1 mai 2017

La légende des deux amants


Pîtres - Légende des Deux Amants - Côte des Deux Amants

La légende des deux amants

De la prohibition de l'inceste et des risques du dopage


Il existe de nombreuses versions de la légende des deux amants, mais la première est le "Lai des deux amants " de Marie de France. Peut-on penser que la plupart des autres sont des broderies exécutées, le plus souvent au XIXe siècle, à partir du lai source originale, ou qu'elles reprenaient une mémoire orale dont il restait trace dans la vallée ?
Pîtres - Légende des Deux Amants - Marie de France (enluminure)
Marie de France (enluminure)

Marie de France (1154-1189) a vécu en Angleterre à la cour d’Henri II Plantagenêt (l'époux d’Aliénor d’Aquitaine) dont elle était probablement la demi-sœur illégitime, puis serait devenue abbesse du monastère de Shaftesbury, ou de Reading, en 1181 ou peu avant. On a en réalité fort peu de certitudes à son sujet, en dehors de ces mots de sa main : « Marie ai num, si sui de France » (Je me nomme Marie, je suis de France). Elle écrivait en ancien français, dans sa variante anglo-normande, et c'est la première femme à avoir écrit des poèmes en français.

On retrouve dans la légende des deux amants au moins une demi-douzaine de thèmes ou acteurs-types de la plupart de contes : l'épreuve impossible, que le héros remporte, même si c'est ici au prix de sa vie, la réunion des deux amants auxquels on interdit de s'aimer, le père abusif, voire incestueux, la marraine complice, le breuvage miraculeux, les effets merveilleux sur la flore ou la faune, les revenants ….

Peau d'âne
Un roi veut épouser sa propre fille. Pour éviter cette union, elle exige, pour sa dot, des robes irréalisables, qu'il parvient néanmoins toujours à lui offrir, puis la peau de son âne merveilleux qui produit des écus d'or. Il accepte encore, et elle s'enfuit, revêtue de cette peau ….

Pyrame et Thisbé
Pîtres - Légende des Deux Amants - Pyrame et Thisbé par Gautherot (1769-1825)
Pyrame et Thisbé par Gautherot (1769-1825)

Ovide raconte dans les Métamorphoses que Pyrame et Thisbé, deux jeunes de Babylone qui s'aiment malgré l'interdiction de leurs pères devaient se retrouver une nuit en dehors de la ville. Thisbé arrive la première, mais s'enfuit devant une lionne qui déchire son voile et le souille de sang. Lorsqu'il arrive, Pyrame découvre le voile et, croyant que Thisbé est morte, se suicide. Celle-ci, revenant au lieu de rendez-vous, découvre son cadavre et se donne la mort.
La tragédie de Théophile de Viau* sur ce sujet contenait deux vers :

* poète baroque du début du XVIIème siècle

Ah ! voici le poignard qui du sang de son maître S’est souillé lâchement: il en rougit, le traître !

qui touchaient au ridicule, et suffirent à la disqualifier, au moins pendant quelques siècles, car le Centre Dramatique National vient dernièrement de monter cette pièce.


L. Fallue,dans "Histoire du Château de Radepont et de l'abbaye de Fontaine-Guérard", publié en 1851, raconte la légende de la manière suivante :

Il y avait vers la fin du XIIème siècle, à l'embouchure de l'Andelle, un fief appartenant à Robert, baron de Cantelou, seigneur d'Amfreville-les-Monts, qui suivit Richard Cœur- de- Lion à la croisade. Sa femme, restée seule avec sa fille, Mathilde, avait une parente, Alix de Bonnemare, qui habitait le manoir situé sur la paroisse de Radepont, et avait un fils, Raoul. La mère de Mathilde mourut. La châtelaine de Bonnemare recueillit Mathilde. Deux ans plus tard le baron de Cantelou rentrait, en compagnie d'un chevalier qui lui avait sauvé la vie au prix d'un œil et d'une balafre qui l'avait horriblement défiguré.
Pîtres - Légende des Deux Amants - Le château de Bonnemare
Le château de Bonnemare

Le baron de Cantelou avait défendu de faire aucun mariage pendant son absence ; les jeunes se présentèrent en foule à son arrivée. Alors, "il prescrivit à chacun d'eux les épreuves les plus bizarres et les plus dures : les uns étaient obligés de passer la première nuit de leurs noces perchés comme des oiseaux sur les branches de quelque grand arbre ; les autres étaient plongés pendant deux heures dans les eaux glacées de l'Andelle ; ceux-ci étaient attelés comme des animaux à une charrue, et contraints de tracer un pénible sillon ; ceux-là étaient obligés de sauter à pieds joints par-dessus un bois de cerf... et malheur à ceux qui n'obéissaient pas à ses ordres tyranniques : ils étaient ajournés à une autre année." (L'ermite en Normandie de M. Lefebvre-Duruflé, publié sous le nom de M. de Jouy).
Peu de jours après, il ordonna à sa fille d’épouser le chevalier. Elle résista et fut enfermée dans le monastère de Fontaine-Guérard.
Dans une de ses chasses, le baron fut blessé par un sanglier, et Raoul courut et lui sauva la vie. Le baron lui dit : "je veux bien te donner Mathilde, mais j'ai soumis mes vassaux à de dures épreuves, et le chevalier qui voudra obtenir la fille du seigneur de Cantelou devra se résigner à la plus rude qu'il ait imposée à ce jour. Vois Raoul, vois ce pic escarpé ; Mathilde sera ton épouse si tu peux la porter en courant, depuis la base jusqu'au sommet".
Raoul arriva au sommet et tomba sans vie. Mathilde, tenant entre ses bras le corps de Raoul s'écria « Mon père, l'union que vous avez permise s'accomplit », se précipita dans le vide. Pour la première fois, l'âme impitoyable du baron s'attendrit, il fonde le Prieuré des Deux Amants, où il prend l'habit en pénitence qu'il porta jusqu'à sa mort. Les nonnes de Fontaine-Guérard réclamèrent les corps des deux victimes, et les mirent dans un même tombeau, près du chœur de leur église. On le voyait encore avant la Révolution, recouvert d'une pierre, où étaient réunis dans un seul écusson, les armes des Bonnemare et des Cantelou. Le baron ne tarda pas à mourir, et, durant cent années, son spectre erra en répétant "Mathilde, Mathilde, cent ans de pénitence". Les coteaux témoins de ces apparitions furent abandonnés comme un lieu maudit, et depuis ce temps, l'une des côtes qui regardent le parc de Radepont est appelée le Champ Dolent.

Est-ce là une simple réadaptation du lai de Marie de France, ou ce récit s'appuie-t-il sur d'autres sources restées orales ? C'est la même question qui se pose pour le récit suivant.

Jean-François Ducis (1733-1817), poète tragique, successeur de Voltaire à l'Académie, fit un séjour en 1812 à Fontaine-Guérard, chez M. Guéroult, propriétaire de ce domaine et du château des Deux-Amants, et publia l’année suivante sur la légende des deux amants une poésie d'après le récit que lui en firent ses hôtesses :
"Ma sœur et moi, Monsieur, nous avons fait tout ce qui dépendait de nous pour acquérir des lumières sur un sujet qui semble fait pour ranimer les cordes sensibles de votre lyre. Elles ne sont puisées que dans la tradition du pays, et quelques notices de d'Arnaud, de Saint-Foix et de Mme de Genlis, toutes restreintes et de même nature.

