme je n’ai jamais cessé de croire, parce que je crois qu’aujourd’hui, mon pays a besoin de moi comme j’aurai toujours besoin de lui et parce que je sais que c’est sous son drapeau et avec ses armes que je dois le servir».

Il n’a que 21 ans, et s’engage en juillet 1943, fuyant de fait le S.T.O*

* le Service de Travail Obligatoire, consistait à livrer des travailleurs à l’industrie allemande, qui en manque cruellement depuis que la quasi-totalité des Allemands valides sont au front. Vichy l’encourage en expliquant que des prisonniers français seront libérés en échange, tromperie manifeste puisque les retours d’Allemagne de prisonniers seront exceptionnels

La zone libre est maintenant occupée par les Allemands et sa traversée est périlleuse. Le régime nazi en surveille étroitement le passage. Six cents arrestations ont lieu chaque mois en moyenne, suivies de l’envoi en Allemagne. René Bousquet de la police de Vichy, triste sire, met en œuvre une répression féroce.

 

L’internement en Espagne

Patrick, décidé à rejoindre la France combattante en Afrique du Nord, doit traverser la France et l’Espagne, trajet courant mais très périlleux.

Après avoir échappé à la vigilance des troupes d’occupation et des policiers de Vichy présents du Perthus à Hendaye, Patrick traverse les Pyrénées par des sentiers de contrebandiers, de muletiers, vainc la peur, la faim et le froid. Le régime fasciste de Franco en Espagne est un allié des nazis, aussi les douaniers espagnols arrêtent les transfuges et les remettent à la milice ou les incarcèrent en Espagne. Les rescapés de la montagne endurent alors d’épouvantables conditions d’incarcération dans les prisons. Patrick subit ce sort et on le transfère au camp de concentration de triste mémoire durant la guerre civile espagnole, à Miranda de Ebro (province de Burgos), il y reste 3 mois. L’hostilité du régime envers les ennemis du Reich imprègne les geôliers. Pour ce jeune, impatient de combattre, l’étape espagnole laisse un pénible souvenir. L’internement dans des conditions extrêmes au camp de Miranda est un véritable calvaire. Ensuite c’est l’attente, l’ennui, la colère souvent et le sentiment d’abandon. Le séjour en Espagne est de plus ou moins longue durée : les évadés du premier semestre 1943 attendent de longs mois. Cependant l’Espagne est en récession et accepte après négociations avec les ambassades du Royaume-Uni et des Etats-Unis d’échanger les prisonniers contre de l’alimentation, du phosphate… Certains prisonniers peuvent quitter l’Espagne par Algésiras mais le passage est difficile. La Croix-Rouge coordonne l’évacuation vers Lisbonne et le port de Setubal, les prisonniers sont dirigés vers Casablanca.

 

Le Maroc, l’engagement, l’entrainement

Patrick Descamps, Français libre - Jean Ciampi, Jean Deniker, Patrick Descamps

Au Maroc, les engagés sont rassemblés dans la forêt de Témara près de Rabat. Patrick signe son acte d’engagement dans les Forces Françaises Combattantes, s’engageant à «servir avec honneur, fidélité et discipline dans la 2ème D.B pour la durée de la guerre actuellement en cours..». Cependant il refuse de suivre les cours des officiers à Cherchell en Algérie de peur de ne pas être affecté à l’armée de libération sur le sol de France, sa détermination est totale. Il a réalisé son idéal et trouvé le chef qui correspond pleinement à ses convictions. Il est affecté à la 1ère section de la 4ème Cie du 501 RCC (régiment de chars de combat), formée principalement de jeunes évadés de France. L’entrainement bat son plein dans la plaine marocaine. C’est la période où de Gaulle confie à Leclerc une mission : la Libération de Paris. Durant 7 mois à Témara et dans les zones avoisinantes de la Casbah, les différentes unités constituant la 2ème D.B bivouaquent dans l’attente des effectifs nécessaires, perçoivent leurs nouveaux équipements, reçoivent l’instruction indispensable et affinent leur cohésion. Il s’agit ensuite de monter l’armement, les accessoires, tout le monde s’y emploie avec la meilleure bonne volonté à défaut d’expérience, vivant sous la guitoune à l’ombre des chênes lièges ou sur le terrain tour à tour boueux et poussiéreux en bordure du bivouac.

Pendant ce temps, les U.S.A produisent en masse des Liberty Ships d’environ 100 m de long qui peuvent à la fois traverser l’Atlantique ou la Manche et débarquer des troupes, construits en quelques jours car le soudage des tôles remplace le rivetage, ce qui fait gagner un temps considérable. Ils traversent l’océan chargés de matériels, chars, camions… pour rejoindre l’Angleterre et l’Afrique du Nord.

 

Chef de char

Patrick Descamps, Français libre - 2ème DB

Chaque char ou véhicule porte l’insigne de la Division, qui représente une carte de France avec la croix de Lorraine. Patrick est versé sur un char léger M3A3, composé d’un équipage de 4 hommes : chef de char, tireur, pilote et copilote, équipé de chenilles à patins de caoutchouc et d’un canon de 37mm. Patrick, caporal-chef, est le seul chef de char qui ne soit ni sous-officier ni officier. Les chars de sa compagnie portent des noms de victoires de la Révolution. On lui affecte le Fleurus.

L’année 1943 s’écoule, l’anxiété gagne Patrick et ses camarades, mais pendant cette période de formation et d’attente il fréquente ceux qui seront à jamais ses amis : Jean Deniker, Yves Ciampi et Alexandre Krementchousky. Tous se posent la question : la division sera-t-elle désignée pour le débarquement en France ? Le 6 avril 1944, le général de Gaulle vient au Maroc passer en revue la 2ème D.B et c’est un bien grand jour pour tous ces jeunes de voir de visu le personnage de l’appel du 18 juin, le symbole de la révolte !

