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1 janvier 2026

Le château de Canteloup

Le château de Canteloup

Le château de Canteloup

Inscrit au patrimoine architectural de Mérimée, le château de Canteloup situé sur les communes de Amfreville-sous-les-Monts et de Romilly-sur-Andelle a été partiellement inscrit aux Monuments Historiques en 1997. Les protections de l’édifice concernent les façades, toitures et, à l’intérieur, le rez de chaussée et l’escalier, le cellier en sous-sol de la D19, la chapelle et les communs sud-est.

Ref cadastrale 1962 AH 20, 21

Historique

Au Moyen Âge, Canteloup était un plein fief de haubert, c'est-à-dire possédé par un chevalier, qui devait donc à son seigneur le service d'un homme à cheval, relevant de la seigneurie de Puchay (voisin de Lyons-la-Forêt), elle-même quart de fief de la baronnie de Cailly dans le baillage de Gisors. Il appartient d’abord à la famille de Canteloup. Il y avait très certainement un ancien château fort à cet emplacement, chargé de la protection des cours d’eau Seine et Andelle. Il n’en reste malheureusement rien. Le fief de Canteloup est connu depuis le XIIe siècle.

Le château de Canteloup

Construction

Au début du XVIIe, Jacques II Halle, échevin de Rouen (certainement magistrat municipal), anobli, très riche, fait l’acquisition des terres et y construit ce château en 1610. Le maitre d’œuvre n’est pas connu.

L’édifice n’a pas été fortifié, il n’aurait pas résisté aux attaques d’une armée, mais il a été conçu pour se protéger des attaques de rôdeurs ou de bandes vivant de rapines (anciens mercenaires etc..) comme il y en avait beaucoup à cette époque.

Le château Canteloup - Les bâtiments de la place des Vosges, dont la construction commence en  1605. On voit bien la similitude de style, que l'on nommera "style Henri IV"
Les bâtiments de la place des Vosges, dont la construction commence en  1605. On voit bien la similitude de style, que l'on nommera "style Henri IV"

Propriétaires successifs

Une des filles de Jacques II Halle, Marie (1613-1686) transmet le manoir et le fief à la famille de Vigneral en se mariant avec François de Vigneral (1608-1683), conseiller au Parlement de Normandie. Leur fils Raoul de Vigneral (1639-1713) sieur de Canteloup, conseiller au Parlement de Normandie épousera Marie Grossin (1647-1685). Ils eurent un fils, Guillaume de Vigneral (1676-1724). Veuf, Raoul se remariera en 1688 avec Anne Le Seigneur, mais n’eurent pas d’enfant.

Le château de Canteloup - Le manoir sur le plan Le Roux de 1725
Le manoir sur le plan Le Roux de 1725

Le fief et le manoir restèrent dans cette famille jusqu’en 1781, date à laquelle ils furent vendus à Robert Bizet, marchand de Rouen dont la fille Marie Zoé Bizet née vers 1804 épousa François Léopold Houzard de la Poterie.

Le manoir fut donc ensuite la propriété de la famille Houzard de la Poterie, le père François Léopold Houzard de la Poterie (1791-1857) eut 4 fils dont Alfred Léopold qui fut maire de Pont de l’Arche, conseiller municipal d’Alizay et propriétaire du château de Rouville à Alizay.

Il fut ensuite propriété de la famille Lefebvre et fut habité jusqu’en 1901.

Au XXe siècle les bâtiments subirent d’importantes dégradations. Le 24 avril 1910 un incendie détruisit une partie des combles, puis la guerre de 39/45 endommagea les boiseries, enfin le château fut divisé en logements pour les salariés de la verrerie de Romilly. Suite à l’incendie de 1910, les parties hautes ont subi une réfection au début du XXe siècle. Malgré toutes ces vicissitudes, les propriétaires successifs réussirent à préserver le château qui est aujourd’hui restauré et rendu à son passé.

Le manoir

Le manoir s’élève sur trois niveaux avec un grand comble recouvert d’ardoises, surmonté d’un clocheton ajouré.

Ses deux façades en brique et pierre calcaire sont symétriques marquées chacune par des fenêtres à encadrement de pierre calcaire et groupées par trois. Quatre tourelles d’angle à toit conique équipées chacune de deux pierres blanches trouées qui permettaient à des arquebusiers d’effectuer des tirs croisés confèrent à ce petit château une allure élégante.

On est surpris en entrant dans le château par la porte principale en façade, d’être en face d’un grand escalier « gauche » permettant de mieux défendre en cas d’intrusion de rôdeurs par effraction, les attaquants étant majoritairement droitiers !

Le château de Canteloup - Solidement fixée sur la façade, l'étoile mystérieuse*….
Solidement fixée sur la façade, l'étoile mystérieuse*….

Au rez-de-chaussée, voûté en anse de panier, de part et d’autre de l’escalier, on trouve deux pièces, la cuisine et le cellier. Seul le cellier est ouvert à la visite. Il est couvert d’une énorme voûte en pierre car l’édifice sur trois niveaux est très lourd. Les murs sont également imposants. Le cellier est actuellement une pièce à vivre pour les propriétaires, on peut y voir un très beau meuble renaissance normande. Les étages supérieurs sont occupés par les actuels propriétaires du château et ne sont pas ouverts au public.

* une hypothèse plausible serait celle de la franc-maçonnerie

Le parc

Le château est établi dans un petit parc repérable sur les plans de 1726 et 1836. La tourelle d’entrée et le colombier rond ont disparu. Par contre les communs subsistent à l’est. Diverses dépendances complètent cet ensemble, entre autres une chapelle Sainte Marguerite dont la couverture a été restaurée récemment et dont les travaux sont en cours.


Le cellier

Le château de Canteloup
A noter également un étonnant cellier qui traverse la D19 pour rejoindre la Bergerie (cellier actuellement muré). Ce cellier est voûté et pavé et dispose de niches sur les côtés pour stocker le vin local. Il pouvait également servir pour transférer les moutons d’un côté à l’autre de la route.