Le vieux château de la vallée de l'Andelle était occupé par un seigneur de Pont-Saint-Pierre*, contemporain de Charlemagne. Sa fille, nommé Calliste, jeune et belle, fut aimée et devint éprise d'un jeune paysan, nommé Edmond, serf de son père. Ce père, pour désespérer leur amour, imagina [...] "

* en fait, il n'y eut de baron à Pont-Saint- Pierre  qu’à partir du XVe siècle

On voit au passage que dans ce récit, Mathilde et Raoul s'appelaient Calliste et Edmond. Chez Marie de France, les deux amants étaient restés anonymes. Mais on trouvera aussi Garceline, Florine, Francine, Adélaïde, Comène, et Précy, Regnault, Saint-Cyr, etc. ( d'après le Marquis de Blosseville)

Ce récit excita effectivement la lyre de Ducis, qui, licence poétique, ne résista pas, et rajouta quelques enjolivures : un jour à la chasse un énorme sanglier se précipite sur Calliste, mais Edmond vole à son secours et tue la bête. Il ose alors faire sa demande, mais le seigneur entre dans une violente colère, puis se ravisant :
Tu vois de ce chemin l'escarpement rapide,
Oui, sans aucun repos, oui**, si d'un même pas
Tu peux jusqu'au sommet la porter dans tes bras
Ma fille est ta conquête et ma main te la donne.
On connaît la suite...

** chevilles ou volonté de marquer la fermeté de l'engagement ?  On peut en tout cas penser à Racine : "Oui, je viens dans son temple adorer l'Eternel"

Pour David Duval de Sanandon, qui écrit à la fin du XVIIIème siècle, l'histoire est plus récente :

Vous plairait-il ouïr une histoire touchante ?
C'était vers l'an mil deux cent trente
Et dans tout le Vexin normand
Le triste souvenir en est encor vivant.
Sur les fertiles bords où la nymphe d'Andelle
Roulant ses argentines eaux,
Va joindre en serpentant la Seine qui l'appelle,
Un puissant suzerain comptait plusieurs châteaux
Digne de sa noble origine,
Jadis du vaillant roi Richard.
Au champ d'honneur, en Palestine. il avait porté l'étendard.
C'était messire Hervé, seigneur de Pont-Saint-Pierre
Et d'Amfreville-sous-les-Monts.

Dernier exemple, ces vers anonymes, du 19ème siècle:

Jeune mignon de mince souche,
Varlet de coeur, simple escuyer,
Dist le seygneur d'un air farouche,
D'un ton tranchant comme l'acier,
Si tu veulx l'avoir pour compaigne
Au risque d'y laisser tes os,
Te faulx gravir ceste montaïgne
Avec ma fille sur ton dos.

Au passage, on peut se demander pourquoi les auteurs font si souvent du héros un valet, un écuyer, un serf, un domestique ? On peut y trouver, certes, une aspiration démocratique, mais on peut aussi noter que Marie de France donne à ses héros des appellations diverses : damoiselle, jouvencelle, bachelette, meschine, etc. pour la jeune fille, et jouvenceau, damoiseau, et valiez pour le jeune homme, que l'on a traduit par valet, écuyer et domestique, alors qu'au IXe siècle, le mot était employé comme synonyme de servant de sa dame. Le varlet domestique ne fut pris dans ce sens qu'au XIIIème siècle, au moment des croisades et des tournois, où l'ancien valiez devint le chevalier de sa dame et porta ses couleurs.

Une des versions les plus courtes ….
Pîtres - Légende des Deux Amants

Le lai des deux amants Marie de France
Texte établi par Jean Rychner, Paris 1966

Jadis avint en Normendie
Une aventure mut oïe
De deus enfanz que s'entr'amerent;
Par amur ambedeus finerent.
Un lai en firent li Bretun:
De Deus amanz recuilt le nun.

Verité est kë en Neustrie,
Que nus apelum Normendie,
Ad un haut munt merveilles grant:
La sus gisent li dui enfant.
Pres de cel munt a une part
Par grant cunseil e par esgart
Une cité fist faire uns reis
Quë esteit sire de Pistreis;
Des Pistreins la fist il numer
E Pistre la fist apeler.

Tuz jurs ad puis duré li nuns;
Uncore i ad vile e maisuns.
Nuns savum bien de la contree,
Li vals de Pistrë est nomee.

Li reis ot une fille bele
E mut curteise dameisele.[…]
Cunfortez fu par la meschine,
Puis que perdue ot la reïne.
Plusurs a mal li aturnerent,
Li suen meïsme le blamerent.
Quant il oï que hum en parla,
Mut fu dolent, mut li pesa;

Cumença sei a purpenser
Cument s'en purrat delivrer
Que nul sa fille ne quesist.
E luinz e pres manda e dist:
Ki sa fille vodreit aveir,
Une chose seüst de veir:
Sortit esteit e destiné,
Desur le munt fors la cité
Entre ses braz la portereit,
Si que ne se reposereit.
Quant la nuvelë est seüe
E par la cuntree espandue,
Asez plusurs s'i asaierent, 
Que nule rien n'i espleiterent.
Teus i ot que tant s'esforçouent
Quë en mi le munt la portoënt;
Ne poeient avant aler,
Iloec l'esteut laissier ester.
Lung tens remist cele a doner,
Que nul ne la volt demander. [...]
Traduction en français moderne par Jean-Pierre Savard, respectant le rythme et rimée.

Jadis survint, chez les Normands,
Un fait dont on parle souvent :
Deux enfants, l’un de l’autre épris,
De leur amour même ont péri.
Les Bretons, en vers le narrant,
Firent le lai des deux amants.

Il est avéré qu’en Neustrie
Que nous appelons Normandie,
Est un mont étonnamment grand :
En haut gisent les deux enfants.
À peu de distance du mont,
Avec grand soin, grande attention,
Une ville bâtit le roi
Qui était seigneur des Pistrois ;
De Pistrois il tira un nom,
Ainsi Pîtres l’appela-t-on.

Le nom reste tel, à cette heure,
Comme la ville et ses demeures,
Et le pays, nous le savons
A pris Val de Pîtres pour nom.

Le roi eut une fille, belle
Et distinguée demoiselle. [...]
L’enfant était son réconfort,
La reine ayant trouvé la mort.
Bien des gens le lui reprochèrent
Et les siens même l’en blâmèrent.
Il comprenait qu’on en jasait
Et la souffrance l’accablait.

Il en vint à chercher vraiment
La voix du soulagement :
Qu’on ne la sollicite plus !
Près ou loin, tous sont prévenus :
Qui reviendrait en prétendant
Recevrait l’avertissement
Du destin, qu’il avait édicté :
« Dans les bras il faut la porter
de la cité en haut du mont
Sans faire la moindre station. »
Une fois la nouvelle sue
Et par le pays répandue,
Un bon nombre s’y essaya
Sans pour autant nul résultat.
D’aucuns y mirent assez d’ardeur
Pour l’emporter… à mi-hauteur.
Ils ne purent pas continuer
Là, il fallait abandonner…
Restant longtemps à marier
Elle ne fut plus demandée. [...] 



