Joseph JOUANNOT, le médecin helper
Médecin dans la vallée de
l'Andelle, exerçant de Pîtres à Radepont de 1925 à 1947, résistant déporté, un
temps maire de Pont-Saint-Pierre, artisan d'une transformation plus humaine au
CHU de Rouen, le docteur Jouannot est un personnage qui mérite d'être reconnu.
Une enfance berrichonne
Une inscription gravée sur une des
portes de Bourges proclame les habitants "purs dans leurs mœurs, affables
dans leurs manières, exempts de feinte et d’hypocrisie, et Joseph François
Jouannot, né dans le Cher, le 12 juillet 1899 appartient à cette terre berrichonne.
Ses parents, François Jouannot et Céline Dubreuil sont des métayers de la ferme
du château des Bourbon-Busset. Georges, le fils ainé, est tué au tout début de
la guerre 14-18, à 21 ans. Sa disparition est un choc dont sa mère ne pourra se
remettre. Joseph étudie brillamment à l’école primaire du village et comme tous
enfants de son époque va au catéchisme, sous la houlette du curé Auguste
Granger. On suppose que curé et châtelain employeur de ses parents ont fait en
sorte que Joseph puisse partir étudier dans le secondaire. Il est admis au
séminaire de Bourges, admission facilitée par la gratuité, de rigueur pour les
familles modestes. Quand Joseph obtient son baccalauréat, comme il est leur
seul enfant, ses parents peuvent financer son entrée en faculté de médecine à
Paris. En 1918, il passe le conseil de révision à Bourges. Sa fiche de
recrutement signale des cheveux bruns, des yeux marron, 1m74, et une exemption
pour pied bot et atrophie de la jambe, handicap qui s’est abattu sur lui dès
son enfance et qu'il supporte sans geindre.
Médecin à Pont-Saint-Pierre
Muni de son doctorat, Joseph monte
en Normandie, et fait peut-être un court séjour dans le Calvados, mais en 1925,
il est installé à Pont-Saint-Pierre. Deux médecins exerçaient déjà dans la
localité, Eugène Potié (61 ans) et Georges Bourhonet (56 ans). Le docteur
Jouannot s'installe dans la grande rue, côté mairie, assisté par Claire
Grenier. Un de ses tout premiers accouchements est celui de Madeleine Grégoire
qui met au monde un «beau bébé» : Jeanne, aujourd’hui centenaire, toujours bon
pied, bon œil, qu'il avait unie en mairie de Pont-Saint-Pierre en 1947 à Louis
Levacher.
Le docteur parcourt à moto la
campagne à tout moment de la journée ou de la nuit. En 1932, il épouse Yvonne
Catherine, fille d'un manufacturier en confection. De cette union naitront
trois enfants avant-guerre, Pierre, Jeanne et Philippe, et trois après-guerre,
Claire, François et Solange. Le couple acquiert la résidence Castel Belles
Rives située à l’angle de la grande rue et de l’avenue du château. Il installe
son cabinet, une salle d’attente et un local de radiographie dans l’aile gauche
de la cour intérieure. Bien secondé par son épouse, son activité bat son plein
lors de l’entrée en guerre.
Réseaux
de helpers
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| Pat O'Leary |
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| Une carte sur soie |
Les soldats britanniques de Radepont
Le docteur Jouannot est connu pour
son dévouement, sa disponibilité et son écoute. Pour ses déplacements
l’occupant l’oblige à obtenir un ausweis. Lors d’une visite chez une
patiente à Radepont, il découvre qu’une modeste famille héberge huit soldats
britanniques. Dans la plus totale discrétion, il leur assure le ravitaillement
la nuit et par le biais de ses connaissances, affiliées certainement au réseau
local Hector, sept soldats sont conduits jusqu’à Bourges au-delà de la ligne de
démarcation au début de l’année 1941. Ils sont confiés à la gendarmerie non
contaminée par la collaboration et il apprendra bien plus tard le succès de
l’évasion (on suppose qu’il est en liaison avec le réseau). Le huitième anglais
se plait sans doute en France, car il tarde à partir pour des raisons ignorées,
mais se trouve dans l’obligation d’être exfiltré.
La répression nazie
La répression orchestrée par les
services allemands s’intensifie, une circulaire ordonne à la police et la
gendarmerie française d'y participer, le quadrillage du territoire se resserre.
Fin 1940, le contre-espionnage allemand lance les rafles qui aboutissent à des
arrestations, pour une grande majorité du réseau Hector. Les directives sous
nom de code Nacht und nebel (Nuit et brouillard) renforcées par Himmler
énoncent que "la seule force de dissuasion possible est soit la peine de
mort, soit une mesure qui laissera la famille et le reste de la population dans
l’incertitude… la déportation vers l’Allemagne remplira cette fonction… les
prisonniers disparaîtront sans laisser de trace … aucune information ne sera
donnée sur leur lieu de détention ou sur leur sort".