Le château de Canteloup - L'entrée du souterrain qui  passait sous la route
L'entrée du souterrain qui  passait sous la route

Au nord s’étend la ferme du château dont la grange principale, long bâtiment rectangulaire, clôture le parc.


Sur le plan de 1726, la ferme comprend aussi des bâtiments alignés le long de la route de Pîtres au Val Pitan (actuelle D19). D’après le plan cadastral de 1836, un nouveau bâtiment d’habitation a été construit au début du XIXe siècle. Mal entretenue pendant des dizaines d’années, cette ferme a été rachetée en mars 2007 par M Decorde qui en a entrepris la restauration. Priorité a été donnée à trois bâtiments : la grange dont la charpente était en bon état, la charreterie à colombages et la maison d’habitation puis ensuite, les bâtiments le long de la D19. L’ensemble est maintenant entièrement et magnifiquement restauré et transformé en logis pour accueil d’hôtes. Cette ancienne ferme contribue à mettre en valeur le manoir dont elle est le complément.

Le château de Canteloup - Les bâtiments de la ferme
Les bâtiments de la ferme

Le château de Canteloup


Sources

- Base du patrimoine Mérimée

- Archives départementales de la

Seine-Maritime (plan de 1769 ? 1725 ?

- photos André Chéron

 

Tous nos remerciements à Yvette Petit-Decroix pour le prêt de sa documentation, à Mme Henry propriétaire du Château de Canteloup et à Mr Decorde propriétaire de la ferme de Canteloup pour leur accueil.

Jacques Sorel 

Usine des ponts, Briffault, Gazfio

Usine des ponts, Briffault, Gazfio

Usine des ponts, Briffault, Gazfio

Historique

L'actuelle entreprise Gazfio de Romilly est implantée sur un site qui date au moins du 18ème siècle. L'Andelle, rivière à fort dénivelé, montrait alors une succession de vannages permettant d'obtenir, pour l'époque, une énorme quantité d'énergie par installation de roues hydrauliques.

Usine des ponts, Briffault, Gazfio - L'usine des ponts au 19ème siècle
L'usine des ponts au 19ème siècle

Ce fut le cas ici : on trouve au départ deux moulins à foulon, destinés donc à traiter le drap venant de Louviers ou Elbeuf, qui sont rachetés en 1788 par les fonderies de cuivre de Romilly, pour y faire fonctionner un laminoir. C'est  ainsi que de la laine on passa au cuivre, aux métaux non-ferreux, ce qui reste depuis plus d'un siècle le marqueur du site.

Usine des ponts, Briffault, Gazfio -

Du temps de la fonderie de cuivre, dont le moulin des ponts n'est qu'une partie, un laminoir double pour les plaques et un martinet sont entraînés par trois roues hydrauliques, et l'installation comprend aussi une fonderie réservée à la fabrication des clous et  un atelier de briques réfractaires nécessaires à l’entreprise.

Usine des ponts, Briffault, Gazfio - Moulin des Ponts

Dans les années 1830, elle fait l’objet d’importants travaux de rénovation et de modernisation, et l’ingénieur de l'Ecole des Mines Achille Ferry se voit confier la construction d’un nouvel atelier, doté d’une charpente novatrice associant bois et métal pour abriter les laminoirs. Puis les trois roues de l’usine sont remplacées en 1839 par une immense roue de type Poncelet, elle-même renforcée en 1856 et 1860 par deux machines à vapeur.

Usine des ponts, Briffault, Gazfio - La charpente novatrice de la halle de 1837
La charpente novatrice de la halle de 1837
Usine des ponts, Briffault, Gazfio - Roue Poncelet, à aubes courbes, trois fois plus efficace
Roue Poncelet, à aubes courbes, trois fois plus efficace

 

Nicolas

Après la fermeture des Fonderies l'usine est rachetée en 1896 et exploitée comme fonderie et forge pour la production de petits objets métalliques par Auguste Nicolas, vraisemblablement apparenté à Lucien Nicolas, fondateur en 1912 d'une usine de boucles en métal à Pont-Saint-Pierre (par la suite Turquais, voir notre article dans ce numéro).

Usine des ponts, Briffault, Gazfio - Fonderie

La maison Briffault de Paris

Usine des ponts, Briffault, Gazfio - L'usine Briffault, rue Parmentier à Paris
L'usine Briffault, rue Parmentier à Paris

Après la Première Guerre mondiale, en 1925, la société Briffault, qui rachète le site, est déjà une vieille "maison", créée en 1899 à Paris et qui s'est spécialisée dans la fabrication de robinetterie en laiton et acier pour les appareils ménagers, avant de devenir un fabricant international de fourneaux réputé, qui fournit les hôpitaux,  les hôtels les plus prestigieux, et même la cour de Russie.

Usine des ponts, Briffault, Gazfio -  Palais à Saint-Pétersbourg
Palais à Saint-Pétersbourg

Usine des ponts, Briffault, Gazfio - La cuisinière de Monet à Giverny
La cuisinière de Monet à Giverny

La publicité de Briffault

Le marché des cuisinières, dans la première moitié du 20ème siècle, pourrait être vu comme aussi important que celui des automobiles après la guerre. Briffault investit dans la publicité, avec des dessinateurs connus à l'époque. Quelques exemples...

Usine des ponts, Briffault, Gazfio - Léon Bonnotte, vers 1920, publicité classique...
Léon Bonnotte, vers 1920, publicité classique...
Usine des ponts, Briffault, Gazfio - ...ou avec un peu d'humour (Rouffé)
...ou avec un peu d'humour (Rouffé)
 

Arrivée à Romilly

Le succès des fourneaux conduit la maison Briffault à ouvrir en 1909 une usine dans l’Aisne, à Effry, qui assure les opérations de tôlerie, d’émaillerie et de fonderie et de fabrication des cuisinières domestiques. En 1925, c'est l'arrivée à l'usine des ponts à Romilly. Tous les anciens ateliers, à l’exception de la grande halle construite en 1837, sont alors détruits et remplacés par des ateliers couverts en shed. Enfin entre 1958 et 1963, elle double sa surface : des bâtiments de style moderne ou en shed servant de réfectoire, de réserve et d’ateliers de fabrication (décolletage, outillage, presses, usinage…) sont édifiés de l’autre côté du chemin du moulin des Ponts.