Pour plus de facilité, nous donnons maintenant le texte intégral en français moderne, et en prose :

Jadis advint en Normandie, l'aventure bien connue de deux enfants qui s'aimèrent ; par amour, tous deux moururent. De cette histoire les bretons firent un lai, nommé les Deux Amants.
En vérité, il y a en Neustrie, que nous appelons Normandie, un mont d'une hauteur merveilleuse : dessus gisent les deux enfants. Près de ce mont un roi fit bâtir une cité et la nomma Pitres. Toujours en est resté le nom, encore aujourd'hui, il y a ville et maisons.
Le roi n'avait qu'une seule fille, belle et courtoise demoiselle, qu'il chérissait énormément. Nuit et jour, elle était sa seule consolation depuis la mort de la reine. Bien de riches hommes demandèrent sa main, mais le roi ne voulait pas l'accorder. Aussi beaucoup l'en blâmèrent, même dans la propre maison du roi. Le roi s'attrista de ces paroles, elles lui pesèrent. Il réfléchit à la manière d'éviter que quiconque demandât la main de sa fille. Alors, de loin et de près, il manda ses vassaux et leur dit : "qui ma fille voudra avoir devra la porter au sommet du mont près de la cité, sans jamais la poser". Dès que cette nouvelle fut répandue, nombreux voulurent s'y essayer. Aucun n'y réussit. Ils la portaient à la moitié du mont et la laissaient là car ils ne pouvaient aller plus avant. Longtemps resta la fille à épouser que nul ne voulait plus demander.
Dans le pays, il y avait un damoiseau, fils d'un comte, gentil et beau. Pour la valeur, il l'emportait sur tous les autres. Assez souvent, il séjournait à la cour et conversait avec le roi. Il tomba amoureux de la fille du roi. Bien des fois, le jeune homme lui demanda qu'elle lui accordât son amour. Parce qu'il était courtois et preux et que le roi l'estimait beaucoup, elle lui engagea son amour. Très humblement, il la remercia. Ensemble, ils parlèrent souvent et s'aimèrent loyalement. Ils firent attention à n'être point aperçus. Cette contrainte leur pesa mais le jeune homme pensait qu'il valait mieux ce mal souffrir que trop se hâter et donc faillir. Mais cela lui était une amère détresse.
Alors le jeune homme sage, preux et beau s'approcha de son amie. Douloureusement, il la pria de partir avec lui. A son père, il la demanderait. Il savait que celui-ci l'aimait tant qu'il ne voudrait point la lui accorder sauf s'il pouvait la porter au sommet du mont.
La demoiselle lui répondit : "Ami, fait-elle, je le sais bien. Vous ne m'y porterez pas, vous n'êtes pas assez fort. Si je partais avec vous, mon père serait triste et en colère. Il ne vivrait plus sans martyr. Certes, tant je l'aime et le chéris que je ne voudrais pas le courroucer. Un autre conseil, je vais donc vous donner : à Salerne, j'ai une parente. Une riche femme avec de bons revenus qui y est restée plus de trente ans. Elle est savante en médecine et connait les herbes et les racines. Si vous lui portez mes lettres et lui racontez notre aventure, elle prendra les bonnes mesures : toute potion qu'elle vous donnera, tout breuvage qu'elle vous remettra vous réconforteront et vous donneront une grande force. Quand vous reviendrez ici, vous me demanderez à mon père. Il vous tiendra pour un enfant et vous indiquera le contrat. Qu'à nul homme, il ne me donnera sauf si en haut du mont il peut me porter entre ses bras sans me reposer. "
Pîtres - Légende des Deux Amants
Le jeune homme entendit cette nouvelle et le conseil de la pucelle, il en fut heureux et la remercia. Il demanda congé à son amie et retourna chez lui. En grande hâte, il s'apprêta : deniers et riches draps, chevaux de bât et palefrois. Le jeune noble emmène aussi ses vassaux les plus proches. A Salerne, il va séjourner et parler à la tante de son amie. De la part de celle-ci, il lui donna une lettre. Quand elle l'eût lue de haut en bas, elle retint le jeune homme auprès d'elle jusqu'à très bien le connaître. Par des médecines, elle a augmenté sa force. Elle lui a remis un tel breuvage que jamais il ne sera trop fatigué ou trop atteint que le philtre ne lui rafraîchisse tout le corps, les veines et les os. Ainsi toute la force lui reviendra dès qu'il l'aura bu. Il mit le breuvage dans une fiole et le rapporta dans son pays.
Quand le jeune homme tout joyeux fut retourné, il ne séjourna pas en sa terre. Au roi, il alla demander de lui donner sa fille. Qu'il la lui donne, il la prendrait. Au sommet du mont il la porterait. Le roi ne l'éconduit pas mais le tint pour fou. Parce qu'il était de jeune âge, de nombreux prud'hommes ont essayé, mais en vain, de lui sortir cette affaire du crâne. Enfin le roi fixa le jour. Il réunit ses hommes, ses amis et de tous ceux qui purent venir, aucun ne fut oublié ! Pour la fille et le jeune homme qui se risque à la porter au sommet du mont, ils sont venus de toute la contrée. La jeune fille se prépara. Elle se priva beaucoup, jeûna beaucoup et s'amaigrit pour s'alléger, car elle voulait aider son ami.
Au jour dit, quand tous furent venus, le jeune homme y était le premier, son breuvage avec lui. Devant la Seine, dans la prairie, au milieu de la grande assemblée de tous ces gens, le roi a amené sa fille. Elle n'était vêtue d'aucun drap au-dessus de sa chemise. Entre ses bras, le jeune homme l'a prise. Il a mis dans la main de la jeune fille la fiole remplie du breuvage -et on sait bien qu'il était efficace-. Mais je crains que peu ne lui vaille car il n'en avait bu aucune mesure qu'il partait à grande allure. Il monta si bien le mont qu'avant la moitié, pour la joie de porter son amie, il ne se souvint pas de son breuvage. Elle sentit qu'il se lassait.

- Ami, fait-elle, buvez vite ! Je sais bien que vous fatiguez. Retrouvez votre force!"
Le jeune homme lui a répondu : "Belle, je sens tout fort mon cœur, je ne m'arrêterais à aucun prix. Aussi longtemps que je boirais, je ne pourrais pas faire trois pas. Ces gens qui s'écrièrent à notre passage, m'étourdirent de leur bruit; Bientôt, ils me dérangeraient, je ne souhaite pas m'arrêter ici." Quand ils furent monter aux deux tiers, peu s'en fallu qu'il ne tomba. Souvent la jeune fille le priait : "Ami, buvez donc !"