 

L’embarquement, l’Angleterre

En avril 1944, c’est l’embarquement tant attendu, la division quitte l’Afrique du Nord en plusieurs convois. Dans les bateaux, les hommes sont mélangés, les liens hiérarchiques sont rompus, d’autres se forment entre des hommes très différents mis face à face pendant la traversée. C’est un véritable brassage qui oblige tout le monde à se connaître, à parler. Les chars, half-tracks, automoteurs, jeeps... venant d’unités différentes sont également mélangés sur les bateaux, ainsi si l’un était torpillé, aucune unité  ne serait anéantie. Après dix jours de traversée le convoi parti du Maroc arrive au Pays de Galles. Le 1er juin, son régiment est regroupé au camp d’Huggate dans le Yorkshire, très petit village, sans magasins, sauf un pub, interdit aux soldats.

Patrick Descamps, Français libre - Devant le Fleurus

Patrick écrit en mai 1944 à sa famille : « ainsi à 22 ans, après quelques mois d’une vie toute nouvelle et à la veille de circonstances qui auront sur le monde un retentissement énorme, je me retourne sur moi-même et j’y trouve avant toute autre chose la Foi.» Le débarquement a lieu le 6 Juin, et quand éclate la nouvelle c’est la joie bien sûr mais aussi la consternation de ne pas en être... La vie en bivouac continue, manœuvres, inspections, tirs se succèdent, la 4è compagnie est bien rodée. Depuis la mi-juillet 1944, les équipages sont fin prêts et piaffent d’impatience. Fin juillet, l’ordre de départ est donné. L’ensemble des troupes rejoint par route et par fer le port d’embarquement, soit 500 km en deux étapes. L’Angleterre ressemble à une fourmilière et il faut une sévère organisation pour discipliner les unités, respecter les horaires pour qu’il n’y ait ni bouchons, ni accidents….

 

La campagne de Normandie

Patrick Descamps, Français libre - Landing Ship Tank
Le 2 août, embarquement sur les LST et le 3 au matin, enfin, Patrick et ses équipiers foulent la terre promise. Il débarque sur le Fleurus mais à partir du 7 août sera affecté sur le Jemmapes en remplacement du chef de ce char muté à la section de commandement de sa compagnie. Les Liberty Ships et les LST mouillent à Utah-Beach, dans la Manche. Le lieutenant commandant la 1ère section de la 4ème Cie est le lieutenant Nanterre sur le char  Valmy, dont dépend le char de Patrick. Le baptême du feu reçu dans la nuit du 7 au 8 août par bombardement aérien des bivouacs avait annoncé le début des combats.


Patrick Descamps, Français libre - L’arrivée de Leclerc sur le sol français

Mise à la disposition de la 3ème armée américaine du général Patton, la division Leclerc est associée à la manœuvre alliée pour couper la retraite des forces allemandes et les empêcher de rejoindre la Seine. Souvent il fait preuve «d’initiatives personnelles» qui s’avèrent payantes. Les Américains apprécieront ses capacités. Après son regroupement à La Haye-du-Puits, la 2ème D.B reçoit l’ordre d’avancer plein sud sur les routes du Cotentin, puis vers Le Mans le 9 aout. Patrick est engagé rapidement dans les combats au nord d’Alençon puis pour la réduction de la poche de Falaise. Une citation à l’ordre du corps d’armée, postérieure à son décès évoque son engagement : «Caporal-chef de char, plein d’ardeur et de conscience, le 12 août 1944 à l’ouest de Sées a fait preuve de belles qualités manœuvrières alors que son char était en pointe d’avant-garde.» La 2ème D.B n’a cesse de se porter à l’avant du dispositif du 15ème corps d’armée. Le 12 août, Alençon est libéré si rapidement que les Américains en sont décontenancés. Patton ne tarit pas d’éloges sur les troupes de Leclerc qui appliquent les principes de l’attaque à outrance depuis que les Français sont en Normandie.

 

Montée vers la capitale, libération de Paris

Mais la question cruciale reste la Libération de Paris. L’insistance de Leclerc, l’intervention du général de Gaulle, l’envoi d’un émissaire par le colonel Rol-Tanguy, chef des Forces Françaises de l’Intérieur (FFI) amènent Eisenhower à donner l’ordre à la 2ème D.B de foncer sur Paris. Le 23 août à partir de 7 heures, le sous groupement Warabiot, auquel appartient Patrick, prend la route en direction de Paris. Le soir, il bivouaque près de Limours, au sud de la capitale. Le 24, il prend la route vers son destin. Après de violents combats à Longjumeau, le groupement Warabiot progresse et rejoint Arpajon sans encombres. Vers 10h00, à environ 1,2 km de la sortie de Longjumeau, des canons de 88 mm installés de part et d’autre détruisent des chars, la progression est difficile. Il y a de nombreux tués et blessés, les Allemands opposent une résistance farouche.

 

Le destin tragique

Le 24 août, vers 11h30, veille de la Libération de Paris, à la limite de Savigny-sur-Orge et de Morangis, le Jemmapes  est touché alors qu’il vient d’abattre un des derniers antichars Flak 88. Patrick Descamps est tué au carrefour du chemin des meuniers et de la rue Jean Allemane, les autres membres de son équipage, Tarraga, Grausse et Jannet sont blessés. Tous sont pris en charge par les ambulances conduites par les rochambelles, mais ses amis du 13ème Bataillon Médical au sein de la 2ème D.B, Jean Deniker, aide-chirurgien, Yves Ciampi, médecin-auxiliaire et Alexandre Krementchousky, médecin-capitaine ne pourront rien pour lui.

