29 février 2020

Deux excursions de société savante dans la vallée de l'Andelle



1881 et 1887 : des botanistes elbeuviens dans la vallée de l'Andelle
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1881 et 1887 : des botanistes elbeuviens

dans la vallée de l'Andelle


En faisant des recherches sur internet, on peut avoir de bonnes surprises, depuis que de nombreux sites ont numérisé et mis en ligne des textes qui sinon dormiraient dans la poussière des bibliothèques, parmi lesquels les bulletins des sociétés savantes, mine de récits vivants et de témoignages intéressants de notre passé. Ainsi, une société savante d'Elbeuf ayant fait deux expéditions de botanistes, dans la vallée de l'Andelle, nous a laissé deux comptes rendus de style fleuri...
 

Extraits du BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ D'ENSEIGNEMENT MUTUEL DES SCIENCES NATURELLES D'ELBEUF, 1881-1882 

(les résumés et commentaires sont en italiques)

[…] Cette sortie est du nombre des choses dont un poète, qui aima la nature et la chanta merveilleusement, a dit que le souvenir est toujours agréable.] […] dès 5 heures un quart du matin, la cour de la gare de Saint-Aubin présentait un aspect inaccoutumé. Environ cinquante personnes de tout âge y étaient groupées.
1881 et 1887 : des botanistes elbeuviens dans la vallée de l'Andelle - La gare de Radepont en 1905
La gare de Radepont en 1905

[…] Cette sortie est du nombre des choses dont un poète, qui aima la nature et la chanta merveilleusement, a dit que le souvenir est toujours agréable.] […] dès 5 heures un quart du matin, la cour de la gare de Saint-Aubin présentait un aspect inaccoutumé. Environ cinquante personnes de tout âge y étaient groupées.
[…] La descente s'effectue à Radepont à 7 h 23; le court trajet qui sépare la gare de l'entrée du parc est promptement franchi, et les habitants de cette commune, toujours jolie mais bien déchue de son ancienne prospérité industrielle, se livrent visiblement à des conjectures variées sur cette invasion d'hommes armés d'instruments bizarres. Leur perplexité cesse en nous voyant recueillir avec empressement le chenopodium bonus-henricus L.*, ils en concluent, non sans raison, que des gens si passionnés pour les végétaux ne sauraient être des anthropophages.

* Appelé aussi "ansérine bon-Henri", on le trouve à l’état sauvage un peu partout en France dans les terres riches et ombragées. Ses feuilles riches en calcium, fer et phosphore se consomment crues en salade ou cuites comme les épinards. (Rustica)

1881 et 1887 : des botanistes elbeuviens dans la vallée de l'Andelle - ansérine bon-Henri

Par la grille grande ouverte, nous pénétrons dans l'admirable parc de M. Ch. Levavasseur, qui nous en avait  accordé l'entrée le plus courtoisement du monde. Il faudrait un cadre moins resserré que celui dont je dispose pour décrire les beautés de ce domaine princier, dont l'enceinte enferme des plaines et des coteaux, des taillis et des futaies, une rivière poissonneuse et des sources jaillissantes, un château moderne et deux ruines historiques.
Il y aurait bien des choses intéressantes à raconter sur ce vieux château dont les restes imposants abritent encore le tombeau des seigneurs de Radepont et auquel Philippe-Auguste fit, en 1203, les honneurs d'un siège en règle. Peut-être même n'y en aurait-il guère moins à dire sur l'ancienne abbaye de Fontaine-Guérard, communauté de femmes de l'ordre de Citeaux. Mais l'espace et le temps nous sont mesurés.
1881 et 1887 : des botanistes elbeuviens dans la vallée de l'Andelle - Château de Radepont
Ce château de Radepont faisait partie d'une  ligne de fortifications érigée par Richard Cœur de Lion pour se protéger de son rival Philippe-Auguste. En faisaient partie Orival, Moulineaux, et bien sûr Château-Gaillard. Construit en 1194-1195, par Richard Cœur de Lion pour servir d'appui à Château-Gaillard, Mais comme Philippe-Auguste s'empare de Château-Gaillard en 1204, et par là-même de la Normandie, il n'aura pas servi longtemps.