Usine des ponts, Briffault, Gazfio - La structure des ateliers en shed pour laisser entrer la lumière, technique importée d'Angleterre

La structure des ateliers en shed pour laisser entrer la lumière, technique importée d'Angleterre


A la même époque plusieurs immeubles de logements collectifs sont construits à proximité des ateliers modernes.

 

Le gaz

L’usine de Romilly est d'abord  dédiée à la fabrication d’accessoires pour appareils à charbon (robinets de bains marie, boutons, supports de barre). Dès 1932, elle produit des robinets pour réchauds à gaz butane avec une cinquantaine d’ouvriers. La fabrication artisanale des brûleurs et des robinets se perfectionne sous l’impulsion des pionniers des compagnies butanières (Primagaz, Liotard). A partir de 1933, les fourneaux "tout gaz" font leur apparition. A la fin des années 40, les brûleurs sont définis à l’avance et longuement essayés. Le rendement dépasse celui du charbon.

Usine des ponts, Briffault, Gazfio -

Usine des ponts, Briffault, Gazfio -
Après la guerre, l’usine s’agrandit en 1948 pour la partie matriçage. En 1950, c’est le démarrage de la fabrication des robinets de bouteille et détendeurs. En 1957, une nouvelle usine est construite, avec en 1963 la construction d’une deuxième tranche (robinet pointeau, robinet à clé), si bien qu'en 1968, la société Briffault emploie 500 ouvriers. En 2001, elle est rachetée par la société Gazfio, filiale du groupe italien Pietro Fiorentini, spécialisée dans la fabrication de matériels de détente et de régulation pour la distribution du gaz. La production est alors concentrée dans les bâtiments édifiés à la fin des années 1950 et au début des années 1960, la grande halle de 1837 et les ateliers en shed de 1925 bâtis sur l'emprise primitive de l'usine devenant un entrepôt.

Usine des ponts, Briffault, Gazfio - Sortie d'usine dans les années 1960
Usine des ponts, Briffault, Gazfio - Sortie d'usine dans les années 1960
Sortie d'usine dans les années 1960


 

Sources

- inventaire du patrimoine normand (pages d'Emmanuelle Real sur la vallée de l'Andelle

- documents transmis par Karine Larose que nous remercions de son travail sur la maison Briffault

 

Michel Bienvenu
Philippe Levacher

 

Anecdote

Lors du tournage de "Tous ceux qui tombent", adaptation française en téléfilm de la pièce de Samuel Beckett par l'ORTF en 1962, l’hélicoptère utilisé pour le tournage venait se poser sur le parking de l’usine et plusieurs personnes ont eu le privilège de faire un tour…  Jouée par Alice Sapritch, une vieille femme presque impotente va à la rencontre de son époux aveugle, joué par Guy Tréjan, lequel doit arriver en train à l'ancienne gare de Romilly. C'est l'occasion de voir beaucoup de vues aériennes de ce quartier de Romilly.

Usine des ponts, Briffault, Gazfio - "Tous ceux qui tombent" avec Alice Sapritch 




4 janvier 2025

Les chalets de la verrerie à Pîtres

Les chalets de la rue des moulins à Pîtres - Crue de1910
Crue de 1910


Les chalets de la rue des moulins à Pîtres

 

Les cités ouvrières

Les termes de « cités ouvrières » désignent généralement des ensembles de logements groupés, pavillonnaires ou collectifs, bâtis par une même entreprise pour y loger tout ou partie de son personnel. L’essentiel de cette production d’habitat remonte à la fin du xixe siècle et surtout au début du xxe siècle, quand les patronats des secteurs industriels traditionnels, confrontés à « la dérobade », arme ouvrière pour mettre en concurrence les employeurs, essaient de fixer la main-d’œuvre...

Ce type de production s’est progressivement tari dans la seconde moitié du xxe siècle, avec la prise massive de relais de la construction et de la gestion de logements sociaux par l’État. 


Dans la vallée de l’Andelle

Les premiers logements ouvriers recensés dans la vallée sont édifiés en 1782 par les Fonderies de Romilly, mais ensuite, durant le XIXe siècle, alors que l’expansion industrielle est à son maximum dans la vallée et se conjugue avec une forte croissance démographique, l’habitat ouvrier s’y développe très peu. Au total, quelques dizaines de logements ouvriers sur l’ensemble du secteur, alors qu’en 1866 l’industrie textile emploie à elle seule plus de 3 000 personnes dans la vallée de l’Andelle. Cela peut s’expliquer par la plupart des hommes et des femmes qui travaillent dans les usines sont d’anciens travailleurs agricoles attirés par des salaires plus élevés et recrutés sur place. Ils logent donc au cœur des bourgs de fond de vallée ou dans les villages situés dans un rayon de 5 km, et les trajets quotidiens domicile-usine s’ajoutent aux dures conditions de travail.

Cet habitat se compose systématiquement de petites maisons en bande, construites en brique ou en pan de bois sur le même modèle. Les plus rudimentaires comprennent deux pièces (une cuisine et une chambre) mais disposent d’un grenier, d’un cellier et d’un jardinet.

Le contrat de location figure dans le contrat de travail et si l’ouvrier quitte son emploi il doit abandonner sa maison.