 

Ses amis, Jean, Yves et Alexandre

Patrick, Jean et Yves sont des inséparables et semblent avoir fait connaissance pendant l’internement en Espagne ou lors de leur engagement au Maroc ? Tous trois ont le même âge et ont souvent l’occasion d’échanger sur leur idéal de vie. Jean Deniker est né à Pékin,  il fait des études de médecine, mais sera tué durant la campagne en Meurthe et Moselle, en novembre 1944. Yves Ciampi, né à Paris, fait des études de médecine qu’il continuera à la fin de la guerre. Il écrira aux parents de Patrick à son retour une lettre émouvante : «…je suis le seul survivant, c’est trop atroce. J’ai soudain une cruelle impression de solitude. Et je pense à vous, à madame Deniker. Je voudrais être là près de vous pour vous dire combien Pat, Jean, étaient heureux, prenaient la mort en riant, combien ils étaient forts…ils ont franchi le fossé vie-mort avec le sourire ». Yves Ciampi deviendra réalisateur et tournera en souvenir de ses amis Les Compagnons de la gloire, documentaire sur la 2ème D.B et la Libération de Paris, puis Les héros sont fatigués, Typhon sur Nagasaki, Le vent se lève… Alexandre Krementcho né à Odessa en 1905, médecin-capitaine, est aussi un photographe hors pair. Il laissera quelques clichés de ses amis. Naturalisé français en 1945, il exercera la médecine à Limoges.

Patrick Descamps, Français libre - lettre Yves Ciampi
 

Eymeric, le beau-frère de Patrick

On ne peut passer sous silence cet homme de la France Libre. Chevalier de la Légion d’Honneur, Croix de guerre, médailles coloniales et de la France Libre, Eymeric de Pelleport, né en1920 dans les Landes, s’engage en juillet 1940, est affecté à la compagnie de chars du général de Gaulle, rejoint l’Afrique et participe, comme motocycliste, aux opérations de ralliement du Gabon, rejoint la Palestine et fait la campagne de Syrie au guidon d’une moto britannique. A la création de la 2ème D.B, il est affecté à la 397ème CCR au sein de laquelle il commande le 3ème peloton jusqu’à ce qu’il soit blessé en novembre 1944 en Alsace. A l’hôpital du Val de Grâce, il rencontre sa future épouse qui vient le visiter : Jacqueline Descamps, sœur de Patrick, avec laquelle il se marie en 1946 à Pont-Saint-Pierre… 

Patrick Descamps, Français libre - Eymeric de Pelleport au château de Pont-Saint-Pierre


L’exceptionnel rôle des femmes, Rochambelles et Marinettes

Le groupe Rochambeau* est né de la volonté d’une Américaine, Florence Conrad, âgée de 58 ans en 1944. Lorsque la 1ère Guerre mondiale éclate en 1914, elle habite Paris et décide de s’engager comme infirmière. En 1939, elle s’engage de nouveau et publie en 1942 « Camarades de Combat » qui retrace son aventure. En 1943, à New York, grâce à l’aide de nombreuses femmes américaines, elle collecte de quoi acheter 19 ambulances. Le groupe qu’elle a fondé prend le nom de Groupe Rochambeau* : A New York, elle recrute 14 jeunes volontaires françaises, qui embarquent sur le Pasteur pour Casablanca où personne ne les attend, mais Florence Conrad sait qu’un certain général Leclerc est en train de créer une division. La rencontre est délicate mais sa ténacité est récompensée, elle reçoit l’accord du général. Elle propose 19 ambulances neuves ainsi que de jeunes volontaires féminines. Le général veut bien des ambulances mais pas des jeunes filles... Devant l’insistance de Florence Conrad et ne voulant pas laisser échapper ces 19 véhicules, il accepte, mais uniquement jusqu’à Paris. Sur place, Florence Conrad engage d’autres jeunes femmes. Le groupe est affecté à la compagnie du bataillon médical au sein du groupement tactique où se trouve Patrick Descamps. Les soldats de la division les surnomment rapidement les Rochambelles. Lorsqu’elles appareillent pour l’Angleterre en mai 1944, elles ont gagné l’estime des soldats. Aux officiers américains qui tentent de les empêcher d’embarquer, le général Leclerc réplique "ce ne sont pas des femmes, ce sont des ambulancières !» C’est ainsi qu’avec leur 19 Dodge, elles apprennent à mettre les mains dans le cambouis, à prodiguer des soins, à lire une carte, mais aussi la discipline militaire. L’aventure de ces femmes énergiques et volontaires, finalement, continue jusqu’au Nid d’Aigle en passant par la libération de Strasbourg en novembre 1944. Certaines sont tuées durant la campagne. L’histoire des Marinettes, elle, commence en Algérie où une jeune femme plein d’entrain, Jacqueline Carsignol, ancienne volontaire de la Croix Rouge, crée un groupe pour s’occuper des blessés de la 2ème D.B. Elles sont neuf, et aucune ne sera tuée durant la campagne

* Jean-Baptiste Donatien de Vimeur, comte de Rochambeau, cher aux Américains, s’est illustré lors de la Guerre d’Indépendance des Etats-Unis au côté de La Fayette.

Patrick Descamps, Français libre - Yves Ciampi et une Rochambelle devant leur ambulance

 

La grandeur d’âme

Dans son testament Patrick Descamps écrit : «  Je ne vous dis pas adieu, mes amis, mais au revoir; je sais que vous ne comprenez pas tous et je ne vous demande pas de le faire, mais avant de vous quitter je veux vous laisser quelques consignes qui, bien souvent, me viennent de vous, mais que je veux vous redire afin que chacun de vous en soit non seulement le gardien, mais le propagateur  « Tâchez d’être toujours sûrs de ce que vous croyez » , « Cherchez la vérité », «Ne comptez pas sur les autres pour relever la France, commencez vous-mêmes », « A tous , je vous dis au revoir et je vous quitte sans regrets car je crois en Dieu ».