Jamais il ne voulut ni l'entendre ni la croire. Ce voyage lui causa bien de la douleur. Il vint sur le mont et tant s'y blessa, qu'il tomba là et ne se releva pas : son cœur avait quitté son ventre. Quand elle vit son ami, la pucelle le crut évanoui. A son coté, elle s'agenouilla et voulut lui verser le breuvage. Mais il ne put plus lui parler. Ici il mourut, comme je vous dis. Elle le plaignit à hauts cris. Ensuite elle jeta et répandit la fiole où était le philtre. Le mont en fut bien arrosé, et son sol bien amendé. Dans tout le pays et la contrée, on a trouvé une bien belle herbe qui eut le breuvage pour racine.
Alors je vous raconterai l'histoire de la jeune fille. Puisqu'elle a perdu son ami, personne ne fut plus douloureusement triste. Elle s'est couchée près de lui et l'étreignit et le serra. Elle lui embrassa bien des fois les yeux et la bouche. Le mal de lui au cœur la toucha : là aussi mourut la demoiselle qui était si sage et belle.
Le roi et ceux qui attendaient, ne les voyant pas revenir, partirent après eux. Ainsi ils les ont trouvés. Le roi s'écroula, évanoui. Quand il revint à lui, une grande douleur était demeurée. Ainsi agirent les étrangers : trois jours, il gardèrent les deux enfants sur terre. Ils firent chercher des cercueils de marbre et les mirent dedans. Sur le conseil de ces gens, ils furent enterrés sur le mont. Ensuite, chacun partit.
A cause de l'aventure de ces enfants, le mont fut appelé "des deux amants". Il arriva donc comme je vous l'avais annoncé ; les bretons en firent un lai.

Mais que viennent faire ici les Bretons ?
Pîtres - Légende des Deux Amants
Les bardes gaulois, après la victoire de Jules César, se refugièrent en Basse-Bretagne, puis revinrent peu à peu et comme les trouvères et troubadours firent métier de chanter, en s'accompagnant d'un instrument, souvent la harpe, des chants que l'on appelait des lais.
Anecdote sur les bardes : à la cour de Charles-le-Chauve, il y avait un jongleur irlandais nommé Scot. Un jour qu'attablé seul avec le Roi, il venait de lancer quelque impertinence, celui-ci lança: "Quelle distance sépare Scot d'un sot?" - "La table, répondit-il !"

Qu'est-ce que ce roi de Pîtres ?
A-L Durdan, dans Le lai des deux amants, publié à Mâcon en 1907, tente de relier la légende et l'histoire. Sa position est en résumé la suivante : Charles-le-Chauve est le roi dont parle la légende, car c'est le seul monarque ayant résidé à Pîtres. Ne voulant pas se séparer de sa fille unique, qui est tout ce qui lui reste comme famille après les multiples trahisons dont il a été l’objet, il cherche le moyen d'écarter les soupirants, sans les froisser car il a besoin d’eux pour la défense du pays contre les Normands. Pour les éloigner, il pose une condition que personne ne pourrait exécuter. Quelques-uns essayent mais renoncent avant la moitié du chemin.
Le jeune amoureux est le fils d'un de ses fidèles, le comte de Hasdans (Les Damps).

C'est loin l'Italie, surtout au 12ème siècle…
Selon Durdan, concernant Salerne, pas besoin d'aller jusqu'en Italie, même si cette ville était réputée pour ses remèdes, puisqu'il existait un Salerne près de Brionne. D'un autre côté, les Normands sont à Salerne d'Italie du sud depuis 1076….

Pîtres - Légende des Deux Amants
Les effets, sur l'environnement, déjà...
Après la mort de son amant, Mathilde jette au loin le vase qui se brise. Le liquide se répand et, depuis ce temps, croissent à cet endroit des herbes merveilleuses qui guérissent bien des maux, ou peut-être ces plantes qu’on ne trouve que là : la biscutelle de Neustrie et la violette de Rouen.

Quels rapports avec le monastère ?
Un monastère de nonnes et de moines fut fondé sur le lieu même, sous le nom de Sainte-Marie-Magdeleine. Le sceau du monastère représentait, disait-on, une tête de jeune fille et celle d'un jeune homme, mais il est plus probable qu'il s'agissait tout simplement du Christ et de Marie-Madeleine, et le bénédictin Dom Toussaints du Plessis pense même que ce serait l'origine de la légende…
Puis, le monastère étant devenu trop petit pour le nombre toujours croissant des nonnes et moines, l'archevêque de Rouen, grâce à la générosité de Robert, comte de Leicester, fonda l'Abbaye de Fontaine-Guérard et y fit transférer les nonnes.

Bibliographie
A-L Durdan. Le lai des deux amants, légende neustrienne de Marie de France. Macon 1907
Marquis de Blosseville. L'origine du prieuré des deux amants en Normandie, fabliau du XIIIème siècle, par un trouvère du XVIIIème. Précis des Travaux de l'Académie impériale des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Rouen. - Année 1861-1868.
Dom Toussaints du Plessis. Description géographique et historique de la Haute-Normandie. Paris Didot 1740
De Jouy. L'hermite en province.Tome VII Paris 1824 (l'auteur réel est en fait Lefèbvre-Duruflé
Fallue Histoire du château de Radepont et de l'Abbaye de Fontaine-Guérard. Rouen 1851

Pîtres - Légende des Deux Amants
Dans le prochain numéro : Les mises en image de la légende, ses variantes, les prénoms utilisés, les tableaux de Romilly.


Jean Barette

Michel Bienvenu 



La rue de la Geôle

Pîtres Rue de la Geôle

La rue de la Geôle

Pîtres Rue de la Geôle - Cadastre dit napoléonien, 1837. Archives Municipales de Pîtres
Cadastre dit napoléonien, 1837. Archives Municipales de Pîtres
La geôle, du latin caveola, diminutif de cavea, c'est la petite cave, la cage, et par suite la prison. Le mot, passé au cours des siècles par gaole, gaiole, etc., se prononce [jôl], et a graduellement cédé la place à un autre : prison (de prehensio, du verbe latin signifiant prendre), ce qui peut expliquer que récemment la prononciation du mot devenu peu familier ait pu parfois être remplacée par une combinaison de sons plus familière, géo, comme dans géographie, etc…
Pîtres Rue de la Geôle - Dictionnaire étymologique de la langue françoise, G.Ménage. 1750
Dictionnaire étymologique de la langue françoise, G.Ménage. 1750

Notons au passage que le latin avait bien sûr un mot pour prison : carcer, qui nous a donné carcéral, incarcérer, etc.
Il y a donc eu une prison à Pîtres, qui dépendait de la justice du seigneur de Pont-Saint-Pierre et du bailliage de Rouen. Où ?????
Pîtres Rue de la Geôle
Il est à noter qu'au XIXème, on trouve encore mention d'un chemin de la geôle, qui recouvre la rue de la Geôle actuelle et la rue Bourgerue qui n'avait pas encore ce nom.
Sur le détail ci-contre d'une carte de 1731 conservée aux Archives Départementales de Seine-Maritime, on peut voir que cette rue (1), axe menant vers Pont-Saint-Pierre, était très peu habitée, et ne se distinguait pas de la rue, actuellement Bourgerue (2), qui la prolonge, et qui n'était bordée d'aucune maison, handicap certain pour revendiquer ce nom de rue du bourg.