Arrestation, incarcération, déportation
En janvier 1941, le docteur
consulte dans son cabinet quand surgissent les membres de la Gestapo. Au
préalable avant d’entrer, ils abattent les cinq chiens du docteur et sans
ménagement s’emparent de lui devant ses patients. Impassible, le docteur
demande de pouvoir rassembler leurs dossiers médicaux afin de les remettre en
mairie, belle preuve d'attention à leur égard, dans sa situation dramatique.
Seul acte de bienveillance de la Gestapo, la demande est accordée... Il est
incarcéré à la sinistre prison de Fresnes avec d'autres résistants. Environ
deux jours après, un ami du docteur, peut-être inscrit sur la liste, Mr
Verhaegue est arrêté, torturé, et conduit à la maison du docteur où son épouse est
confrontée à la Gestapo. Mme Jouannot connait très bien cet homme. On demande à
Mr Verhaegue : "connaissez-vous cette dame et son mari?", et à demi
conscient, il bafouille puis réagit " je ne la connais pas", Mme
Jouannot peut alors affirmer, malgré son extrême angoisse : "je ne connais
pas du tout ce monsieur!". Cette femme dont le mari vient d’être arrêté,
mère de trois enfants en bas-âge, échappe ainsi sans aucun doute à la
déportation. Mr Verhaegue, héros anonyme, part en camp de concentration et n'en
reviendra pas...
Mme Jouannot, munie d’un auweis difficilement obtenu, prend le train à la gare de Pont-Saint-Pierre, et après quelques correspondances laborieuses réussit à visiter son époux à la prison de Fresnes. Elle se souvient d'une énorme grille, d'un long et large corridor, des quatre niveaux de galeries, des gardiens, du blanc et du vert, d'une odeur de soupe et d’angoisse, de petites portes closes... comme de l'antichambre de l'enfer. Beaucoup de ces hommes et de ces femmes disparaîtront à jamais, et ne subsistent aujourd'hui que quelques inscriptions qu'ils ont laissées. Le docteur survit dans ces conditions, handicapé d'une jambe il ne laisse rien paraître de ses souffrances physiques et morales.
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| La prison de Fresnes |
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Plaque
commémorative à la prison de Fresnes |
Libération, hospitalisation, convalescence
Après vingt-neuf mois de captivité,
les Allemands pressentant une issue fatale le libèrent, le 18 juin 1943. Son
retour s’effectue dans un wagon de marchandises dans les mêmes conditions que
son départ. Sa santé est plus que précaire, il ne pèse que 34 kg, après les
terribles conditions d’internement, la nourriture insuffisant, le travail
forcé, le froid, les soins quasi inexistants... C’est un homme très affaibli
qui est remis à la Croix Rouge. A Paris, il se soustrait au contrôle des
autorités allemandes et entre à l’Hôpital Saint-Joseph du 13 juillet au 13 août
1943. Le professeur Huc parvient à lui sauver le bras droit. Il décide de ne
pas revenir tout de suite à Pont-Saint-Pierre pour ne pas compromettre la
sécurité de sa famille et retourne dans son Berry à Lignières où il passe sa
convalescence au château Bel Air chez son cousin Henri Decroix.
Retour à Pont-Saint-Pierre
La guerre se termine et il décide
de remonter à Pont-Saint-Pierre où d’emblée il fait l’admiration de tous.
Cependant il n’est plus question d’exercer en campagne. Le docteur Laurent a
pris le relais pendant son absence. Finies les visites à moto, une prothèse lui
permet une certaine mobilité et petit à petit il reprend son activité dans son
cabinet. Il porte alors intérêt à la gestion de sa commune. Le 1er
septembre 1944, le maire, Gaston Philbert est obligé de cesser ses activités,
l'intérim est effectué par Robert Beaucé, adjoint, qui lors de la réunion du
conseil municipal du 17 novembre 1944 rend un hommage solennel à Patrick
Descamps, mort pour la France le 24 août 1944 et au docteur Joseph Jouannot.