Et enfin, les paroles de son ami Yves Ciampi qui survit après l’épopée de la 2ème D.B : « Autant que je vivrai, je vivrai pour Pat, afin que ce que nous voulions réaliser ensemble soit réalisé en son nom, et que l’immense somme de puissance, de bonté et de pureté rejaillisse sur nous et nous permette de travailler dans son souffle et de ne jamais démériter de lui. »

Patrick Descamps a été inhumé à Thumeries dans le caveau où sont enterrés ses parents et son frère. Son nom est mentionné sur les monuments aux morts de Thumeries et Pont-Saint-Pierre. Un quartier et une rue portent à Thumeries son nom. A Pont-Saint-Pierre, l’ancienne résidence des personnes âgées, financée par ses parents, porte une plaque à l’entrée de l’office notarial, côté grande rue, sur laquelle on peut lire : « Fondation Patrick Descamps, chef de char, armée Leclerc, mort pour la France, 24 août 1944  ».

Patrick Descamps, Français libre

 

Sources :

- l’histoire de Thumeries,

- mémoire des hommes gouv.

- les dernières nouvelles d’Alsace ,

- images de la défense gouv.

- forum 2è DB et site de l’UNABCC

- les compagnons de la libération…

- archives de la famille Descamps

 

Je remercie personnellement l’abbé Henri Delavenne, sa mère Delphine, Patrick Descamps, fils de Jean-Claude Descamps, ainsi que Frédéric de Pelleport-Burète, fils de Jacqueline Descamps-de Pelleport-Burète, et également Christophe Legrand, vice-président en charge de l’histoire et de la mémoire de la 2è D.B Leclerc, qui m’ont permis de rassembler un ensemble d’éléments familiaux et historiques.

 

Jean-Pierre Demeillers

 

Personnalités qui ont appartenu à la 2èmeDB

 

La 2ème DB a rassemblé des hommes qui ont été parfois ensuite très connus, par exemple :

 

Jean Gabin Alexis Montcorgé, rentré de New-York pour s’engager, chef de char, acteur

Jean Marais, conducteur de jeep, acteur

Jean Nohain, animateur radio puis télévision

Jean Daniel  directeur du Nouvel Observateur

Jean Lacouture, journaliste

Jean-Claude Pascal, spahi, acteur

Claude Cheysson, ministre

Yves Guéna, ministre

Robert Galley, ministre

François Jacob, prix Nobel de médecine

entre autres...

  

Charles Maignart de Bernières, Pétripontain méconnu

Charles Maignart de Bernières  - Plan de 1769 de Guillaume Le Roux
Charles Maignart de Bernières 

Pétripontain méconnu

Le fief de Bernières

Charles Maignart de Bernières  - Plan de 1769 de Guillaume Le Roux
Plan de 1769

Sur ce plan de Guillaume Le Roux, on trouve au nord-est du château de Logempré une parcelle appelée Bernierre, là où un peu plus tard les Cassini indiquent les Maisons. Aujourd’hui, à cet emplacement on ne trouve plus qu’un taillis et les vestiges d’un mur de briques.

Charles Maignart de Bernières - Sur la carte de France de Cassini
Sur la carte de France de Cassini

Au XVème siècle, cette terre dépendait de l’abbaye du Bec-Hellouin quand un dénommé Guillaume Maignart acquiert le manoir des Maisons. Il est conseiller du roi à l’Echiquier de Normandie, qui gère les finances de la province. En 1503 il demande à l’abbé du Bec la permission de bâtir un colombier*, mais Louis de Roncherolles, seigneur des lieux, conteste sa construction, en vain. Le seigneur de Douville, propriétaire du vieux château (voir bulletin n°10), donne l’autorisation en 1514 de prendre l’eau de l’Andelle, créant, au-dessus de la forteresse, ce qu’on appellera le petit bras de l’Andelle, pour alimenter l’abreuvoir, le vivier et le fossé jouxtant le Manoir.

* le colombier était réservé aux nobles, d’où la volonté de Maignart de s’en doter, et la tentative de Roncherolles de l’en priver : vieille noblesse contre noblesse de robe...


Le manoir des Maisons

D’après Dubuisson-Aubenay, «les Maignart possédaient le fief Les Maisons au pied de la côte dite du Buisson*. L’ensemble se décompose en une propriété d’environ six acres**,... le reste en terre labourable, bois et taillis placé au-dessous de la Garenne à l’abri de la forêt de Longboël […] une jolie maison composée d’un corps de logis, petit mais fort accommodé et logeable, et au bout est une double galerie haute et basse de 35 pas de promenade. […] aux murs de la galerie haute étaient appendus les portraits des ancêtres. Une pièce de vers latins datée de 1607 laisse entendre que cette galerie en forme de portique avait été construite dès les premières années de XVIIè siècle. Les Maignart aimaient se promener à la belle saison sous les ombrages des longues avenues […] au bout une chapelle fort jolie dont le patron est saint Jacques de Galice, sur la façade du corps de logis, à l’un des bouts sont quatre vers faits par messire Charles Maignart Ier de Bernières, président au Parlement de Rouen. Au bout du jardin, bois de haute futaie, frênes, hêtres et aulnes et au côté vers l’ouest un beau canal d’eau vive dérivé de la rivière Andelle… ».