Pîtres Rue de la Geôle
Par contre le cadastre dit napoléonien de 1837 (en tête de cet article) montre bien deux rues distinctes, avec un carrefour créant une rupture de l'alignement, et surtout une nette densification du bâti sur la "rue de la Bourgerue".
Pîtres Rue de la Geôle - La rue de la Geôle le 15/7/2006 (image Google Earth)
La rue de la Geôle le 15/7/2006 (image Google Earth)

La rue de la Geôle est devenue celle de l'école Jacques Prévert, et depuis 2011 s'y trouve le restaurant scolaire (la cantine). Les fouilles effectuées par l'INRAP en 2011 en prévision de sa construction montrent un niveau de circulation (petits silex sur remblais), suggérant même la présence d'une place publique, sur des terrains remblayés, ce qui serait cohérent avec la présence proche du balnéaire et du théâtre.

Michel Bienvenu

Alice Cobert



1 avril 2017

Qu'étaient les charités ?

Procession de charitons au XVIIIème, in E.VEUCLIN (voir bibliographie)
Procession de charitons au XVIIIème, in E.VEUCLIN (voir bibliographie)

Les charités de l'Eure et la charité de Pîtres


Nous publierons cet article dans trois bulletins successifs:
1ère partie : les charités autrefois

Les charités, ou confréries de charité, sont des associations de laïcs destinées essentiellement à assurer les inhumations ; au cours des siècles cependant, leur rôle s'est diversifié et elles ont participé directement aux liturgies, tout en assumant une forme d'aide sociale. Les charités ont laissé des traces de leur histoire, que ce soient des documents écrits ou des objets.
Après leur déclin amorcé dès le XVIIIe siècle, et précipité au XIXe et au début du XXe siècle, elles connaissent aujourd'hui une véritable renaissance.

Procession de charitons, Fontaine-Bellenger ( octobre 2010)
Procession de charitons, Fontaine-Bellenger ( octobre 2010)

Les charités sont aujourd'hui un phénomène spécifiquement normand1, limité aux quatre anciens diocèses de Rouen, d’Évreux, de Lisieux et de Sées.

1. des formes de charité ont cependant existé dans toute la France et en Italie. Aujourd'hui encore, dans le nord de la France, subsistent des associations appelées confréries de charitables, en partie comparables aux charités de Normandie.


Première partie : les charités autrefois

Histoire

Nées de la nécessité d'ensevelir les morts et de donner aux funérailles une solennité marquant le passage de la vie terrestre à une autre vie dans un autre monde, les charités se sont créées au Moyen Âge, sans doute dès le X- XIe siècle . Mais les premières mentions de leur existence sont du XIIe siècle : il faut abandonner l'idée  que les charités sont apparues à l'époque des grandes épidémies des XIVe et XVe siècles, et notamment au moment de la grande Peste noire de 1348-1351. Ce n'est certainement pas pendant les périodes de surmortalité que l'on pouvait trouver dans une paroisse assez de frères de charité pour des enterrements qui, en plus, constituaient un risque de contagion maximale. C'est la thèse de Catherine Vincent dans son ouvrage cité en bibliographie.
Les charités se développèrent surtout à la fin du XVe siècle après la Guerre de Cent ans, quand, le calme revenu, il fut possible de réorganiser les structures sociales, politiques et religieuses. Ainsi, dans notre région, la charité de Pîtres, mais aussi celles de Pont-Saint-Pierre , de Connelles et de Romilly furent enregistrées auprès de l'évêché entre 1450 et 1480.
Leur progression continua aux XVIe et XVIIe siècles, quand elles jouèrent un rôle dans la Contre-réforme2, avant d'amorcer un déclin au XVIIIe siècle.

2. on appelle Contre-réforme la réaction de l'Eglise catholique au XVIème siècle pour contrer le développement du protestantisme.
À la Révolution, les charités furent supprimées par le décret du 18 août 1792, mais elles réapparurent dès 1801, en particulier à la demande du préfet de l’Eure, Masson de Saint Amand , qui se lamentait de l'absence d'inhumations décentes. Elle se développèrent à nouveau sous la Monarchie de Juillet (1830 - 1848) et pendant le Second Empire (1851 - 1870). Ainsi, en 1842 il y avait 550 charités dans l’Eure. C'est à cette époque que les confréries passèrent vraiment sous la tutelle de Mgr Olivier, évêque d'Évreux de 1841 à 1854, ce qui parachevait une mainmise de l'Eglise sur les charités, amorcée dès le Moyen-âge.
La Première guerre mondiale, l'exode rural, la baisse de la natalité et la déchristianisation expliquent le nouveau déclin des charités au début du XXe siècle. Beaucoup de charités disparurent entre les deux guerres, faute de confrères. Mais elles connurent un nouveau souffle après la Seconde guerre mondiale, comme nous le verrons plus loin.

Organisation
Les charités existaient pratiquement dans toutes les paroisses du territoire actuel de l’Eure ; parfois même une paroisse pouvait posséder plusieurs confréries. Chaque charité se plaçait sous la protection d'un saint patron, ou de plusieurs, qui pouvait être le patron de l'église ou un autre saint . A Romilly sur Andelle, Saint Georges protège à la fois la paroisse et la charité ; à Pont-Saint-Pierre, la charité de la paroisse Saint-Nicolas sollicite la protection de Saint Jean et de Saint Eustache, tandis qu'à la paroisse de Saint-Pierre, on associe ce dernier à Saint Paul pour la charité. À Connelles, Saint Vaast est à la fois patron de l'église et de la charité. À Pîtres, Notre-Dame de Pitié est d'abord seule protectrice de la charité ; on lui adjoint ensuite le Saint-Sacrement.
Bâton de la charité de Saint-Hilaire d'Amécourt, avec les trois saints patrons
Bâton de la charité de Saint-Hilaire d'Amécourt, avec les trois saints patrons

Les charités étaient souvent organisées sur un même modèle : un petit nombre de frères, de 10 à 14, composait la charité, dirigée par un prévôt aidé par un échevin, qui s'occupait essentiellement des finances3. Les dignitaires de la charité étaient élus lors d'assemblées des membres de la confrérie ; le curé de la paroisse faisait de droit partie de la charité. Pour être frère, il fallait être catholique pratiquant, avoir de bonnes moeurs et travailler, pour ne pas être à la charge de la confrérie.
3. Les titres pouvaient varier d'une charité à une autre et aussi d'une époque à une autre. Parfois la fonction d'échevin était celle du prévôt et il dirigeait alors la charité. Il pouvait porter aussi le titre de maître ou celui de roi. L'antique était l'ancien prévôt. D'autres titres apparurent, surtout au XIXe siècle, comme celui de porte-chandelier, de premier clerc...

En fait, une confrérie comprenait trois sortes de membres : en plus des frères servants, membres actifs sur lesquels reposaient la plupart des actions de la charité, existaient aussi des membres associés : d'une part les «rendus» qui payaient une cotisation annuelle à la confrérie pour bénéficier des prières de celle-ci et de sa présence lors de leur inhumation ; d'autre part les «franchis  ou «affranchis» qui donnaient une somme globale dès leur inscription pour se voir octroyer les mêmes avantages, jusqu'à leur trépas.

Les obligations

Le temps de service des frères servants était différent d'une confrérie à l'autre, mais il était souvent de un à deux ans pour l'échevin et le prévôt, et de deux à cinq ans pour les autres frères.

