1 janvier 2026

Pîtres, les bois, les Flotteaux

Pîtres, les bois, les Flotteaux - Les bois de Pîtres aujourd'hui
Les bois de Pîtres aujourd'hui 

Pîtres, les bois, les Flotteaux

L'importance de la forêt dans la société rurale traditionnelle

C’était un espace essentiel pour la vie du village, d’abord comme seule source de combustible de chauffage pour les habitants, qui bénéficient du droit d'affouage*. Pour le reste, la surveillance est très stricte et les peines très lourdes si l'on y coupe du bois sans autorisation. Cette surveillance occupe une bonne partie du temps du garde-champêtre. Le droit de glandage, lui, autorise à mener en forêt les porcs pour qu’ils s’y nourrissent, et même les bovins, pour brouter herbe et basses feuilles, la part non boisée du territoire étant majoritairement réservée aux labours. La rue Boyer, auparavant chemin boyer (aux bœufs), témoigne de cette époque.

*L’affouage est une pratique remontant au Moyen-âge, le seigneur des lieux accordant le droit de récolter du bois de chauffage. Ce droit valait pour chaque foyer ("affouer" vient de l’ancien français et signifie "allumer")

Pîtres, les bois, les Flotteaux - Pîtres sur la carte de Cassini, vers 1750
Pîtres sur la carte de Cassini, vers 1750

A Pîtres

Près de la moitié de la superficie de la commune est aujourd’hui couverte de bois, et au moins trois noms de rues y font référence : la rue du Taillis, l'espace où régulièrement on allait couper du bois, la rue du Bosc, et la rue Boyer (on pourrait ajouter la rue Rue Féron = forgeron, très gourmand en bois).

Des forêts et des bois …

- le bois, bosc en latin médiéval, est en fait d’origine germanique : busch

- le breuil, de faible superficie appartenait à un seigneur ou une communauté locale, et servait au pâturage et à la coupe de bois.

- le taillis fournissait du bois de chauffage

- la silva est une étendue boisée, souvent exploitée pour le bois de chauffage ou la chasse.

- le saltus était un territoire frontière, un lieu de passage

- la forestis, forêt, est un espace plus vaste, soumis à une gestion parfois plus centralisée

Tous s’opposent à l’ager, l'espace cultivé.

On imagine souvent que la forêt était plus étendue dans le passé, ce qui n’est pas le cas, ni sur l’ensemble de la France (33% aujourd’hui contre 13% au 18ème siècle), ni à Pîtres, comme le montre la carte ci-dessous, datée de 1725.

Pîtres, les bois, les Flotteaux - Pîtres en 1725
Pîtres en 1725

Ce qui s'opposait au taillis, c'était la futaie, où l'on laissait croître les arbres pour en faire du matériau de construction, des bûches de bois de chauffage destiné à la vente vers les villes. L’extrémité de la forêt de Longboël, qui forme le bois de Pîtres, n'était guère productrice de ce type de bois négociable, mais, comme nous le verrons, on le voyait passer, et on se contentait du bois de taillis.

Pîtres, les bois, les Flotteaux - James McPherson Lemoine
James McPherson Lemoine

Ainsi, lorsque l'éminent universitaire canadien sir James McPherson Lemoine revient à Pîtres visiter le pays de ses ancêtres, il est étonné de voir ce qu'il considère comme de pauvres arbres mutilés, des trognes destinées à fournir du bois de chauffage, et se montre très critique devant cette pratique barbare…(voir bulletin n°3, Vaurabourg, et n°2, James MacPherson Lemoine en visite à Pîtres)

Pîtres, les bois, les Flotteaux

Les travaux des bois

Il y a 10 000 à 15 000 ans naissent les premières forêts semblables à celles qui nous entourent, avec la fin de la dernière glaciation. Dans notre région, chênes, hêtres, frênes, ormes et châtaigniers dominent, les bouleaux et les résineux préférant un climat plus froid.

Dès 3 000 avant notre ère, la forêt ne sert pas seulement à fournir de la nourriture aux hommes et aux troupeaux, elle fournit aussi de l’énergie pour la cuisson des aliments et des matériaux pour fabriquer des armes de chasse, des ustensiles de cuisine et des outils agricoles. Les écorces servent à couvrir les toits, à fabriquer des paniers, à teinter, à isoler.

Pîtres, les bois, les Flotteaux - La forêt de Longboël au XVIIIème siècle
La forêt de Longboël au XVIIIème siècle
Sur ses lisières ou au sein de la forêt vivent souvent en famille bucherons, charpentiers, scieurs, sabotiers, ramasseurs d’écosses et de châtaigniers pour tanner le cuir, confectionneurs de fagots, sans compter les briquetiers verriers, forgerons. Les coupes d'arbres débutaient en octobre et se terminaient en avril.