 

Les chalets de la rue des moulins à Pîtres - Avant et après…On distingue bien les parcelles en longueur sur le cadastre actuel, alors qu'au XVIIIème siècle, c'est le bout du village, vide
Avant et après…On distingue bien les parcelles en longueur sur le cadastre actuel, alors qu'au XVIIIème siècle, c'est le bout du village, vide

Les chalets de la rue des moulins à Pîtres - Avant et après…On distingue bien les parcelles en longueur sur le cadastre actuel, alors qu'au XVIIIème siècle, c'est le bout du village, vide


Les chalets de Pîtres
Les chalets de la rue des moulins à Pîtres - Capture d'écran de Google street
Capture d'écran de Google street

Ils se composent de deux fois cinq maisons accolées, construits en 1893 par l’entreprise Goupillières, rue Lafayette à Rouen. On sent une volonté esthétique, avec des motifs en briques rouges et jaunes, agrémentés de décors en céramique qui devaient être de bonne qualité puisque 120 ans après, ils sont toujours intacts.

Les chalets de la rue des moulins à Pîtres

Contrairement à ce que l’on voit, ces chalets ne sont pas parfaitement identiques. Si en façade ils ont tous la même largeur, ils n’ont pas la même longueur. Ceux de l’ouest sont plus longs et ont deux chambres à l’étage alors que ceux de l’est n’en ont qu’une. Différences entre contremaitres et ouvriers, ou taille de la famille. D'autre habitation avaient été construites rue de la gare à Romilly, plus près, donc, de la verrerie, et semblaient conçus pour les cadres.

Les chalets de la rue des moulins à Pîtres

Au fond du long jardin, chaque chalet dispose d’un bâtiment lui aussi de bonne construction : un cellier, un grenier, eux aussi accolés par cinq.

Au fil des années, ces logement ont été modifiés, agrandis mais les façades restent identiques. Les habitants actuels se disent très satisfaits de leur logement et les trouvent très bien isolés. Tous ont rajouté des garages, et sont propriétaires des bâtiments qui ne sont plus au fond du jardin mais séparés par une allée qui leur permet l’accès.

 

La verrerie, vraiment ?

On les a toujours appelés les chalets de la verrerie, mais huit ans d'écart entre la date de construction et l'ouverture de la verrerie en 1901 pouvaient créer le doute, heureusement levé par un acte notarié gentiment transmis par un des actuels habitants.

"...lotissement en onze parcelles numérotées au plan de un à onze de la propriété de la société des "Verreries de Romilly sur Andelle sise à Pitres, lieudit rue des moulins, et cadastrée section B numéros 163 à 173 pour une superficie globale de soixante ares neuf centiares ".

Cependant, en 1901, on ne trouve encore que deux verriers. Par contre en 1926, qui est la période faste de la verrerie, en utilisant, le recensement nous donne sept familles de verriers et dans une même famille plusieurs travaillent à la verrerie :

Malivoir René et Maurice, verriers et Malivoir Rachel, ouvrière

Pain Gaston, journalier de l’usine, et Pain Edouard, verrier (ils sont 7 dans ce logement)

Boucry Hyacinthe, verrier

Cordier Alphonse, Marcel, Eugène tous trois verriers (7 aussi dans ce logement)

Bourdet, magasinier

Bourgoin Emile, Fernand, André tous trois verriers et Bourgoin Charles

Mention spéciale pour les Bourgoin qui venaient de la verrerie de Saint Evroult, dans la vallée de la Charentonne (Orne). Pourquoi sont-ils venus à Romilly ? Meilleures salaires ? Possibilité de logement ?

 

La verrerie de Romilly

Les chalets de la rue des moulins à Pîtres - Verrerie de Romilly

En 1782 l'usine dite de Perpignan est établie à l'emplacement de deux moulins à foulon fondés à la fin du XVIe siècle. C'est l'unité de production principale (le laminoir) des fonderies de Romilly jusqu'à leur fermeture en 1896.

En 1901, elle est reconvertie en verrerie spécialisée dans le flaconnage pour la parfumerie et la pharmacie par la société des Verreries de Romilly. (L’entreprise Delamare située légèrement en amont est productrice de pharmacie)

En 1923, la verrerie emploie 240 ouvriers. Face à la concurrence des verreries de la vallée de la Bresle, l'usine de Romilly ferme définitivement ses portes dans le courant des années 1950.

Après le Seconde Guerre mondiale, l'usine est morcelée et reprise par différentes entreprises ou artisans qui y exercent des activités variées (stockage, ferronnerie et soudure, production d'aliments pour animaux. Couvoir de l’Andelle..).

Les chalets sont parfois vendus aux ouvriers, et des descendants de ce personnel de la verrerie y habitent toujours, mais on trouve aussi dans les recensements beaucoup de cimentiers, travaillant dans l'entreprise Fréret (voir bulletin n°2).

 

Les "bousillés"

Les chalets de la rue des moulins à Pîtres - Un "bousillé" typique, très coloré
Un "bousillé" typique, très coloré

Une tradition bien établie voulait que le verrier puisse parfois en fin de journée se fabriquer pour son compte des petits objets avec les chutes de verre et les fonds de four, leur patron y trouvant aussi son compte puisqu'il améliorait ainsi ses compétences

Des habitants de Pîtres ou de Romilly possèdent encore de ces objets, comme ce poisson ci-dessus, peut-être inspiré par les verres de Murano (Venise).

 

Quelques autres cités ouvrières dans la vallée de l'Andelle 

(photos Christophe Kollmann)

Elles sont presque toujours liées aux usines textiles, qui assurent la majorité de l'emploi dans la vallée au XIXème siècle et au début du XXème.