Les obligations des frères, même si elles varièrent au cours des siècles, étaient de trois sortes : inhumations, notamment des membres de la charité, participation aux cérémonies religieuses et assistance aux indigents de la paroisse.
Drap mortuaire de la charité de Vatteville
Drap mortuaire de la charité de Vatteville

- Lors des funérailles, les frères après avoir fait déposer à la maison du défunt le drap mortuaire (ou le linceul pour les indigents) et les cierges, allaient chercher le mort chez lui. En procession, portant le cercueil à bras (et plus tard avec un char mortuaire), ils l’accompagnaient jusqu'à l'église où ils participaient à la liturgie de la messe. Puis, toujours en procession, ils sortaient dans le cimetière et procédaient eux-mêmes à l'inhumation après avoir creusé la fosse. Enfin, le convoi ramenait la famille jusque chez elle.

char mortuaire
char mortuaire

- L'assistance aux cérémonies religieuses était une autre obligation dévoreuse du temps des charitons. Par exemple, à Connelles, les statuts de la charité de 1843 prévoyaient un service à la grand-messe de tous les dimanches et fêtes, en plus de l'assistance à certains offices (vêpres, saluts ou bénédictions le premier dimanche de chaque mois et toutes les fêtes d'obligation) et la participation à certaines cérémonies (confirmation, première communion, adoration perpétuelle, messe de minuit ...)
- Enfin, l'aide aux nécessiteux consistait à aller visiter les malades, infirmes, ou mourants, à inhumer gratuitement les indigents et à pratiquer l'aumône assurée par la caisse de la charité.

Les finances

Les charités possédaient des richesses et des biens : les richesses provenaient des cotisations payées par les frères et les associés, mais aussi des amendes que les confréries infligeaient aux frères, et également des dons qu'on pouvait leur faire. Quant aux biens des charités, ils comprenaient des biens mobiliers nécessaires à leur bon fonctionnement (vêtements, objets divers, coffres, bancs) mais aussi des terres, des maisons, des rentes qui procuraient des revenus grossissant leurs recettes.
Tronc de charité

Tronc de la charité d'Heudebouville
Tronc de la charité d'Heudebouville

Par contre les finances des charités étaient obérées par l'entretien de tous ces biens, l'achat des cierges, l'aide aux indigents et tout ce qui était indispensable à la pompe des processions.

Les processions

Toutes les funérailles et la plupart des fêtes donnaient lieu à des processions au cours desquelles les charitons portaient des vêtements spécifiques4.

4.   voir bibliographie.
redingote et rabat blanc (charité du Thuit)
redingote et rabat blanc (charité du Thuit)

- Un vêtement noir (robe, puis redingote à partir du XIXe siècle) recouvrait le corps du cou jusqu’aux mollets. Le col était orné d'un rabat blanc.

barrette de chariton
barrette de chariton

- Un bonnet noir, ou une barrette, couvrait la tête.
chaperon de la charité de Douains
chaperon de la charité de Douains

- La pièce essentielle du costume était le chaperon, sorte de large écharpe portée sur l'épaule gauche et fermée sur la hanche droite. Cette pièce de vêtement très ornée par des broderies d'or et d'argent, des galons, des cannetilles (franges), portait sur le pan avant la qualité du frère et sur le pan arrière le nom de la charité et celui de la paroisse. Un médaillon, lui aussi très décoré, montrait le saint protecteur. Les chaperons étaient noirs, bleus, ou rouges.

L'ordre de marche des processions était le suivant :
tintinelle
tabar de la charité de Saint-Germain la Campagne
tabar de la charité de Saint-Germain la Campagne

- en tête venait le tintenellier (ou cliqueteux ou clocheteux) qui agitait alternativement deux cloches, les tintenelles, pour rythmer la marche. Le tintenellier était revêtu d'un habit particulier : un tabar (ou dalmatique), vêtement en forme de T, très épaulé.

bannière de la charité de Selles
bannière de la charité de Selles

- derrière le tintenellier venait le porte-bannière dressant haut la bannière de la charité : celle-ci, en soie ou en velours, arborait l'image du saint patron de la charité en broderie ou en toile peinte ; figuraient également sur la bannière le nom de la charité, celui de la paroisse et sa date de création, date souvent contestable.

croix de procession et torches de la charité de Bosc -Bénard -Commin
croix de procession et torches de la charité de Bosc -Bénard -Commin
bâton de charité

bâton de charité
Deux bâtons de charité

- d'autres frères portaient des bâtons de charité, longs manches en bois terminés par une plate-forme sur laquelle était érigée la statuette du saint patron. Les charitons pouvaient aussi porter des croix de procession.

reconstitution d'un convoi de funérailles
reconstitution d'un convoi de funérailles

Lors des funérailles, la charité ornait la porte de l'église de tentures et de pentures noires et recouvrait le cercueil d'un drap mortuaire, souvent richement brodé. On arborait aussi des lanternes ou des torches.

Les documents

Tous les objets ou vêtements cités ci-dessus constituent des traces encore visibles de l'existence d'une ancienne charité dans une paroisse. De même, on peut encore voir dans certaines communes le local de la charité : ainsi à Connelles subsiste encore la « chambre de charité », petit bâtiment construit en appendice de l'église le long du flanc sud de la nef.
Eglise de Connelles avec  à gauche de la photo la chambre de charité
Eglise de Connelles avec  à gauche de la photo la chambre de charité
matrologe des Hogues
matrologe des Hogues

Des documents écrits permettent aussi de retracer l'histoire d'une charité : enregistrement, bulles d'indulgences5,statuts, images pieuses, comptes... et surtout le matrologe (ou matheloge ou martyrologe), registre,  tenu à jour souvent sur plusieurs décennies, sur lequel sont inscrits les frères de charité et les associés, mais aussi les amendes, quelquefois l'état des finances ou autres comptes. C'est le document le plus intéressant  mais, hélas, il est rare d'en retrouver un.

5. les bulles d'indulgences, qui supprimaient les péchés (passés ou à venir) pour un temps donné, étaient octroyées aux charitons par le pape.

Sources

Archives Départementales de l’Eure(A.D.E.), en particulier séries 4F, 2F, 6J, 15J, 76V
Archives Départementales de Seine Maritime (A.D.S.M.), série G

Bibliographie

Aubé N. : Les charités du diocèse d’Evreux du XIXe siècle à nos jours, dans « Etudes Normandes », n° 4,1981
Bee M. : Histoire contemporaine des confréries de charités normandes. Question de méthode dans « Sociabilité, culture et patrimoine », Cahiers du GRHIS, n° 3, 1995.
Blondel D. et Pellerin : Deux articles dans le bulletin de la Société d’Etudes Diverses de Louviers, 1993
Cauët S. : Les confréries de charité en Normandie, Evreux, Imprimerie Hérissey, 1904
Chaline N.J. : dans « Sociabilité en Normandie », Université de Rouen, 1983.
Chanoine d’Avranches : Quelques charités normandes, Rouen, Cagniard, 1892.
Congrès des charités normandes de Giverville, juillet-septembre 1947, Bernay, imprimerie Meaulle, 1948.
Corbet Abbé L. : Les charités en Normandie, Dijon, Jobard, 1959.
Catalogue de l’exposition « Les confréries de charité disparues dans la région de Vernon », imprimerie A.G. Poulain, Vernon, 1999.
Cosset F. : Confréries de charité en Normandie . enquête en Pays d’Auge. Crécet, Les carnets d’ici, 1999
Dubuc A. : Charités du diocèse de Rouen au XVIIIe siècle, Congrès des sociétés savantes de Besançon, 1974
Follain A. : Charités et communautés rurales en Normandie dans « Sociabilité, culture et patrimoine », Cahiers du GRHIS, Rouen 1995.
Hurel A. : Défense et droit des charités du département de l’Eure par un conseiller municipal, Evreux, imprimerie Du Breuil, 1842.
Magasin pittoresque de 1876
Martin (Abbé) : Répertoires des anciennes confréries et charités du diocèse de Rouen approuvées de 1034 à 1610, Fécamp, Imprimerie L. Durand, 1936.
Ségalen M. : Les confréries dans la France contemporaine, Paris, Flammarion, 1975.
Vasseur Ch. : -Martologe de la charité de Tourgeville, Société des Antiquaires de Normandie, 1875
      -Registre de la charité de Surville, imprimerie Le Blanc Hardel, Caen, 1864
    -Eglise et société en occident XIIIe, XVe siècle, Armand Colin, coll. U. 2009.