Charles Maignart de Bernières - Jean-Jacques Le Veau,  Environs de Pont-Saint-Pierre
Tout laisse penser que ce dessin de Jean-Jacques Le Veau,  Environs de Pont-Saint-Pierre, représente les Maisons

* sans doute le Val Maignart 

** 1 acre = environ 4000 m²

En 1648, marqué par le dévouement sans limite de Charles de Borromée, évêque de Milan, auprès des pestiférés de sa ville, Charles Maignart lui dédicace la chapelle de Maisons. A cette occasion l’archevêque de Rouen oblige « à fonder une rente perpétuelle de 12 livres tournois et une hypothèque sur les rentes du manoir, célébration à la charge de Claude Flaman, curé de St Nicolas du Pont-Saint-Pierre et ses successeurs désignés comme aumôniers de la dite Chapelle, douze messes par an le 4 de chaque mois. » Prévoyant, Charles donne pouvoir au curé et au trésorier de Saint-Nicolas de contraindre ses successeurs au paiement.

 

Les Maignart, robins vernonnais

Charles Maignart de Bernières -

Cette famille de Vernon, pourvue de petites judicatures au XVè siècle, acquiert quelques seigneuries et une notabilité locale qui aboutit à l’anoblissement. Les frontières entre la roture et la noblesse étaient alors assez lâches, à la suite des bouleversements sociaux de la guerre de Cent ans. Les Maignart s’élèvent dans le monde judiciaire, se divisent en plusieurs branches, de la Vaupalière, de la Gravelle et de Bernières, près des Andelys, à l’origine de leur nom. Ils possèdent de nombreuses seigneuries, comme Beuzemouchel, qui prendra le nom de Bernières, mais la principale est celle de la Rivière-Bourdet, à Quevillon. Les Maignart de Bernières, membres du Parlement de Normandie, s’installent en la paroisse Sainte-Croix-Saint-Ouen, et à Pont-Saint-Pierre au manoir de Maisons.

Charles Maignart de Bernières - Le château de la Rivière-Bourdet, à Quevillon
Le château de la Rivière-Bourdet, à Quevillon

Charles Ier Maignart de Bernières est président du Parlement en 1601. Charles II, son fils, également président, épouse Françoise Puchot qui, devenue veuve, séjourne au château. De l’union de Charles et Françoise nait le personnage de ce récit : Charles III Maignart de Bernières, qui durant la première partie de son existence séjourne régulièrement à Pont-Saint-Pierre avec famille et amis.


Charles III Maignart de Bernières

Charles Maignart de Bernières -
Né et baptisé à Sainte-Croix-Saint-Ouen en 1616, à quinze ans il part étudier à Paris, accompagné de son précepteur, Jean Guillebert, qui restera présent jusqu’à sa mort. En 1633, licencié en droit de l’Université de Caen, il fait l’admiration de ses maîtres, et il n’a pas 20 ans quand il est nommé au Parlement de Paris. Sa vie studieuse et mondaine est celle des étudiants de son âge et de son rang. Malgré son appartenance à la paroisse de Sainte-Croix-Saint-Ouen qui a la réputation d’apprécier les idées protestantes, il ne semble pas soupçonné de jansénisme*. En 1637, il est nommé conseiller au Parlement de Paris et achète l’office pour 40.000 écus. Ses pairs affirment qu’ils n’avaient encore reçu dans le Parlement personne d’aussi capable... De temps à autre il revient à Rouen et à Maisons. A 21 ans, il se marie avec Anne Amelot, fille du président de la Ière chambre des requêtes du Parlement et de leur union naitront neuf enfants, dont beaucoup meurent très jeunes.

* le jansénisme, qui s’inspire principalement de Saint Augustin, est considéré par l’Eglise catholique comme une hérésie. Il met l’accent sur la prédestination pour atteindre le paradis, et se rapproche sur ce point du protestantisme.

Charles, fier de son nom, se préoccupe des origines de sa famille, compulse et fait rechercher d’anciens titres. En juillet 1641, après un court séjour à Rouen, il passe des vacances aux Maisons d’où il écrit à son ami du Buisson Aubenay, assez fréquemment son hôte : « nous avons eu bonne compagnie depuis notre arrivée. Cela nous a fourni beaucoup de divertissement et l’eau que j’ai mis dans les canaux a meslangé nostre plaisir …»

Charles Maignart de Bernières - Blaise Pascal
Blaise Pascal

Durant cette période Charles rencontre à Rouen d’illustres personnages comme Pierre Corneille, son frère Thomas, Etienne Pascal, le père du grand scientifique Blaise Pascal, qui vient habiter la paroisse de Sainte-Croix-Saint-Ouen, où il invente pour faciliter les calculs de son père la première calculatrice … l’auteur des Pensées, sans doute le plus grand génie de ce siècle, invente le calcul des probabilités et tranche de façon scientifique un débat sur l’existence du vide qui ne se traitait alors qu’à coup de citations d’Aristote...

Cette période compte parmi la plus malheureuse de l’histoire de Rouen. La peste, la misère, la répression de la révolte des va nu-pieds marquent énormément Charles et Blaise, qui se rencontrent à la paroisse et se retrouveront à Port-Royal, mais nous ne savons malheureusement pas si Blaise Pascal a été l’hôte de Charles à Pont-Saint-Pierre …

Charles voit s’ouvrir une carrière des plus brillantes, en 1643 il est nommé Maître des Requêtes, puis Louis XIII le fait Conseiller en ses conseils, d’Etat et privé !

La grande misère du XVIIè siècle

De 1618 à 1648, la guerre de 30 ans déchire l’Europe, catholiques contre protestants et puissances contre puissances : pays allemands, Espagne, Provinces-Unies, pays Scandinaves, France … On estime qu’un tiers de la population germanique y a péri.

Par ailleurs, les épidémies de peste et les disettes se succèdent, et en 1639, le soulèvement des nu-pieds de Normandie contre la gabelle entraîne une terrible répression.