Les chalets de la rue des moulins à Pîtres - Fleury sur Andelle
Fleury sur Andelle

Les chalets de la rue des moulins à Pîtres - Perriers sur Andelle
Perriers sur Andelle

Les chalets de la rue des moulins à Pîtres - Cité Réquillard à Charleval, logements de la filature
Cité Réquillard à Charleval, logements de la filature

 

Sources

- Site Patrimoine normand, articles d'Emmanuelle Real

- Archives de l'Eure, recensements

 

Liliane Ebro

La Révolution à Romilly (1789-1798)

La Révolution à Romilly (1789-1798) - Romilly sur le plan Le Roux. 1769
Romilly sur le plan Le Roux. 1769

La Révolution à Romilly (1789-1798)

 

Les Cahiers de doléances

En 1789 afin de préparer la réunion des Etats généraux à laquelle Louis XVI est contraint pour éviter la banqueroute, on décide que des cahiers de doléances seront rédigés, au niveau des paroisses, bailliages, provinces, par des assemblées qui nommeront des députés.

La Révolution à Romilly (1789-1798) - Cahier de déléances

Le cahier de doléances de Romilly est celui d’une paroisse d'alors 500 habitants. Comme la plupart, il demande, entre autres, la suppression de l'impôt sur le sel, la très impopulaire gabelle*, et de l'impôt sur le tabac, en précisant que c'était une chose nécessaire "en raison des brouillards qui règnent sans cesse dans la vallée de l’Andelle, attirés par les montagnes, forêts et rivières ". C'était en effet une vue courante à l'époque de considérer comme des médicaments tabac, alcool et bien d'autres produits nocifs.

* Le sel, indispensable à la vie et nécessaire à la conservation des denrées, était soumis à une forte imposition perçue comme injuste, la gabelle, d’où une importante contrebande. Elle est abolie en 1790, rétablie par Napoléon, abolie par la Seconde république en 1848, puis rétablie, maintenue par le Second empire (Napoléon III), et abolie par la IVe République....


Un très grand centre industriel

Romilly est un grand centre industriel depuis la création des fonderies de cuivre. (Voir bulletin 6)

Celles-ci n'ont pas été établies à partir de rien : l’Andelle était utilisée depuis des siècles pour la meunerie, puis plusieurs de ces moulins sont devenus les moteurs, au sens propre, d'une activité industrielle qui s'est développée dès avant le XVIIIe siècle au service de la draperie de Louviers et d’Elbeuf. Les fabricants envoient leurs draps à Romilly pour y être foulés, ou foulonnés (l'opération consiste à les battre dans des cuves contenant de l'argile fine, pour les assouplir).

La Révolution à Romilly (1789-1798) - Les fonderies de cuivre
Les fonderies de cuivre
Il y a donc à Romilly une importante population ouvrière la veille de la Révolution, ce qui va peser sur son cours.


Rachat des biens nationaux

On sait qu’une des premières mesures importantes de la Révolution a été la saisie des biens des nobles et ecclésiastiques, mis en vente au profit de la nation, mais les modalités de cette mise en vente ont fait que sur le territoire national peu de petits paysans ont pu racheter les terres seigneuriales qu'ils cultivaient et qui sont souvent devenues propriétés de bourgeois des villes, parfois prête-nom des anciens propriétaires aristocrates. C'est ce qui se passe Romilly où même les Legay, Rose, Cavelier, riches fermiers des prieurés de Saint-Crespin et des Deux Amants cèdent la place devant les négociants parisiens ou rouennais. Les achats par des locaux sont plutôt le fait des marchands de bois, dans la forêt de Longboël.


Les nouveaux pouvoirs

En juin 1791 le canton de Pont-Saint-Pierre avait élu deux gros laboureurs et un marchand, mais en août 1792, donc après la journée du 10 août que l'on peut considérer comme celle de la chute de la monarchie et du début de la prise de pouvoir des sans-culottes et des Jacobins, on voit un grand changement, avec l'élection du menuisier Fiquet, rédacteur du cahier de doléances et futur maire de Fleury, d'un facteur de bois et du curé de Romilly, qui abdiquera bientôt de sa prêtrise : le vent souffle vers la gauche. Une Garde nationale de 22 hommes, dont le capitaine est directeur de la fonderie, s'organise à Romilly, autre signe d'un engagement dans la Révolution. Le maire, Legay, gros laboureur sera destitué en janvier 1793.


La levée en masse

La Révolution à Romilly (1789-1798)

Cependant la levée en masse* de 300 000 hommes, proclamée en février 1793, ne semble pas susciter un franc enthousiasme, ni à Romilly ni dans les communes proches de la vallée de l’Andelle. À Romilly les fils des notables se font remplacer par des domestiques ou des journaliers et on essaie de faire baisser le contingent exigé par le district. Les demandes de réforme affluent, et les exemptions des ouvriers de la fonderie de cuivre, considérée comme d'importance stratégique, font peser un poids plus lourd sur les autres habitants.

Non seulement l'enrôlement de soldats va priver de bras l'agriculture, mais on réquisitionne aussi chevaux, voitures, harnachement de cavalerie et fourrages ce qui provoquera de futurs problèmes de subsistance.

Malgré cette appellation de "levée en masse", on peut relativiser le nombre de départs D'après une liste de parents des défenseurs de la patrie établie en décembre 1794, il semble qu'il y en ait eu 13 à Romilly, chiffre qui peut être comparé avec le nombre d’enrôlés de la guerre 14-18, au moins dix fois supérieur ?)

*en mars et août 1793, la levée en masse est destinée à faire face à la baisse des effectifs de l'armée révolutionnaire  due aux pertes, aux désertions et, plus largement, aux départs des volontaires levés en 1792 pour la durée d'une campagne, qui estiment pouvoir rentrer chez eux, l'ennemi ayant été repoussé hors des frontières (cf. Valmy). Elle contribuera malheureusement à susciter le soulèvement de la Vendée

 

La société populaire et le comité de surveillance. Le pouvoir jacobin

En octobre se crée une société populaire de 14 membres qui se réunira deux fois par semaine. Elle travaille de concert avec le Comité de surveillance sur la question des subsistances et se substitue de fait aux autorités municipales, ce que montre un épisode significatif : le desservant, c'est-à-dire le prêtre de la paroisse ayant abjuré, donc se déclarant pleinement du côté jacobin, la Société populaire s'installe dans l'église sans l'autorisation de la municipalité, moins révolutionnaire, qui lui rappelle les règlements municipaux et adresse une protestation au district. Le Comité de surveillance avait déjà signalé aux autorités départementales le manque de patriotisme du maire, Legay, gros laboureur et du meunier du prieuré, Rose. Deux réunions du conseil municipal sont ajournées à la fin de l'année 93 par manque de participants, alors que la Société populaire, quant à elle, a le pouvoir d'organiser un grand rassemblement devant la "ci-devant église" pour y dénoncer les menées contre-révolutionnaires dans la commune et demander la destitution de membres de la municipalité.