Vaumas M. de : documents personnels
Verschotte : -Les confréries de charité dans Causeries Lyonnaises, publication des Amis de Lyons, 1999.    -Nombreux articles ans les bulletins de l’AMSE, n° 58, 74, 78, 79, 82.
Veuclin E. : Documents concernant les charités normandes, Evreux, Imprimerie Hérissey, 1892.
Vincent C. : -Des charités bien ordonnées. Les confréries normandes de la fin du XIIIe siècle au début du XVIe siècle. Collection de l’Ecole Normale  Supérieure de Jeunes Filles, Paris, 1988.



James MacPherson Lemoine en visite à Pîtres

James Mac Pherson Le Moine

Un Québecois chez l'Abbé Vaurabourg


Le texte ci-dessous est la traduction par nos soins d’un extrait de « Edimbourg, Rouen, York », récit d’un voyage en Europe, dans lequel James Mac Pherson Le Moine, historien reconnu au Québec, raconte son passage à Pîtres sur les traces de ses ancêtres et sa rencontre avec l’abbé Vaurabourg. Il existe à Québec une avenue James Lemoine (on y a préféré oublier le côté écossais du personnage)

Arrêtons-nous au centre d’un vieux village normand et voyons s’il ressemble à nos propres villages français. (Note : l'auteur parle des villages canadiens français)
Nous sommes à Pîtres, qui fut jadis le siège du royaume, et est maintenant une commune modeste, rustique, résidence tranquille d’une paysannerie industrieuse. Il est là, étendu sous les rayons brûlants du soleil d’août, à l’ombre de collines élevées, à la jonction des charmantes vallées de la Seine, de l’Eure et de l’Andelle ; la plus élevée de ces collines s’appelle la Côte des Deux Amants, et nous verrons bientôt pourquoi. D’une minuscule gare de chemin de fer, la grande route, faite de pavés, passe sur un petit pont, le long de haies, de robustes murs de pierre et de pâturages, et mène vers le village, petit mais chargé d’Histoire. A plus d’un égard, le paysage rappelle le Canada, si ce n’est que les habitants paraissent plus pauvres, de manières plus rustres, moins éduqués, que chez nous. Ici, une ferme d’un seul niveau, à côté, une grange au toit de chaume, tout près, des paysans en blouses grossières bleues ou grises, moissonnant (pas de faucheuses ici) avec la même faucille primitive, utilisée depuis des siècles par leurs ancêtres : les femmes en blanches câlines gaufrées, sabots, mantelets, mènent les chevaux vers les champs de blé ou vers la grange.

Carte postale de l’église de Pîtres sans rosace
Carte postale de l’église de Pîtres sans rosace

Les prairies et les pâturages proches des fermes sont en général bien pourvus d’arbres ombreux. Malheureusement, la mutilation uniforme de l’arbre, dont on réduit toutes les branches à l’état de simples moignons, pour fabriquer du charbon de bois et des fagots, lui donne un aspect désolé, mutilé. Assailli douloureusement, dégingandé, l’arbre ressemble à un gigantesque parapluie fermé, couronné d’une coiffe feuillue, avec une frange de feuilles vertes descendant à quelques pieds du sol. Nous avons noté ces douloureuses difformités non seulement en Normandie, mais même tout près de Paris ; il faut aller en Angleterre pour trouver un respect convenable des parcs et des arbres. La Normandie cependant, nous a intéressés par sa magnifique race de chevaux de trait : ils sont généralement gris ou blancs. On rencontre à l’occasion ces splendides spécimens de la race équine à Paris et en Angleterre ; ils valent 2 500 francs, environ 100 livres, chacun. Ils étaient plus actifs et plus élégants que les chevaux flamands que nous avons vus sur les quais d’Anvers. Les énormes chevaux de trait d’Anvers ressemblent à des éléphants de taille modérée.
Reprenons notre examen de Pîtres. La petite église était délabrée, son cimetière négligé, couvert de mauvaises herbes, tout à fait, hélas, comme certains des nôtres. Sur le devant ou l’arrière des maisons, les carrés de légumes ou de fleurs : tournesols, roses, œillets, pavots, marguerites, pivoines, bruyère. Un petit jardin bien entretenu nous mena au presbytère où nous trouvâmes un curé aux cheveux blancs, charmant, hospitalier et instruit. Quel plaisant accueil quand nous, les Canadiens présentâmes nos lettres d’introduction !