A cela s’ajoutent les deux Frondes, des Grands et des Parlements, contre l’absolutisme royal…

Charles Maignart de Bernières - Sébastien Vranck. Pillage d’un village
Sébastien Vranck. Pillage d’un village

La population des campagnes et des villes est plongée dans la misère et de toute part s’élèvent des plaintes. Dans les cahiers des Etats Généraux de Normandie de 1638 on lit « Sire, il est temps ou jamais que vous preniez pitié de votre pauvre peuple… ". Séguier lui-même, auteur pourtant des répressions sanglantes des Nus-pieds, écrit au Roi à propos des gens de guerre « en vérité le désordre est si grand que quelque règle qu’on puisse apporter, ils ruinent tout où ils passent... ce sont des voleurs et non pas des soldats ». Les habitants désertent les campagnes vers les villes ou meurent terrés dans les bois. Les cultures sont dévastées et les terres ne sont plus cultivées… 

 

L’élan de charité

Devant cette misère et ce dénuement, des femmes et des hommes de haute condition créent des structures afin de venir en aide aux plus défavorisés. Le renouveau spirituel qui suit le concile de Trente incite au développement d’œuvres de bienfaisance : Compagnie du Saint-Sacrement, Œuvres des enfants trouvés, Confrérie des Dames de la Charité, des Filles de la Charité, Congrégation de la Mission, etc. La charité est conçue comme une obligation religieuse stricte, l’Evangile fait une loi aux chrétiens de pratiquer l’aumône. Secourir les pauvres, c’est pour le fidèle plaire à Dieu, et faire son salut. Quelques responsables émergent comme Louise de Marillac, Vincent de Paul, quelques parlementaires dont Charles Maignart de Bernières qui organisera dans l’ombre de ce dernier l’assistance publique dans le cadre de la Compagnie du Saint-Sacrement. Charles publie en 1649 Instruction pour le soulagement des pauvres » et en 1651, Pour venir en aide aux provinces dévastées par les conflits.

 

Visites des prisons du Vexin

En octobre 1648, il a entrepris, à titre bénévole, une série de visites dans les prisons du Vexin, voulant, dit-il dans son rapport « s’informer suivant le devoir de sa charge et en exécution des ordonnances si les officiers des lieux font leur devoir ». Il visite les prisons de Mantes, Vernon, les Andelys, Pont de l’Arche, Gisors, et Pontoise. Partout il prend les mesures immédiates qui s’imposent, traite au mieux les injustices et les conditions de détentions arbitraires. Constatant la mort de prisonniers après trois semaines de disette, il prend les décisions élémentaires d’approvisionnement. Mais le plus souvent devant l’étendue du mal, il ne peut que prendre acte des plaintes des victimes. Cependant, sur son rapport, le Conseil du Roi prend divers arrêts : l’un touchant la réparation du pont de Vernon vital pour la ville et trois autres arrêts relatifs à l’état des prisons, aux extrêmes nécessités des prisonniers auxquels manquent le pain et la paille, enfin à la subsistance des prisonniers de guerre. Il s’attache aussi à la prompte expédition des procès et à l’allègement de l’impôt…

 

Tournant radical, Port-Royal

Charles Maignart de Bernières - Le château du Chesnay
Le château du Chesnay

Apprenant la décision de son précepteur, Guillebert, devenu prêtre, de se retirer à Port-Royal, haut lieu du jansénisme, il vend en 1649 sa charge de Maître de Requêtes pour se vouer au soulagement des pauvres de Normandie, Picardie, Champagne et Lorraine. Parallèlement à ses activités de parlementaire, il entretient des relations avec Port-Royal que les réformes de Mère Angélique Arnauld transforment en centre de haute piété.

Charles Maignart de Bernières - Racine
Racine

Le couvent se trouve en vallée de Chevreuse, l’endroit est humide, et la rigueur morale prônée par l’abbé de Saint-Cyran attirent ceux qu’on appelle les Solitaires ou les Messieurs : philosophes, mathématiciens, personnages de haut rang qui se consacrent à la prière, à l’étude et aux travaux : restauration des bâtiments de l’abbaye, drainage pour assécher les marécages. En 1637 Saint-Cyran crée les Petites Ecoles dont la renommée attire les élèves aisés. Orphelin à deux ans, Jean Racine y fait ses études de 1649 à 1653. Les maîtres d’excellente qualité, mettent au point une méthode révolutionnaire, en français pour que tous comprennent, en opposition aux Jésuites qui professent en latin. Les châtiments corporels sont abolis, le travail s’effectue en petits groupes et on insiste sur la culture grecque, ce qui influencera Racine pour ses tragédies. La plume d’oie est remplacée par une plume métallique. L’éducation est complète, il s’agit de développer le jugement, la volonté et le corps de l’enfant. Le maître s’adapte aux capacités de l’élève. Mais, victimes de la méfiance des Jésuites, les Ecoles ferment par ordre de Louis XIV en 1660. Charles, totalement impliqué dans cet enseignement, avait organisé dans son château du Chesnay des classes en 1653. Ses armoiries figurent aujourd’hui au fronton de la mairie.

 

Les œuvres d’assistance en province - Les Relations

Pour aider le peuple sans ressource, des réseaux de collecte et de transport de vivres se créent. Tout le monde s’y emploie, jusqu’à mère Angélique qui prodigue à Charles une recette de potage des pauvres, plat unique, sorte de potée où se mêlent viande, pain et légumes. Charles, trésorier de la Compagnie du Saint- Sacrement joue un rôle prépondérant dans la diffusion des informations. Il se fait le rédacteur des Relations, périodique destiné à émouvoir les riches du royaume pour obtenir d’eux des subsides. Chaque feuillet comporte huit pages, tirées à 4000 exemplaires, comme en témoigne le livre de comptes de Charles. La publication dure de 1650 à 1655 et comporte une partie de renseignements pratiques et spirituels destinés à nourrir une méditation sur la pauvreté destinée à la haute noblesse du Royaume. Toutes ces actions efficaces de sensibilisation nous les retrouvons en application aujourd’hui dans notre société. Le succès des Relations est prodigieux et les dons affluent de toutes parts. Des dames vendent leurs pierreries et leur vaisselle d’argent, les reines de France et de Pologne envoient leurs bijoux. Du Buisson Aubenay note « de grandes aumônes se font à Paris pour les pauvres gens de Champagne ruinés par l’armée ». Les Relations ne suffisent bientôt plus, les recettes de cuisine pour les pauvres et autres conseils pratiques sont si utiles que Charles doit composer un livre sur ce sujet : L’aumône chrétienne et ecclésiastique, que Port Royal édite en juin 1651.