La Révolution à Romilly (1789-1798) - Maryvonne Pinchon a établi ce tableau montrant l'imbrication des deux groupes et l'importance du personnel des fonderies
Maryvonne Pinchon a établi ce tableau montrant l'imbrication des deux groupes et l'importance du personnel des fonderies

Prise de pouvoir des sans-culottes

Dix jours plus tard les "représentants du peuple", soit les autorités supérieures du département c'est-à-dire en cette période les envoyés directs du Comité de salut public, noyau dur de la Révolution, annoncent la destitution du maire, d'un officier municipal et du foulonnier. Le maire est remplacé par le directeur de la fonderie, Laîné, capitaine de la garde nationale et donc à l'évidence jacobin. Par ailleurs quatre membres de la société populaire sont nommés dans la nouvelle municipalité. On assiste donc à une nette radicalisation.

Tous les citoyens de la commune sont convoqués par l'agent du district qui vient contrôler lui-même l'application de ces mesures.

On peut donc considérer qu'à la fin de l'année 1793, les sans-culottes l’ont emporté à Romilly.

 

Subsistances

La politique de salut public va devoir s'attaquer au problème le plus important : les subsistances. Il faut à la fois, à l'intérieur, nourrir les habitants de la commune et, à l'extérieur, fournir des vivres aux villes et à l'armée. Or les agriculteurs refusent de livrer leur grain à un tarif (le prix maximum des denrées) qu'ils considèrent comme insuffisant, essayant de le vendre au marché noir et faussant donc leurs déclarations de récolte. Les autorités municipales procèdent donc à des visites chez les gros cultivateurs avec l'aide du Comité de sûreté, demandant la confiscation des récoltes au profit des pauvres de la commune en cas de fraude.

On fait enregistrer chaque jour sur place la quantité de grains ramassés lors de la récolte, avant qu'il ne soit engrangé. Ce contrôle s'étend aux légumes, au beurre, aux œufs, et aux volailles, et des perquisitions peuvent être menées, sur pétition des habitants, les fausses déclarations entraînant confiscation et distribution aux pauvres.

La disette menaçant, on envisage même la possibilité de labourer les pâtures communes. Un emprunt forcé auprès des riches contribuables ne rapporte pas autant qu'il devrait, des laboureurs réussissent à y échapper, et à Romilly les seuls versements confirmés sont ceux de la fonderie, fidèle à ses engagements dans la Révolution.

 

De la poudre et des balles

La Révolution à Romilly (1789-1798) - Fabrication de poudre
Une autre fourniture moins connue qui entraîne réquisition, c'est celle du salpêtre, nitrate de potassium, ingrédient essentiel dans la fabrication de la poudre, que les armées consomment en quantité. Pour ce faire, toute la population est appelée à couper des herbes et des broussailles pour constituer des monticules arrosés d'urine, ou mis à macérer dans des baquets, et aussi à gratter tous les murs où du salpêtre a pu se former. Les églises sont alors souvent utilisées pour l’abriter.

 

Limite de la terreur jacobine

Quand la Société populaire de Romilly fait arrêter quatre femmes accusées de "troubles contre-révolutionnaires" à la fin de l'année 1793, lors du grand rassemblement dont nous avons parlé, elles sont incarcérées à Rouen. Mais en avril 1794 les autorités municipales et les citoyens réunis par l'agent national du district décident d'intervenir pour délivrer "ces femmes très misérables et chargées d'un très grand nombre d'enfants", qui seront libérées peu de temps après. On peut penser soit qu'elles s'étaient livrées au marché noir, soit qu'elles avaient manifesté trop ouvertement leur mécontentement devant la situation économique, ou les deux à la fois, mais ce que montre cette décision, c'est que le pouvoir maintenant hésite à accroître la répression face au mécontentement croissant.

 

Déchristianisation

La Révolution à Romilly (1789-1798) - Procession républicaine
Procession républicaine
On sait que, dans le cadre de la politique de déchristianisation, on avait remplacé l'ancien calendrier par le calendrier républicain avec des noms de mois liés aux saisons, ce qui n'avait guère suscité contestation. Par contre le remplacement de la semaine de sept jours avec dimanche férié par une semaine de dix jours avec seulement le décadi férié avait bien sûr mécontenté de nombreux salariés, et c'est le cas à Romilly dont l'agent national se plaint que ses concitoyens refusent de fêter les décadis.

La politique antireligieuse du comité de salut public, dite de déprêtrisation, consistant à interdire de culte les curés qui n'ont pas prêté serment à la république, qui a créé beaucoup de troubles dans des paroisses et des régions entières (Vendée) ne rencontre guère de résistance à Romilly, puisque c'est le prêtre desservant lui-même qui abjure devant la société populaire, renvoie ses lettres de prêtrise à la convention, et qu'on le retrouve prêchant devant une foule "où l'on remarque plusieurs citoyens en bonnet rouge, originaire de Romilly mais aussi des communes voisines de la vallée". C'est ainsi que Romilly se trouve en tête de ce que les opposants considèrent comme la « contagion » révolutionnaire (on peut cependant noter que dans la paroisse voisine de Pîtres, le curé lui aussi s'était engagé dès juin 1793 dans les armées de la République, et qu'il en fut de même au Manoir)*.