[…] Avant de descendre pour effectuer notre visite au vieux château de Douville, nous jetons un coup d'œil sur le délicieux panorama qu'embrassent nos regards. A notre gauche, les ombrages du parc que nous parcourions tout à l'heure; en bas, la monumentale filature de M.Ch. Levavasseur, détruite par un incendie voilà quelques années, et si vaste, qu'avec ses quatre murs aux fenêtres ogivales et ses tours élevées, on la prendrait pour le vaisseau d'une immense cathédrale; devant nous, au  milieu de la prairie où l’Andelle semble vouloir s'attarder, les ruines du manoir de Longempré, où Henri IV recevait sa mie Gabrielle.
Ici l'auteur fait une confusion que l'on retrouve souvent, y compris sur quelques sites internet, entre le château dit de Douville, même s'il se trouve sur la commune de Pont-Saint-Pierre et celui de Pont-Saint-Pierre, qui s'appela Longempré, de Gabrielle, Malemaison, et que l'article d'un précédent bulletin sur les châteaux de Pont-Saint-Pierre tente d'éclairer.


1881 et 1887 : des botanistes elbeuviens dans la vallée de l'Andelle - Côte des deux amants
[…] à droite, ouvrant magistralement la vallée, la côte des Deux-Amants, de romanesque mémoire. Pendant que, saisis, enchantés, ravis par le tableau dont nous venons de tracer une si pâle esquisse, nous agitons sérieusement les moyens de ne plus quitter les coteaux de Fontaine-Guérard, notre trésorier, qui guide l'excursion et dispense le temps à chaque partie du programme, nous rappelle au sentiment de la réalité. Inflexible comme l'heure qu'il consulte, il multiplie les appels. Force nous est de nous résigner et d'obéir aux injonctions de sa corne de chasse, dont les sons harmonieux (?) servent de ralliement aux excursionnistes.

1881 et 1887 : des botanistes elbeuviens dans la vallée de l'Andelle - Hôtel de l'Union à Pont-Saint-Pierre
Nous aurons la franchise d'avouer, et nous sommes certains de n'être démenti par personne, que le déjeuner (à Pont-Saint-Pierre, Hôtel de l'Union), auquel nous avaient préparés six heures de marche, tenait alors une place prépondérante dans nos  aspirations. Nous y fîmes donc honneur, en gens dont la  conscience est tranquille mais l'appétit turbulent; il convient d'ajouter qu'il y eut quelque chose de plus intarissable que notre fringale, ce fut la gaité. Notre président, M. Noury, à son entrée dans la salle à manger, avait été l'objet d'une attention délicate; une aimable enfant, la fille de notre amphitryon, avait souhaité la bienvenue au cher maître en lui offrant un superbe bouquet. Ce petit incident, non inscrit au programme, nous avait fait grand plaisir à tous et avait encore ajouté à l'entrain général.
Après le déjeuner, qui finit à deux heures, les uns s'acheminent vers l'emplacement où s'élevait la forteresse d'Eustache de Breteuil, (le Catelier, voir l'article sur les châteaux de Pont-Saint-Pierre) dont il ne reste plus que des vestiges sans importance; les autres visitent un beau parc dont l’entrée leur est gracieusement octroyée par Mme la baronne d’Houdemare (propriétaire du château de Pont-Saint-Pierre)

[…] A 3 heures 20, nous prenons le train pour Pont-de-l’Arche, où l'un de nos collègues, qui n'avait pu se joindre à nous et qui avait fait une visite à la côte des Deux-Amants, nous remet quelques échantillons de Biscutella *[…]
Cette vallée de l'Andelle est décidément une terre privilégiée : la nature y est splendide, les gens courtois, les tables bien servies. Nous y reviendrons.