Pierre Coste écrit en janvier 1930 dans la Revue des Questions Historiques, parlant des Relations : « le succès de ces publications dépendait de l’habileté de celui qui les dirigeait, il importait que les citations fussent bien choisies et bien présentées avec au besoin, un petit préambule, un court commentaire et pour finir, un appel pressant à la charité. Le choix tomba sur Charles Maignart de Bernières, personnage très instruit, versé dans la connaissance des Saintes Ecritures… et, au surplus, animé de la flamme de la charité ». Le livre de comptes de  Charles nous renseigne des dons. On y voit qu’il n’oublie pas sa paroisse de Saint-Nicolas (de Pont-Saint-Pierre) à laquelle il attribue une aide en 1651 par le curé Flaman, il verse des fonds pour assister les pestiférés de Radepont et Lisors, et pour les pauvres de Pont-Saint-Pierre.

Cependant, devant le refroidissement de la charité il cesse la publication des Relations fin 1655. Entre temps, en 1653, il a perdu son épouse, âgée de 33 ans, dont le corps est ramené à Rouen pour être inhumé aux Capucins, couvent dont il ne reste à peu près rien, mais l’épitaphe datant de la mort de Charles a été conservée par l’historien de Rouen, Farin : « ci-git aussi dame Anne Amelot son épouse, sa vie fut exemplaire et elle seconda avec des dispositions admirables la piété et la charité de son mari » Charles avait encore cinq enfants, dont Françoise moniale à Port Royal.

 

De l’Hôtel-Dieu à l’Hospice

Hôtel-Dieu est le terme qui s’est imposé à partir de la fin du Moyen Age pour désigner l’hôpital principal des grandes villes du royaume. Généralement fondé et contrôlé par les évêques. Au début, il accueille toutes les infortunes : pèlerins, pauvres, vieillards impotents, malades…mais au fil du temps se réserve aux malades, entassés à trois  ou quatre par lit, formant ainsi un dangereux foyer d’infection. A Rouen, l’Hôtel-Dieu de la Calende se trouve près de la cathédrale et donne dès le XVIIe siècle des signes évidents de vétusté. La ville, étroite et resserrée, est archaïque, ses petites maisons ont des encorbellements qui empêchent le soleil d’assécher des rues étroites non pavées. Dans le caniveau central l’eau croupit et la ruelle sert de décharge publique, conditions idéales pour attirer les rats et leurs puces dont on ne soupçonne pas le rôle dans les épidémies de peste. Depuis 1267, et quatre siècles durant, l’ancien Hôtel-Dieu prieuré de la Madeleine est le seul établissement charitable capable de recevoir au plus fort de sa capacité 450 malades, entassés dans une promiscuité inimaginable. La peste est présente à Rouen du 14 au 17è siècle. Ses ravages expliquent le développement des champs de morts : les petit et grand aîtres Saint-Maclou et le cimetière Saint-Maur. Depuis 1521 fonctionne au sein de l’Hôtel-Dieu un Bureau des pauvres valides, pour les vieillards, les enfants-trouvés, les infirmes, les mendiants, les incurables… Cependant rien n’est centralisé et bien défini. En 1602 le Parlement de Normandie achète un ancien marécage asséché, la Maresquerie, situé sur une partie du faubourg Martainville et y construit le Bureau des pauvres valides, qui devient l’Hospice Général par édit de Louis XIV « ...pour le renfermement des pauvres mendiants de la ville et des faubourgs de Rouen ", moyen de contrôler dans la ville les mendiants, les marginaux et de se protéger des individus asociaux. A l’Hospice Général la discipline est stricte et le travail obligatoire...

Charles Maignart de Bernières - Hopital des pestiférés à Paris, au XVème siècle
Hopital des pestiférés à Paris, au XVème siècle

 

Charles Maignard et l’assistance publique à Rouen

Les dévots, avec François de Sales, Vincent de Paul, Louise de Marillac et la Compagnie du Saint Sacrement ont beaucoup d’influence, une grande partie d’entre eux à Rouen appartient au milieu parlementaire, comme Charles et ils jouent un rôle essentiel dans l’essor des hôpitaux. L’épidémie meurtrière de 1650 force la décision de construire enfin un lieu de santé l’Hôtel-Dieu, affecté aux pestiférés.

 

L’Hôtel-Dieu de Rouen*

Charles Maignart de Bernières - Vincent de Paul
Vincent de Paul

Dans les Fastes de Rouen, Henri Grisel écrit : Charles Maignart de Bernières bâtit à Rouen un hôpital, tant de son propre bien que des aumônes qu’il eut soin de procurer pour ce sujet, l’hôpital des pestiférés de Rouen lui doit un élargissement considérable. Ce sont les hôpitaux Saint Louis pour les malades et Saint Roch pour les convalescents, du nom des saints priés contre la peste. Sur demande de Charles et après acceptation de Louis XIV pendant son séjour à Rouen, on lève 5 sols par muid de vin  entrant dans la ville et 2 sols 6 deniers sur le cidre et le poiré, pour financer ces lieux de santé. Aujourd’hui, on peut voir à l’Hôtel-Dieu quatre plaques de marbre noir apposées sur le mur portant les noms des principaux bienfaiteurs des Hôpitaux de Rouen dont celui de Charles Maignart «ayant durablement aidé l’institution et contribué particulièrement à la défense des pauvres  ».