* l'évêque du diocese d'Evreux est alors Thomas Lindet, "curé rouge" avant de devenir évêque constitutionnel de l'Eure, frère de Robert Lindet, membre du Comité de salut public.

La Révolution à Romilly (1789-1798) - église de Criteuil, Charente
église de Criteuil, Charente 
En janvier 1794 le nouveau conseil municipal décide que les marques de la "superstition" se trouvant à l'extérieur de l'église seront démolies, que les statues des "prétendus saints" situés sous le porche seront ôtées, que la croix et le coq du clocher seront remplacés par un bonnet phrygien et un drapeau tricolore, tandis qu'un grand "Temple de la Raison" sera peint sur l'église. Quelque temps plus tard, afin d'inaugurer ce temple de la Raison, la municipalité décide de faire disparaître à l'intérieur de l'église tous les signes du culte catholique. L'agent national du district peut ainsi présider une grande assemblée en avril 1794 pour y exhorter fraternellement les citoyens et citoyennes à "abjurer les erreurs dans lesquelles les ont rejetés ces hommes que l'on appelle prêtres, ces pieux fainéants".

L'église transformée en temple de la Raison devient en fait une grande salle communale où l'on organise des réunions pour discuter des affaires du village, sans grand rapport avec l'Etre suprême.


L'année 1794 montre aussi une forte proportion de prénoms révolutionnaires, essentiellement chez les employés de la fonderie.

Quelques exemples de prénoms révolutionnaires :

Armoise, Anémone, Auguste, Corneille, Challier, Civique, Ciceron, Caton, Egalité, Floreal, Fructidor, Frimaire, Floréal, Germinal, Junon, Légalité, Lamontagne, Latulipe, Légalité, L'union, Lavande, Municipalité, Minerve, Robespierre, République, Scipion, Socrate, Victoire, Voltaire, Zéphir

 

L'école

La Révolution à Romilly (1789-1798) - Décret de la Convention nationale du 30 mai 1793 relatif à l'école primaire

L’enseignement primaire a été rendu obligatoire laïque et gratuite par la Convention, à partir de six ans, pour les filles comme pour les garçons*. À Romilly, c'est un membre de la société populaire, Bizet, qui sera instituteur, et l'école est installée dans le presbytère. 60 enfants vont y être inscrits, chiffre important dans une commune qui n'a alors que 780 habitants.

La répartition des écoles sur le canton en prévoyait une pour Fleury et Radepont, une pour Pont Saint-Pierre Douville, Flipou et Amfreville, et une pour Romilly. Les instituteurs doivent y enseigner lecture, écriture, calcul et morale républicaine, ce dernier point étant particulièrement surveillé.

* bien que Condorcet, mathématicien, philosophe, et auteur du plan sur l'Instruction publique soit alors en passe de fuir la guillotine en se suicidant, le décret prévoit une instruction, facultative, pour les adultes, dans la droite ligne de son plan : "... citoyens pauvres ! La fortune de vos parents n’a pu vous procurer que les connaissances les plus indispensables, mais on vous assure des moyens faciles de les conserver et de les étendre. Si la nature vous a donné des talents, vous pouvez les développer, et ils ne seront perdus ni pour vous ni pour la patrie." Ainsi, l’instruction doit être universelle, c’est-à-dire s’étendre à tous les citoyens.

 

Retournement d'opinion

La Révolution à Romilly (1789-1798) - Plantation d'arbre de la liberté en 1789
Plantation d'arbre de la liberté en 1789
Du point de vue religieux, on assiste à Romilly, qui avait été à la pointe de la politique jacobine, à un retour de bâton : une grande manifestation a lieu devant l'église exigeant qu'elle soit débarrassée "de tout ce qui l'encombre", c'est-à-dire lié à la fabrication du salpêtre, pour la rendre au culte dans les 48 heures. Il semble que le conseil municipal se soit plié à cet ultimatum puisqu'après avoir constaté les dégâts les manifestants exigent qu'elle soit remise en état et que l'on poursuive ceux qui l'ont dévastée. 45 habitants signent cette pétition, dont les porte-parole sont les Pellerin, foulonniers et marchands de bois, appuyés de nombreux journaliers. La municipalité ayant commencé par demander des délais, va pousser les autorités à céder sur une partie des revendications, et des perquisitions sont opérées chez de présumés iconoclastes, alors que l'on cherche un nouveau local pour le salpêtre.

Et les choses n'en restent pas là : l'une des manifestations rassemblant, d'après les membres du conseil municipal, "la presque totalité des habitants", dont 150 femmes, s'attaque à l'arbre de la liberté, symbole de la révolution. Il est coupé et le bonnet phrygien qu'il portait est détruit : "elles clament que cet arbre ne pouvait pas leur donner de pain et qui ne fallait pas le souffrir, non plus que le bonnet rouge".

 

Mais continuité jacobine

L’élan révolutionnaire est donc terminé à Romilly, la société populaire ne semble plus se réunir, les membres du comité de surveillance sont désarmés, et, suprême humiliation, on exige même d’eux des autorisations d'absence s'ils quittent la commune pour se procurer des subsistances, puis le conseil municipal décide de leur rendre leurs armes du fait de "leur conduite paisible et régulière". Rappelons que c'est toujours la même municipalité jacobine, qui garde sa solidarité avec les révolutionnaires locaux dont elle a été l'alliée. Lainé, directeur de la fonderie, avait démissionné de son poste de maire avant même le 9 thermidor, ne pouvant plus concilier, d'après lui, son travail d'industriel et d'administrateur de la commune. Son successeur est un marchand de bois membre de la Société populaire et président du comité de surveillance : Cavelier. Il n'y a donc pas vraiment de rupture puisqu'il s'agit d'un jacobin, à Romilly comme à Paris, le cœur n'y est plus...