1881 et 1887 : des botanistes elbeuviens dans la vallée de l'Andelle - Biscutelle de Neustrie
 

* La Biscutelle de Neustrie, très rare et en grand danger d'extinction, affectionne les pelouses calcaires, sur sol écorché ou éboulis .Son aire de répartition est limitée au département de l'Eure.


M. Louis Muller




Nouvelle excursion, 22 mai 1887

 
[…] à 8 heures du matin, les voitures de l’entreprise Lequeux déposaient, à la grille du parc de Radepont, 25 excursionnistes elbeuviens. Mise en goût par la première excursion organisée il y a cinq ans, la Société avait témoigné le désir de revoir, cette année, la riante vallée de l'Andelle.
 Pour cette seconde  excursion, on a donc préféré la route, en louant les services d'une entreprise de transport de personnes, dont les voitures devaient ressembler à cela :
1881 et 1887 : des botanistes elbeuviens dans la vallée de l'Andelle - Omnibus Photo ND
Omnibus Photo ND

Il était environ 8 heures 1/2, lorsque les excursionnistes escaladaient les chemins qui conduisent au sommet de la roche sur laquelle fut construit l'ancien château fort de Radepont.
Il est onze heures lorsque nous nous trouvons en vue du vieux château de Longempré, connu aussi sous le nom de château de Gabrielle … (même confusion que précédemment)
A une heure et demie, nous levons le siège et nous prenons le chemin qui doit nous conduire à l’établissement métallurgique des Fonderies de Romilly.
En arrivant, nos regards sont attirés par une plaque commémorative indiquant que la fondation de l’établissement remonte à l’année 1782. En face des tas de minerai, des amoncellements de barres de cuivre du Chili, des fours à fusion et des laminoirs de diverses formes et de toutes dimensions, des marteaux à vapeur; renseignement, dispensé par des voix autorisées.
Les spécimens des travaux que la Société a pu voir : plaques pour foyers de locomotives, enveloppes de foyers, tubes, barres, planches, etc., etc., ont donné une idée de ces transformations. Nous citerons comme ayant vivement intéressé les visiteurs, l’atelier où se fabriquent les ceintures d’obus. D'énormes presses hydrauliques, dans lesquelles l’application du principe de Pascal, sur l'incompressibilité de l'eau, se montre dans toute sa force brutale, permettent de pétrir le cuivre avec une facilité qui surprend au premier abord.
Nous ne dirons rien des quantités innombrables de ceintures d'obus** qui se fabriquent constamment à Romilly et qui, parties perfectionnées d'un tout plus perfectionné encore, doivent servir à confectionner des engins de destruction dont les effets terribles jetteront peut-être un jour l'épouvante dans les nations civilisées; aussi laisserons-nous de côté les réflexions que nous suggère un état de choses qui amène l'espèce humaine à chercher, sans trêve ni repos, les moyens, les plus efficaces, d'assurer son propre anéantissement.

** la ceinture de rotation : anneaux de métal très malléable (cuivre ou plomb) sertis sur la circonférence  
Voilà des considérations qui tranchent sur l'état d'esprit revanchard de la France d'avant 1914, et qui, mieux partagées, auraient pu éviter la boucherie.  
En sortant de l'établissement de Romilly, dans lequel nous nous trouvions avoir empiété un peu sur l'heure du retour, arrêtés que nous étions toujours par quelque fait intéressant, nous nous rendons au pied de la côte des Deux Amants. Plusieurs d’entre nous qui bien des fois avaient fait le rêve de cette ascension, purent, après avoir convoité la coupe de loin, donner libre cours à leur ardeur. L'ascension de cette côte se fit promptement; il y eut bien quelques poitrines essoufflées et il se produisit aussi quelques glissades, mais au sommet la caravane était au complet. Nous nous trouvions là à l’altitude de 138 mètres, à peine la moitié de la hauteur de la tour Eiffel ! ***

*** la tour Eiffel, haute de 332 mètres, est construite en deux ans, entre 1887 et 1889, donc postérieurement à cette escalade, et à la rédaction de l'article. Sa future hauteur devait suffisamment impressionner pour être un point de comparaison obligé.