Pîtres, les bois, les Flotteaux

C'est aussi le domaine des charbonniers qui surveillent pendant des semaines leurs meules qui se consument à l'abri de l'air pour obtenir du charbon de bois, pour lequel il y a une forte demande, soit pour la cuisine soit pour chauffer des petits braseros, ou des chaufferettes que l'on glisse sous la table et qui grâce à la longue nappe qui tombe jusqu'au sol permettent de créer une zone de chaleur pour les pieds et les jambes, et des bassinoires pour réchauffer les draps dans le lit.

Pîtres, les bois, les Flotteaux

Le bois n'est pas alors seulement un combustible. Tout ce qui aujourd'hui est fait de métal ou de plastique était en bois jusqu'au début du 20e siècle : bien sûr tous les meubles, les paniers, de nombreux récipients mais aussi les clôtures et les maisons elles-mêmes, quand elles n’étaient pas faites de briques, qui d'ailleurs exigeaient d'énormes quantités de bois pour la cuisson : c'est pourquoi on trouve, comme à Pitres, les briqueteries à proximité de la forêt.

Brève histoire des forêts en France

Du Xe au XIIe siècle, moines et paysans étendent leurs champs au dépens de la forêt. Le XIVe siècle voit un grand recul de l’arbre. Mais les ravages de la peste et de la guerre de Cent ans entrainent un reboisement naturel.

Les constructions médiévales, châteaux et églises, abbayes, vont exiger une grande quantité de bois pour les échafaudages et les toitures.

Jusqu'au XIVe siècle, les forêts françaises ont été exploitées sans aucune réglementation. L’importance de la forêt dans l’économie locale tient aux droits d’usage. Outre les droits d’affouage et de marronnage (qui permet aux villageois de prélever le bois pour certains travaux, comme la construction de sa maison, la fabrication de clôtures ou d'outils), il existe des droits nourriciers comme le droit de cueillette : baies, champignons, fruits.

Au XVème siècle, la surexploitation des forêts devient inquiétante, même si elle menace depuis longtemps : déjà, au milieu du XIIème siècle, Suger, abbé de Saint-Denis, a du mal à trouver des poutres assez grandes pour la reconstruction de son abbaye, et à la fin du XIIIème siècle, la nécessité de préserver une part de forêt est l’un des facteurs qui expliquent la fin des défrichements.

Les seigneurs émettent alors des législations fixant des temps de révolution minimum entre chaque coupe et limitant la quantité de bois prélevée à chaque abattage, puis les souverains s'emparent de la question dès le règne de Philippe Auguste qui, en 1219, réglemente la vente des coupes de bois dans ses forêts.

Mais la première législation nationale émane de Philippe le Bel qui, en 1291, confie aux forestiers une mission de protection, afin que ces forêts « se puissent perpétuellement soustenir en bon estat ». Puis en 1346, le premier code forestier édicté par un souverain, Philippe VI, prend en compte la "capacité à produire" de la forêt.

Plus tard, une ordonnance de 1669, sous l’impulsion de Colbert, grand réformateur de l’Administration forestière, vise à protéger et restaurer les ressources forestières pour permettre au pays de produire le bois nécessaire à la construction d’une marine puissante susceptible de rivaliser avec les flottes anglaises et hollandaises : le pouvoir royal va progressivement encadrer la gestion et l'usage des forêts…

Bonaparte comprend la nécessité de disposer d’une administration des eaux et forêts, mais en 1827, malgré des mesures de conservation, à l'aube de la révolution industrielle, la forêt ne constitue plus que 16% du territoire français et elle est mal en point. Un nouveau code, fortement inspiré de l'ordonnance de 1669 voit alors le jour pour permettre à l’Etat de les reconstituer et les protéger.

La forêt espace de chasse

Le droit de chasse était sous l'Ancien régime, réservé à la noblesse. Pour l’aristocratie, la chasse était avant tout un divertissement qui permettait de s’exercer et d’acquérir des trophées. La chasse la plus noble était celle du cerf, puis de l’ours, du sanglier, du chevreuil, du lapin et des oiseaux. Par la chasse, la forêt était intégrée à la vie féodale. Les roturiers, qui en auraient eu souvent le plus besoin, ne pouvaient légalement se nourrir en chassant, et bien sûr le braconnage se développe, durement réprimé, pouvant aller jusqu'à la pendaison du coupable.

Il n'est donc pas étonnant que ce soit une revendication forte des cahiers de doléances en 1789, et que dès qu'ils en ont eu la possibilité, avec l'abolition des privilèges, les propriétaires ruraux qui obtiennent le droit de chasse se soient mis à chasser, ce qui explique l'importance du fusil bien en évidence chez celui qui a les moyens d'en posséder un : on trouve dans les inventaires après décès de nombreux fusils, et il y avait par exemple une armurerie à Pont-Saint-Pierre qui vendait au 19e siècle des quantités de poudre très importantes.

