Hubert Terry
un champion de la nature à Amfreville-sous-les-monts
« Quel est, du Vespertilion de
Natterer et du Vespertilion de Bechstein, celui dont l'oreille présente le
tragus le plus développé ? »
Hubert Terry opte pour Bechstein et
perd 3,7 millions de francs, une fortune qui lui aurait permis de se consacrer
entièrement à la zoologie et de faire monter les 12 000 m de pellicules
dont il voudrait faire un film.
Depuis cinq semaines il gagne dans
l’émission « Le gros lot » qu’anime Pierre Sabbagh, mais après avoir
beaucoup hésité, il vient de donner la mauvaise réponse au grand dam de tous
ses supporters.
Nous sommes à la fin des années 50,
peu de gens ont encore la télé, mais cela ne l’empêche pas d’être un champion
que tout le monde connaît. Jusqu’à ce jour, ses connaissances en matière de
sciences naturelles ont ébloui les téléspectateurs.
C’est pourquoi, lorsque, sûr de son
savoir, il refuse que sa réponse ne soit pas acceptée, et proteste hautement
contre la chaîne (il n’y en avait que deux à l’époque), on ne voit pas en lui
un mauvais perdant mais on le prend au sérieux et on le soutient. La question
affirme-t-il, était mal posée, et c’est pourquoi il a choisi cette réponse que
la chaîne considère comme erronée, mais de nombreuses sommités de la biologie
ou des sciences naturelles le soutiennent vigoureusement, comme le très célèbre
Jean Rostand.
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Jean Rostand, à droite et quelques experts examinant les possibilités de recours d’Hubert Terry |
Il avait raison, mais n’a pas les
moyens de se lancer dans la bataille du pot de terre contre le pot de fer, et
renonce à une somme qu’il voulait investir dans le montage du film animalier.
Il était né en 1920, en Inde, fils
d’une rouennaise et d’un père de nationalité anglaise, chef de police à Delhi,
grand chasseur de tigres mangeurs d’hommes. C’est en élevant au biberon un
petit tigre qu’il engage son rapport avec les animaux. Puis, orphelin, il est
placé à 13 ans par l’Assistance Publique comme commis agricole dans une ferme à
Saint-Aubin Celloville, où il trouve plus de chaleur dans l’écurie où il couche
parfois, qu’auprès des fermiers.
Il constate à quel point les
animaux, sauvages ou domestiques, sont régulièrement massacrés et se fait leur
ami. La sous-alimentation, le froid, le travail pénible, lui valent une attaque
de paralysie des quatre membres. Un de ses oncles suisses le recueille et il
devra rester entièrement allongé pendant deux ans.
Quand il rentre en France en 1940,
il est arrêté par la Gestapo qui considère que puisqu’il est né aux Indes, il
est de nationalité anglaise. Pendant ces 20 mois de captivité, il voit mourir
de faim beaucoup de compagnons des cellules voisines. Il explique que vers la
fin de son séjour, il s’est nourri en volant à une araignée qui les prenait
dans sa toile les guêpes qu’elle capturait, et ce parce qu’il avait respecté,
dans sa cellule, le nid d’une autre espèce de guêpes, dont les réserves de miel
attiraient ces guêpes communes.
À la fin de la guerre, il va
s’établir en Angleterre, où il se spécialise dans la taxidermie, et sa
réputation amène le zoo de Londres à l’engager comme directeur de son
laboratoire. À 28 ans, il quitte l’Angleterre pour travailler au laboratoire de
biologie marine de l’université de Paris, à Banyuls, dans les
Pyrénées-Orientales.
Il se fait militant de la cause
animale, s’insurgeant contre les massacres inutiles de rapaces, d’oiseaux
migrateurs, de serpents, tentant de convaincre chasseurs et agriculteurs en
multipliant les appels dans les journaux de province. C’est pour cela qu’il se
transforme en homme des bois, partageant de plus en plus la vie des bêtes
sauvages pour les filmer sur le vif, se nourrissant lui-même de racines, de
champignons, d’herbe, de baies, etc.
Il avait commencé par passer le brevet d’instituteur, mais n’avait pu, à la suite d’un accident, accéder à l’université. Il sera autodidacte, lisant énormément, travaillant dans des parcs animaliers, voyageant sans relâche.
Vipères, frelons, rats ne
l’effraient pas. Pour le tournage de « Jacquou le croquant », qui fut
l’un des films de télé les plus regardés, on lui confie le dressage de
plusieurs centaines de rats.
Il anime tous les mois à la MJC de
Vincennes des séances pour les Jeunes Amis des Animaux, avec des projections
(cette époque n’était pas encore saturée d’images…) et récits de ses
expériences. C’est pour pouvoir monter et montrer les kilomètres de pellicule
qu’il a tournés qu’il s’était lancé à la chasse au gros lot...
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Pour étudier les petits rongeurs, une taxidermie en 2D |
En plus, il va devoir quitter son
logement de Vincennes, le propriétaire voyant d’un mauvais œil l’habitation
transformée en ménagerie. Un voisin recueille chez lui ses animaux, mais il lui
faudra bien finir par trouver une solution.
Il viendra habiter à
Amfreville-sous-les-Monts, près de la forêt, une modeste demeure qu’il
transforme en arche de Noé. La Société Protectrice des animaux de
l’agglomération rouennaise lui confie souvent ses cas désespérés. Sa maison
abrite un hibou cinquantenaire, un faucon, un épervier, des tortues, un chien…
Il ne vit pas pour autant
complètement coupé du monde, et va manifester contre l’extension de l’aéroport
de Boos ou la création d’un aérodrome de plaisance à Flipou, toujours prêt à
défendre la nature. Décédé en 2006, il est inhumé à Saint-Aubin-Celloville.
Sources
- Radar n°478
-
Paris-Normandie
-
Télé magazine
-
Revue des Jeunes Amis des Animaux