Charles Maignart de Bernières -

Charles Maignart de Bernières - Le tour rue de Germont
Le tour rue de Germont

L’accueil  des enfants abandonnés, cher à Vincent de Paul est également une vocation de l’hôpital, comme on en voit la trace à l’hôpital Charles Nicolle : à l’entrée de Germont se trouve un tour, sorte de guichet avec un tourniquet mobile, placé sous un abri et éclairé par une lanterne. Les registres de ces enfants abandonnés renferment souvent des carrés de tissu qui peuvent servir à leur identification : les parents peuvent en effet revenir réclamer leur enfant en présentant l’autre morceau de l’étoffe.

* aujourd’hui Préfecture de Région

 

Un rapprochement fatal

La duchesse de Longueville, épouse du gouverneur de Normandie, proche cousine de Louis XIV, mais mêlée à la Fronde, familière de la paroisse Sainte-Croix-Saint-Ouen, y fait la connaissance de Charles Maignart de Bernières, et en sort transformée. Touchée par la piété profonde du « procureur des pauvres », elle décide de se rapprocher de Port Royal et d’en devenir la protectrice.

Proche de Port Royal sans s’être jamais déclaré, janséniste, Charles n’en est pas moins sensible à tout ce qui se trame contre Port Royal, cible des Jésuites qui intriguent auprès de Louis XIV, considérant le jansénisme comme une hérésie à combattre. En 1656, ils font disperser les Solitaires et les Petites Ecoles. Blaise Pascal prend alors la défense des jansénistes dans les Provinciales.

Charles continue ses œuvres et vient en aide aux catholiques irlandais et, après la prise de pouvoir de Cromwell, à Charles II en exil, dont un des fils est même élevé au Chesnay.

Charles Maignart de Bernières - Exemple de lettre de cachet, moyen simple, rapide et n’exigeant aucune explication, de se débarrasser d’importuns.
Exemple de lettre de cachet, moyen simple, rapide et n’exigeant aucune explication, de se débarrasser d’importuns.

Un de ses courriers est intercepté, qui laisse supposer sans raison qu’il intrigue en faveur du cardinal de Retz, grand adversaire du roi, alors évadé de prison. Louis XIV par lettre de cachet fait alors exiler Charles dans le Berry. L’injustice de cette mesure émeut beaucoup de gens, et un grand nombre de fidèles, portés par 400 carrosses viennent faire leur adieu à son domicile.

 

L’exil à Issoudun

Fin avril 1661, Charles arrive à Issoudun. Pierre-Thomas du Fossé, ami rouennais et Solitaire de Port Royal, nous apprend que, pris à l’improviste, il doit emprunter à sa mère, Françoise Puchot, pour faire face au frais qu’entraine sa disgrâce. Les lettres qu’il écrit d’Issoudun disent avec quelle fermeté il accepte son sort et montrent sa décision de n’acheter son retour au prix d’aucune faiblesse. L’abbé d’Aubigny multiplie pour lui des démarches, dont il attend l’effet sans impatience, beaucoup plus préoccupé des coups qui menacent Port Royal où sa fille Françoise est religieuse. Dans l’inaction à laquelle il est condamné, il s’efforce encore de soigner les malades et de soutenir les pauvres.

Charles Maignart de Bernières - L’abbaye de Port-Royal avant que Louis XIV la fasse raser
L’abbaye de Port-Royal avant que Louis XIV la fasse raser

Son dévouement est tel que les habitants du pays craignent qu’on ne le rappelle de ce bannissement. Charles est surtout affligé de voir la persécution s’abattre sur Port-Royal.

En juillet 1662, il tombe malade, les médecins consultés ne jugent pas son état alarmant. Pendant ce temps, l’abbé d’Aubigny obtient la révocation de l’ordre d’exil de Louis XIV, mais une courte et foudroyante maladie l’emporte, et la nouvelle qui le libère de son exil arrive trois heures après sa mort. Sa mort précède de quelques jours celle de son ami Blaise Pascal. Son corps, amené par bateau, est inhumé au couvent des Capucins. On peut lire dans la nécrologie de Port Royal que l’exil de Maignart de Bernières « servit à faire connaître sa vertu dans une province où elle n’était pas connue.»

Son épitaphe à Saint-Joseph met en cause le pouvoir royal : « ci-git Messire Charles Maignart de Bernières, Conseiller du Roi en ses conseils, Seigneur de Bernières, la Rivières-Bourdet, les Maisons… lequel après avoir mené une vie pleine d’intégrité dans les charges de charité envers les pauvres et de toutes les bonnes œuvres du véritable juste et du parfait chrétien, mourut à Issoudun dans le Berry le 31 juillet 1662, âgé de 45 ans. Les ordres pour son retour chez lui que le Roi lui accordait, mieux informé de sa piété et de sa vertu, arrivèrent trois heures après sa mort : ainsi le Roi des rois l’ayant retiré de l’exil du monde, sa famille voulut avoir la consolation de faire ramener son corps pour le déposer ici avec ses ancêtres » 

Son cœur fut déposé à Port Royal.

Sources :

Alex Féron La vie et les œuvres de Charles. Maignart de Bernières

Dubuisson-Aubenay : Itinéraire de Normandie

Archives de la Rivière-Bourdet

P. Duchemin La Baronnie de Pont-Saint-Pierre

A. Le Prévost Dictionnaire de l’Eure

Archives 76

 

Jean-Pierre Demeillers