 T. Lancelevée


31 décembre 2019

Bosmy, une entreprise familiale née à Pîtres


Bosmy Pîtres - L'usine d'Andé
L'usine d'Andé

Bosmy, Normaclo, une société familiale



De 1930 à 1952, René Bosmy était responsable commercial de la société des clôtures Fréret pour la Haute-Normandie. Doté d'une forte personnalité, d'un grand sens de l'amitié, son charisme et son humour, dit-on, facilitaient les relations humaines dans tous les domaines. Sportif, il dirigea le club de football de Pîtres jusqu'à son décès.

Bosmy Pîtres - Le Club Andelle Pîtres en 1967. A gauche René Bosmy
Le Club Andelle Pîtres en 1967. A gauche René Bosmy


1952, la création de l'entreprise

En 1950, la société Sabla** reprend le personnel et le bâti de l'entreprise Fréret de fabrication, vente et pose des clôtures en béton, puis décide de continuer seulement la fabrication et propose aux commerciaux en place MM. Bosmy, Cadiou et Tanay de créer leurs propres sociétés, en leur accordant l'exclusivité de la vente des clôtures Fréret.
** depuis 2014, l'usine Sabla a été fermée par le groupe Bona Sabla auquel elle appartenait.
René Bosmy emprunte alors 10 000 fr. pour créer sa société, dont le siège social est à Pîtres. Il tenait à ce que son nom figure dans le titre car dans son esprit c'était garant de la qualité des prestations et d'une "commercialisation de bon aloi". La raison sociale de l'entreprise, dirigée par la troisième génération, reste Bosmy, bien que le public connaisse mieux Normaclo, marque déposée, qui fait référence en réalité à la normalisation des clôtures, alors que l'on pense souvent plutôt à la Normandie....
Il construit ses premiers bâtiments avec les dalles et les poteaux de clôture, crée un bureau commercial à Rouen et engage des représentants au Havre et à Dieppe. L'affaire se développe rapidement et devient numéro un en Haute-Normandie.

En 1963 il a l'intuition qu'il faut moderniser les clôtures qui en France sont à 100 % en béton armé et grillage simple torsion. Il fait fabriquer à titre personnel, une clôture métallique en treillis soudé, prototype qui est encore visible rue des écluses, qui deviendra le modèle de clôture le plus répandu en Europe, mais il n'en tirera aucun profit du fait de l'absence de brevet. 

1968, un tournant décisif

Mais en janvier 1968, son décès à 63 ans est dramatique d'abord pour sa famille et ensuite pour sa jeune société, qui perd un animateur qui en détient tous les rouages, en particulier commerciaux, et les jours de l'entreprise semblent comptés.
Danièle, sa fille, qui après avoir été institutrice était devenue secrétaire et comptable de l'entreprise à la demande de son père, est en première ligne et doit choisir : vendre la société, qui est saine financièrement et économiquement, ou prendre la succession, lourde tâche, professionnellement et familialement.
Elle est la seule à bien connaître les dossiers, sauf la commercialisation, qui était entièrement aux mains de son père. Elle se lance alors, avec l'appui de son mari Roger Sionnière, qui lui apporte chaque week-end son expérience commerciale, car il n'est pas disponible en semaine, du fait de ses propres activités professionnelles.
Cette solution hybride et a priori provisoire donne de bons résultats et durera jusqu'en 1984.

Une réunion de tout le personnel est organisée dès le samedi suivant pour lui faire part de la reprise de l'entreprise et de sa nouvelle direction. Tous les emplois sont sauvés et le personnel, qui reprend confiance, fait preuve d'un exceptionnel esprit d'entreprise ce qui durera pendant des dizaines d'années.
Pour pallier l'absence de R.Bosmy sur le terrain, on crée un département marketing qui instaure une publicité régionale dans Paris Normandie tous les samedis et un catalogue illustré en couleurs à destination du secteur industriel et public, ce qui est une première dans cette profession de revendeur.