Le brigandage

Pîtres, les bois, les Flotteaux

Tous les brigands ne sont pas des Robin des Bois. La forêt est en espace dangereux on trouve dans les archives municipales de Pîtres des plaintes de colporteurs qui se sont fait détrousser en traversant le bois de Pîtres, sur la route d'Ymare. Preuve que le risque est sérieux, une ordonnance royale va même imposer de couper les arbres sur une largeur de plusieurs pieds le long des chemins de grande circulation pour y éviter les embuscades.

Dans Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot le grand historien Alain Corbin montre que la forêt était une interface entre le monde sauvage (étymologiquement, de la silve) et le monde civilisé du village et que ceux qui l'habitaient, charbonniers, sabotiers, bûcherons, y vivaient en marge de la société, au sens propre comme au sens figuré.

Les flotteaux

Pîtres, au confluent de l'Andelle et de la Seine, a pendant des siècles été le centre d'un commerce de bois de chauffage venant des forêts de Lyon et de Longboël. Mises à l'eau en amont, les bûches descendaient d’elles-mêmes l'Andelle et étaient repêchées à Pitres pour être chargées sur des flettes* vers Rouen ou même Paris, où, d'après le Littré, le nom commun "andelle" désignait ce combustible. Le bois était alors le seul moyen de chauffage dans les villes et il coûtait très cher.

*embarcation légère et plate

La plus grosse partie était mise à sécher sur le "quai aux bois de Pîtres et de Romilly", rive gauche, mais on trouvait aussi un quai gallais et un quai Margot, et on peut supposer que les "flotteaux", terrain non cultivé sur la rive droite, tirent leur nom de cette activité. Il est à noter que ce nom de lieu ne se trouve nulle part ailleurs qu’à Pîtres.

Pîtres, les bois, les Flotteaux - Sur le plan de Guillaume le Roux de 1725, on voit sur les bors de l'Andelle les tas de bois à sécher en attente d'embarquement
Sur le plan de Guillaume le Roux de 1725, on voit sur les bors de l'Andelle les tas de bois à sécher en attente d'embarquement

La première occurrence du nom se trouve dans les archives municipales de Pîtres : en 1816, un roi, Louis XVIII, a été ramené au pouvoir) et on abat, pour effacer tout souvenir de la Révolution, "les derniers [arbres de la liberté] qui existent place des frotteaux**", mais, peut-être par mauvaise conscience, le conseil municipal décide que le produit de la vente sera distribué à cinq veuves (soit 4,50 francs chacune).

**l’orthographe approximative du secrétaire est influencée par la prononciation de l’époque

Un temps pressentie, mais non retenue pour la construction de l’école, la place communale va servir de marché et de lieu où s’installe la distillation itinérante (le bouilleur de cru). On érigera le monument aux morts devant la place, avant de le transférer place de la Fraternité.

Rapide digression : le parc récemment aménagé par la municipalité comprend un théâtre de verdure où ont déjà été donnés plusieurs spectacles, ce qui nous rappelle que Pîtres, il y a presque deux mille ans, pendant la période gallo-romaine, était l'une des rares villes de Normandie à posséder un théâtre, dont les ruines, maintenant enterrées, ont pu être fouillées et dessinées par le célèbre archéologue Léon Coutil, à la fin du XIXème.

Les marchands de bois de Pîtres

Nombreux, ils sont au centre du commerce du bois : ils le font passer des zones de production, forêt de Lyons, de Longboël, aux zones de consommation, Rouen et Paris.

Le marchand de bois  pouvait posséder des stocks et les revendre.

Le facteur de bois était  un intermédiaire  entre producteurs (bûcherons, propriétaires forestiers) et acheteurs (marchands de bois, artisans), et pouvait être responsable du transport du bois.

Les registres d’état-civil de Pîtres permettent de repérer les noms de famille des facteurs de bois et des marchands de bois.

Entre 1750 et 1800, ce sont ainsi presque quarante foyers qui vivent du commerce du bois, et c'est donc une des principales sources de revenus de Pîtres.

Sources

- wikipédia, site ONF

- Archives municipales et départementales

 

Michel Bienvenu


Facteurs : Quénet, Cachelièvre, Vallée, Beney, Havet, Laurent, Frétigny, Charpentier, Letellier, Rabel

Marchands : Gaudoit, Lapôtre, Laurent, Gossent, Menu, Périers, les quatre premiers se trouvant souvent cités dans les notables, plus imposés, ou la municipalité

Fléteyeurs*: Vigor, Rose, Roze, Delamare, Hayet, Depitre, Laurent, Tesson, Vallée, Letellier, Pelletier, Lambert, Quenet, Mathias, Fortier, Frétigny, Boucher, Laurent, Gossent


* Une recherche sur Internet n'apporte que deux résultats pour le mot fléteyeur : le premier sur notre propre site histoireduvaldepitres (voir n°4 Pîtres sous la Seconde République et le Second Empire) et le second dans un contrat fondant une société de vin dans l'Hérault, où le moteur de recherche a repéré l'expression "fléteyeur principal". Après examen de la trentaine de pages du document, il se révèle que la seule occurrence est le tampon pas très lisible du " receveur principal."...