 

Thermidor

Après une période de transition, que l'on appelle la convention thermidorienne, puisqu'elle suit la chute de Robespierre le 9 thermidor, de nouvelles institutions vont se mettre en place : le Directoire. La participation aux nouvelles élections est faible dans la vallée en général, et à Romilly en particulier : alors qu'il y avait eu 13 votants en 1791, avec le suffrage censitaire, on n'en trouve que 17 en 1795 alors que tous les hommes ont le droit de voter (c'est bien pire à Pîtres, où l'on doit remettre au lendemain l'assemblée électorale car il ne s’y trouve que quatre habitants !). Les assemblées sont souvent perturbées par des femmes qui viennent réclamer du pain, continuant une tradition inaugurée en octobre 1789. Les autorités dans ce cas se bornent à tenter d'imposer le silence.

La crise de subsistance continue, les autorités semblent bien démunies. "5000 individus sont à la veille de mourir de faim" déclare-t-on lors d'une assemblée municipale, et quand on ajoute "il faut agir avec une énergique humanité" (face aux troubles) on voit bien que les autorités ne savent trop comment réagir...

 

Les habitants mangent de l'herbe !

La Révolution à Romilly (1789-1798) - Scènes de disette
Scènes de disette
Après la chute de Robespierre, on entre dans une grave crise de subsistances : la politique de tarification à un prix maximum a contribué à fragiliser l'agriculture, certains ayant renoncé à produire à des coûts qu'ils jugent trop bas, puis dans cette situation de pénurie créée en partie par cette politique du "maximum", sa suppression en décembre 1794 va faire monter le prix du blé, alors qu'il était déjà très difficile de s'en procurer : le 21 décembre, soit trois jours avant la suppression de ce maximum, le maire de Romilly constatait : "40 personnes et souvent plus sont à la porte de chaque cultivateur, depuis le matin jusqu'au soir très tard et ceux qui n'ont pu avoir de blé se livrent les uns aux murmures, les autres aux menaces, et les autres aux pleurs, surtout ceux qui ont de la famille". Il faut dire que déjà le cours de l'assignat était tombé si bas que de nombreux cultivateurs ou commerçants le refusaient, malgré les menaces de sanctions que l'on faisait peser sur leur tête. En mars "tous les habitants sont forcés de manger des herbes" constate le conseil municipal !

 La Révolution à Romilly (1789-1798) - Assignat

Saisies illégales

Conséquences inévitables, la violence reprend le dessus. Déjà un convoi de blé avait été arrêté par des manifestants et, malgré l'intervention du directeur des fonderies, Lainé, capitaine de la Garde nationale, et encore responsable communal, ceux-ci le conserveront en imposant eux-mêmes le prix au marchand qu'ils ont arrêté. L'opération se renouvelle contre un deuxième marchand traité de coquin et d'accapareur, à qui l'on déclare "qu'il devrait être bien heureux qu'on lui propose de lui payer sa farine et qu'il vaudrait mieux tuer tous ces coquins et ces voleurs tout de suite". Ces opérations de saisie de blé seront renouvelées les semaines suivantes, les assaillants se justifiant en déclarant "qu'ils sont à la recherche de pain pour nourrir femmes et enfants". On comprend qu'il s'agit de continuer à imposer la politique du maximum que la convention thermidorienne abandonnée, plutôt que de véritables pillages. La municipalité se trouve alors bien partagée : d'un côté, elle nomme un garde champêtre pour assurer le respect de la propriété, qui "portera sur le bras une plaque de métal ou d'étoffe ou seront inscrits les mots : la loi", et d'un autre côté elle fait du mieux qu'elle peut pour trouver des subsistances auprès du district, du département, à Rouen, au Havre où arrivent des blés d'importation, ou à Paris. Elle demande au Comité de salut public de laisser à Pont de l’Arche, lors du passage du convoi de ravitaillement de Paris, du grain "pour la subsistance des 820 habitants de Romilly".

La municipalité de Pîtres fait à l'époque exactement la même chose (voir bulletin n°2) et l'on peut se douter qu'elles ne sont pas les seules. Pîtres obtiendra 100 quintaux de grains du comité de salut public, peut-être du fait d'un chantage à peine voilé : le courrier adressé au Comité de salut public mentionne les bateaux de grains destinés à l'approvisionnement de Paris stationnant sur la Seine à deux pas de la commune du fait du gel qui paralyse la circulation et laisse entendre qu'il y a là un danger face à une population "pressée par la faim dont on ne peut calmer les angoisses".

 

Difficultés à rétablir l'économie

En 1797 le Directoire impose une taxe destinée à la réfection des routes qui sont dans l'ensemble en très mauvais état. La fonderie de Romilly, sous la forme d'un de ses administrateurs, Saillard, s'oppose à cette réglementation, allant jusqu'à se faire ouvrir de force la barrière.

Ceci est peut-être dû au fait que cette taxation rappelle l'ancien régime, mais, pour être juste, il faut reconnaître que les fonderies étaient pourtant comme en témoignent les plaintes continuelles d'autres communes, un gros défonceur de routes…

La forêt est au centre de nombreux délits : abattage clandestin, trafic avec la complicité des gardes forestiers, adjudications frauduleuses, etc. comme ailleurs, à Romilly l'administration se juge souvent impuissante.

 

Retour à l’ordre

La Révolution à Romilly (1789-1798) - coup d'Etat du 18 brumaire de Napoléon Bonaparte
On sait que la fin du Directoire a été marquée par des troubles, une augmentation du nombre des insoumis, de la délinquance, que certains vont même qualifiés d'anarchie. Les royalistes s’agitent à droite, et les néo-jacobins à gauche, que l'on voit parfois revenir à la tête des communes. C’est cette situation qui permettra le coup d'Etat du 18 brumaire de Napoléon Bonaparte

 

Sources

Essentiellement la thèse de doctorat en histoire présentée par Maryvonne Pichon à l'université de Rouen en 1994 sous la direction de Claude Mazauric, intitulée Recherches monographiques sur la basse vallée de l'Andelle pendant la Révolution Française 1789-1799. (251 pages A4 dactylographiées).

 

Michel Bienvenu