Celui-ci prend goût à la vie
publique, le 10 mai 1945, il préside une manifestation théâtrale qui présente
le Cid de Corneille au profit du Livret des Prisonniers de Guerre de
Pont-Saint-Pierre. Le 18 mai 1945 les pétripontains sont invités à se choisir
un nouveau maire, et le docteur Jouannot est élu à la majorité absolue au
premier tour. Les Français doivent ensuite élire leur Assemblée nationale
constituante. Le docteur, sollicité par le MRP, accepte de se présenter en fin
de liste. Le scrutin du 21 octobre 1945 permet aux résistants Forcinal, Azémia,
Chauvin et Greffier dit Vidal d'être élus députés de l'Eure, les électeurs
montrant leur reconnaissance à ceux qui ont résisté à l'envahisseur. La vie
reprend le dessus, le docteur prend à cœur son mandat de maire et porte en 1946
le projet de construction du Collège d'Enseignement Technique de
Pont-Saint-Pierre qui voit le jour en 1947, premier Centre d'apprentissage
construit dans l'Eure après la guerre.
Pour l'anecdote, le docteur avait
en 1937 et 1939 mis au monde Cécile et Thérèse, filles de ses voisins
boulangers. Elles se souviennent encore aujourd'hui des bons moments de leur
enfance où elles jouaient dans le parc de la résidence avec les enfants des
Jouannot : Pierre dit Coco, Jeanne dite Didi et Philippe dit Fafa, et du bon
goûter servi dans la cuisine de la propriété.
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Le
docteur Jouannot, appuyé sur sa canne, avec les pompiers de Pont-Saint-Pierre |
Le médecin hospitalier, le cardiologue
Le docteur qui ne peut plus
pleinement exercer ses fonctions de médecin et de maire pour des raisons de
santé doit cesser ses activités en octobre 1947. A près de cinquante ans, il
reprend avec opiniâtreté des études en cardiologie. Il devient médecin des
Hôpitaux de Rouen et responsable du service de cardiologie. Pour rappel, en
1934 les Hospices Civils de Rouen avaient fait place au Centre Hospitalier
Régional. Le docteur Jouannot est à l’origine de la transformation des salles
"incurables" en salles "malades", transformant les salles
Marin le Pigny et Lamartinière en un véritable service de médecine générale.
Apparait derrière cette amélioration, l’humanisme, l’amour de ceux qui sont
touchés dans leur intégrité, et il sait de quoi il parle ! Le docteur exerce en
milieu hospitalier le matin et consulte l’après-midi à son cabinet, rue
Beauvoisine puis rue du général Leclerc jusqu’en 1972.
Le grand envol, l’hommage
Usé par une vie de dévouement
laissant libre cours à une totale abnégation à l’égard d’autrui, le Docteur est
confronté à sa dernière épreuve et après avoir surmonté l'impossible il est
terrassé à la suite d’une bénigne opération le 29 août 1972.
Le docteur Joseph Jouannot était
soucieux de l’homme en général et de ses patients en particulier.
Souvenons-nous des dossiers médicaux de ses patients qu’il veut en priorité
déposer en mairie alors que le sort de sa famille et le sien sont entre les
mains des membres de la féroce Gestapo, imaginons un instant ! Il a beaucoup
aimé la vie pour la consacrer à sa famille, aux autres, bien portants et
malades. Son œuvre réalisée dans la discrétion, l’humilité et la charité n’a
pas eu de limite.
Les héros ont un ennemi : l’oubli !
De fait, nulle trace de reconnaissance dans sa commune, par usure du temps, négligence,
méconnaissance ? Vingt-cinq années passées à Pont-Saint-Pierre, et quel passage
!, ne peuvent être mises sous le boisseau, il est encore temps : un espace, une
rue, le fronton d’un groupe scolaire, d’un centre médical…. seraient honorés de
pérenniser sa mémoire. Un élève du Lycée Georges d’Amboise de Gaillon, soucieux
du devoir de mémoire a écrit ces quelques lignes:
c'est contre l'oubli qu'a été fait ce récit,
à travers les lieux, à travers les âges,
dans le seul et unique but d'honorer,
les actes de tous les femmes et les hommes
blessés, morts pour la Liberté.
Le docteur Jouannot a été reconnu comme membre des Forces Françaises Combattantes, des Déportés et Internés de la Résistance, au nom du réseau Pat O’Leary, et décoré de la Médaille de l’Ordre de la Libération créé par le Général de Gaulle en 1940.
Sources
Je tiens à remercier la
merveilleuse fille ainée du docteur et de son épouse Yvonne, Madame
Bernex-Jouannot, qui m’a permis d’entrer dans son intimité familiale. Egalement
merci à mon ami Franck Adam et à Romain Personnat, l’historien de Lignières
Autres références :
-
site internet
Mémoire des Hommes,
-
Les hôpitaux de Rouen du Moyen-âge à nos jours de Yannick Marec
-
site internet
Fondation de la Résistance https://www.fondationresistance.org/