Puis arrive le mois de mai ... L'usine est la seule de l'Eure à ne pas être en grève, mais la situation économique est catastrophique pour une entreprise en convalescence depuis trois mois. Il faut faire le dos rond, et en l'absence de commandes payer les ouvriers à repeindre l'intérieur des bâtiments. En 1969 l'activité repart avec vigueur à la suite des accords de Grenelle, ce qui permet en 1970 la construction d'un nouveau bâtiment de 800 m² à Pîtres.

L'innovation, les brevets

L'idée de clôture métallique refait surface, et Danièle Sionnière suggère de fabriquer une clôture modulaire en acier, premier brevet déposé par l'entreprise, qui sera suivi de beaucoup d'autres.
Quand en 1987 Roger Sionnière prend sa retraite professionnelle, il intègre Bosmy par le biais de Techniclo, recherche et développement, ce qui lui donne une totale liberté d'action sans interférer dans la hiérarchie et l'organigramme de l'entreprise. En 1988 il crée un nouveau département spécialisé dans la commercialisation, et la marque Normaclo. Le but est de transformer le revendeur régional en fabricant national, Normaclo devenant le vecteur des innovations en cours et à venir.
Ce projet qui paraît utopique et qui amène à changer toutes les structures commerciales et industrielles de la société, est une réussite.

Troisième génération

Depuis 1994 et 1995, Nathalie et Vincent Sionnière, tous deux diplômés l'ESC, président alternativement tous les deux ans, et apportent leurs compétences et leur imagination.
En 2000, l'Institut National de la Propriété Industrielle distingue Bosmy par le trophée de l'innovation, une première dans la profession. L'entreprise en retire une nouvelle notoriété et un vrai statut de fabricant, dont tous les produits innovants sont exposés tous les deux ans à Batimat, ce qui renforce son image de fabricant à l'étranger. Bosmy crée une gamme complète de portails roulants motorisés ou manuels avec contrôle d'accès, ce qu'aucun fabricant français n'avait fait jusque-là, et y obtient un grand succès, au grand dam d'un fabricant allemand, leader mondial de ce genre de produits.

Bosmy Pîtres - L'usine d'Andé
L'usine d'Andé



En 2004, Bosmy doit s'agrandir, mais ce n'est pas possible à Pîtres, le Plan de prévention des risques ne le permettant pas à cause des inondations. Contre son gré, l'entreprise quitte la commune, après avoir acheté les locaux d'une usine d'Andé, De Carbon, qui avait employé plus de mille personnes pour la fabrication d'amortisseurs, et vient d'être abandonnée par son dernier acheteur, l’américain Delphi.
En 2017, Bosmy a déposé à l'INPI 12 brevets de fabrication, 42 modèles et 48 marques, en particulier Romandy, Oobamboo, Florilège, et Verticalia, et il lui faut toujours innover, dans un monde où une nouveauté qui auparavant tenait dix ans ne dure plus maintenant qu'une année ou deux.
Bosmy Pîtres - Les nouvelles formes de clôtures
Les nouvelles formes de clôtures

 


Michel Bienvenu

(d'après le récit de Roger Sionnière)


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30 décembre 2019

Poliakoff, légende et réalité


Poliakoff : légende et réalité


Les communes de Romilly et Pîtres peuvent se targuer d’avoir compté parmi leurs administrés un sélectionné olympique. Ce sportif de haut niveau est certes plus connu pour le sentiment de mystère, voire le caractère sulfureux qu’on prêta à ses activités. Mais ce que l’on connaît de sa vie mérite d’être raconté. Descendant d’une famille russe juive, il fut le propriétaire de l’île Sainte-Hélène, que Pîtres et Romilly se partagent par moitiés.


Élie de Poliakoff est né le 26 mai 1870 à Kharkov, deuxième plus grande ville d’Ukraine. Il est un des neuf enfants de Lazare de Poliakoff, qu’on surnommait tantôt le roi des chemins de fer russes, tantôt le Rothschild russe, et fut aussi pendant 35 ans président de la communauté juive de Moscou, mais passa sa vie entre ses domiciles de Moscou et de Paris (en 1899, il réside au 50 avenue du Bois de Boulogne, désormais avenue Foch). Il est en effet conseiller d’Etat de la Russie à Paris et consul général de la Turquie et de Perse. Il décédera en 1914 à Moscou, à l’âge de 72 ans, ruiné au point que ses descendants refuseront l’héritage.