Nous fûmes contraints d’accepter l’invitation cordiale de Monsieur le curé à partager avec lui ce qu’il lui plaisait d’appeler son pauvre ordinaire campagnard. « Pîtres est trop loin de Rouen, dit-il, pour que j’aie toujours sous la main de la viande fraiche, mais si vous pouvez vous résoudre à manger un lièvre normand, je vais en faire tuer un jeune et gras »  Ayant sur le champ accepté son offre, nous nous retirâmes avec notre hôte dans le jardin, pour examiner les parterres de fleurs, les plantations, les poiriers et les pommiers, et une sorte de vigne rustique cultivée en Normandie. Bientôt Marie, la vieille ménagère extrêmement active et très bavarde, vint nous dire que le déjeuner était prêt, « comme il était » ajouta-t-elle avec un soupir. Le voyage et l’exercice avaient bien sûr aiguisé notre appétit ; mon compagnon et moi-même fîmes amplement justice, d’abord au potage, ensuite au lièvre juteux et rôti, puis au gruyère, qui était exquis ; ensuite vint une petit plat de blanquette ; des pommes, des prunes et des poires suivirent ; le cidre normand est un délicieux breuvage, qui déborde des timbales d’argent ; puis un bordeaux vieux fit le tour de la table ; suivit une tasse d’un divin café moka ; les confiseries, et un petit verre d’eau de vie, pâle et vieille (c’est-à-dire une cuiller à café de vieux cognac dans de délicats verres de Sèvres) mit fin à la fête. Le pousse-café, qu’il faut avaler en trinquant à la mode de Normandie (c’est-à-dire que les verres doivent se choquer) : tout ceci d’un curé normand ne recevant de l’Etat que 900 francs par an, nous sembla une merveille d’hospitalité, de savoir-faire et de goût. L’abbé n’était pas seulement accueillant, c’était un gentilhomme cultivé et qui avait voyagé ; il nous détailla les annales de Pîtres, dont il avait écrit l’histoire. Après qu’il eût épuisé ses questions sur le Canada, ses coutumes, si les Anglais opprimaient les Français, sa population, son commerce, sa littérature, etc.…, ce fut notre tour d’en poser sur la Normandie de notre hôte ; « quelles traces restait-il de l’invasion normande du IXème siècle ? Quelle était l’histoire de la petite église paroissiale, qui, nous dit-on, datait de plus de mille ans ? Pourquoi la montagne proche s’appelait-elle la Côte des Deux Amants ? » Notre hôte répondit : « Depuis plus de vingt ans, je suis chargé de cette paroisse. Dans l’idée de restaurer les murs qui croulent de notre église chargée d’histoire, j’ai consacré mes soirées libres à compiler l’histoire de Pîtres, bien que la somme obtenue par la vente de cet ouvrage reste modeste. Vous serez sans nul doute étonnés d’apprendre qu’il y a mille ans le Roi de France avait un château royal dans ce hameau sans prétention.
Pîtres, à ses débuts, fut un poste de l’armée romaine, une résidence royale sous notre dynastie mérovingienne, le siège d’un palais, et une forteresse pour les princes de la seconde race. Les années auraient sans nul doute fait de Pîtres une ville importante, si un événement imprévu n’avait modifié sa destinée : les invasions normandes du IXème siècle ont brisé son avenir, et la construction à Pont de l’Arche de forts et de structures pour arrêter ces barbares a centré sur ce lieu la vie et les activités de Pîtres. C’est une longue histoire. Ce fut spécialement un prince de la lignée carolingienne, Charles le Chauve, qui donna à Pîtres son lustre dans ces jours anciens. Pîtres était renommé pour ses ateliers de monnaie, et il est plus que probable que ce fut pourquoi Charles le Chauve y publia en 864 la loi connue sous le nom d'Edit de Pîtres, concernant la frappe de la monnaie. Pîtres fut aussi choisi par Charles le Chauve comme lieu de rencontre de ces assemblées nationales connues comme les Conseils de Pîtres . En 861 et 862, dans cette même petite église près d'ici, que j'ai entrepris de restaurer, le roi de France Charles le Chauve tint ces Etats généraux auquel assistaient les archevêques de Rouen, Reims et Sens, les évêques de Paris, Évreux, Coutances, Soissons,  Senlis, Tournai, Chalon-sur-Saône, Laon, Meaux, Tournai, Troyes, Autun, Lisieux, Sées, Beauvais. En 864, un concile encore plus important s'y réunit, environ 50 archevêques et évêques ; mais je dois vous renvoyer à mon travail sur Pîtres pour plus de détails. En ce qui concerne le nom de cette colline, son origine est à la fois romantique et tragique. Il y a très très longtemps, un fier baron de Pîtres avait une fille très belle ; un jeune dont la naissance n'était pas noble lui avait sauvé la vie lors d'une chasse au sanglier et demandé sa main. Le baron, ajoutant la cruauté à la fierté, accepta, à la condition que le jeune, sans aide, et sans se reposer, la porte en haut de la côte. Il y réussit, mais tomba mort en arrivant.
« De crise cardiaque » suggéra mon compagnon…Le jeune était-il trop faible ou la jeune fille trop lourde, notre hôte ne pouvait dire. Après une telle catastrophe, la demoiselle sans aucun doute se retira dans un couvent.
Mesdames et Messieurs, j'ai décrit, tel que nous l'avons trouvé, un village de Normandie. Pîtres, vous ne vous en doutez pas forcément, avait pour nous un intérêt spécial. Il y a plus de 200 ans, un gentilhomme aventureux venu de Pîtres débarqua sur nos rivages et devint un seigneur canadien ; je suis l'un de ses descendants.

Extrait de Edimbourg, Rouen, York, conférence délivrée le 25 novembre 1881 devant la Literary and historical society .
D'origine écossaise et canadienne-française, James Mac Pherson LeMoine , membre fondateur de la Société royale du Canada, en est le président en 1894-1895. De 1863 à 1906, il publie sept volumes regroupés sous le titre Maple Leaves (feuilles d'érable), qui restent une référence au Canada. 


Les ancêtres de J.M. LeMoine - L'émigration vers le Canada

Louis Lamarre dit Gassion (≈1630- 1663) : matelot, né à Pîtres, arrive au Québec en juin 1658; il épouse la veuve  Jeanne Garnier en 1659; un petit-fils de Louis Lamarre, Jean-Philippe, s'établira sur la rive sud de Montréal et sera à l'origine d'une bonne partie des familles Lamarre de Laprairie, St-Philippe et villages des environs;

Jacques Le Ber dit Larose né vers 1633 à Pîtres de Robert LEBER et Colette CAVELIER, décédé en 1706 Montréal; est un grand notable de la Nouvelle-France, plus particulièrement de Montréal. Il arrive au pays en 1649. Il s’installe à Montréal vers 1654 où, comme bien des colons, il se transforme souvent en guerrier pour affronter les Iroquois. Même rendu à un âge avancé, il se rend au combat en territoire iroquois. En 1658, il épouse Jeanne Le Moyne (1636-1682), sœur de Charles Le Moyne de Longueuil et de Châteauguay et fille de Pierre Le Moyne, (décédé vers 1657 Dieppe) hôtelier à Dieppe, qui a des neveux à Pitres. Le couple a cinq enfants : une fille prénommée Jeanne, devenue une célèbre recluse*, et quatre fils dont Pierre, le premier peintre connu de Montréal. Peu de temps après de son mariage, Jacques Le Ber s’associe à son beau-frère Charles Le Moyne pour de prospères activités commerciales dans le domaine de la fourrure, la pêche à la morue, le commerce avec les Antilles; cofondateur de la Compagnie du Nord en 1682, il s’intéresse à l’ensemble des ressources canadiennes et s’avère un pionnier de leur exploitation. Vers 1670, il est désormais un puissant et respecté marchand. Il devient un de ces grands notables consultés par les autorités pour les affaires de la colonie. A une certaine époque, il est considéré comme le plus riche marchand du Canada.  Il est anobli en 1696, et achete, avec Charles LEMOINE, le domaine de Senneville dans Montréal.
* Jeanne Leber ( 1662-1714) est honorée au Canada à l'égale d'une sainte. A l'àge de 18 ans elle choisit de vivre recluse sous le toit paternel puis dans une cellule dans une chapelle qu’elle fit construire.
  
François Le Ber (1626-1694), frère de Jacques Le Ber s’installe en Nouvelle-France probablement vers 1657. Il est père d’une fille née d’un précédent mariage en France avec Françoise Lefrançois et de six autres enfants de son mariage en Nouvelle-France avec Jeanne Testard, originaire de Rouen en 1662.

Jean leMoyne des Pins, né en 1634 (ou 1640) à Pitres de Louis Le Moyne et Jeanne Lambert, quitte la France avec son frère en 1655 ou 1656 pour le  Québec

Ils s’associent avec des Leber, originaires eux aussi de Pîtres .

Voir également notre article les bois de Pîtres