Élie son fils était un cavalier émérite, comme l’indiquent de nombreux articles de journaux dès mars 1897. En 1899, il remporta le concours de saut en hauteur de l’Hippique à Paris, avec un saut de 1,75m.
Il possède une résidence à Paris, près de ses parents, avenue de Boulogne, et achète vers 1900 une propriété, à cheval (sic) sur Pîtres et Romilly-sur-Andelle, sur l’île Sainte-Hélène, comprenant une maison de maître, des dépendances et un jardin, sur une superficie de plus de 2 hectares.
L'île Sainte-Hélène, coupée en deux, et les ramifications de l'Andelle.

De nombreuses fêtes se déroulaient dans cette villégiature normande. Ainsi, le 31 janvier 1900, les journaux font état d’une partie de pêche très réussie à l’île Sainte-Hélène avec, parmi les invités, le prince Tenicheff, commissaire général de la Russie pour l’exposition universelle de Paris (dont l’épouse était la correspondante pétersbourgeoise et la première éditrice de Nietzsche).
Du personnel réside en permanence dans l'ile. Ainsi apparaît, dans les recensements de Pîtres de 1901, 1906 et 1911, le nom de Vassili Svetloff, né à Smolensk en 1875, répertorié comme cocher, et d'autres domestiques.
Le 17 juin 1942, un avocat parisien fait part à l'administrateur des biens d’Élie de Poliakoff, d’une lettre de demande d’acquisition de son bien à Pîtres par les époux Lafont, domiciliés 4 rue Chalgrin à Paris, tout près donc de la nouvelle résidence d'Elie.
Le 2 juillet 1942, le service de la police aux questions juives rapporte que la propriété est inhabitée et inhabitable, par cause de défaut d’entretien, et qu’en conséquence la valeur locative est pratiquement nulle. La note précise que si le bien avait eu l’entretien voulu, sa valeur locative s’élèverait à 2500 francs par an, et que Vassili Svetloff y réside, non pas en tant que locataire, mais comme régisseur… En août 1942, le Préfet de l’Eure est avisé de la demande des époux Lafont d’acheter la propriété.
Élie de Poliakoff, resté célibataire, décède à 72 ans, le 01/12/1942 à de Neuilly. L’autorisation est donnée en 1943 par le commissaire aux questions juives de vendre le bien, entre temps estimé à 200 000 francs, à Félix Lafont.

Les successeurs d’Élie de Poliakoff portent plainte après la guerre contre l'administrateur du bien, s'estimant spoliés, mais l’affaire sera classée sans suite, les comptes étant considérés comme probants. Il semble par ailleurs que la propriété a été pillée pendant l’année 1943, d’après un rapport du préfet de l’Eure.
Le blason des Poliakoff, que l'on aperçoit en haut du faire-part des noces d'or de Lazare (en illustration de cet article), représente une couronne encerclant un panache de plumes de casoar dans lesquelles est plantée l’étoile de David. Elle surplombe un heaume et un écusson sur lequel les ailes de la victoire alternent avec un lion chargé de trois flèches et crachant le feu. L’ensemble est souligné par la devise: «Богмой помощник» (Dieu est mon aide).


Un mythe
A Pîtres, il y avait un mythe Poliakoff : on racontait qu’il arrivait dans sa propriété de l'île Sainte-Hélène par le chemin du Roi, après avoir traversé Pîtres en jetant aux enfants des pièces d’or par la fenêtre de son carrosse s'ils voulaient bien crier "vive le Tsar" ou "vive la Russie", qu’il y organisait régulièrement des fêtes extraordinaires, où d'importants personnages venaient côtoyer des femmes aux mœurs très légères, qu'on le soupçonnait de faire travailler dans les maisons de la capitale, etc. 

Michel Dach