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| Les bois de Pîtres aujourd'hui |
Pîtres, les bois, les Flotteaux
L'importance de la forêt dans la société rurale traditionnelle
C’était un espace essentiel pour la
vie du village, d’abord comme seule source de combustible de chauffage pour les
habitants, qui bénéficient du droit d'affouage*. Pour le reste, la surveillance
est très stricte et les peines très lourdes si l'on y coupe du bois sans
autorisation. Cette surveillance occupe une bonne partie du temps du
garde-champêtre. Le droit de glandage, lui, autorise à mener en forêt les porcs
pour qu’ils s’y nourrissent, et même les bovins, pour brouter herbe et basses
feuilles, la part non boisée du territoire étant majoritairement réservée aux
labours. La rue Boyer, auparavant chemin boyer (aux bœufs), témoigne de cette
époque.
*L’affouage est une pratique
remontant au Moyen-âge, le seigneur des lieux accordant le droit de récolter du
bois de chauffage. Ce droit valait pour chaque foyer ("affouer" vient
de l’ancien français et signifie "allumer")
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| Pîtres sur la carte de Cassini, vers 1750 |
A Pîtres
Près de la moitié de la superficie de la commune est
aujourd’hui couverte de bois, et au moins trois noms de rues y font référence :
la rue du Taillis, l'espace où régulièrement on allait couper du bois, la rue
du Bosc, et la rue Boyer (on pourrait ajouter la rue Rue Féron = forgeron, très
gourmand en bois).
Des forêts et des bois …
- le bois, bosc en latin médiéval, est en
fait d’origine germanique : busch
- le breuil, de faible superficie
appartenait à un seigneur ou une communauté locale, et servait au pâturage et à
la coupe de bois.
- le taillis fournissait du bois de
chauffage
- la silva est une étendue boisée, souvent
exploitée pour le bois de chauffage ou la chasse.
- le saltus était un territoire
frontière, un lieu de passage
- la forestis, forêt, est un espace plus
vaste, soumis à une gestion parfois plus centralisée
Tous s’opposent à l’ager, l'espace cultivé.
On imagine souvent que la forêt était plus étendue dans le
passé, ce qui n’est pas le cas, ni sur l’ensemble de la France (33% aujourd’hui
contre 13% au 18ème siècle), ni à Pîtres, comme le montre la carte ci-dessous,
datée de 1725.
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| Pîtres en 1725 |
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| James McPherson Lemoine |

Les travaux des bois
Il y a 10 000 à 15 000 ans naissent
les premières forêts semblables à celles qui nous entourent, avec la fin de la
dernière glaciation. Dans notre région, chênes, hêtres, frênes, ormes et
châtaigniers dominent, les bouleaux et les résineux préférant un climat plus
froid.
Dès 3 000 avant notre ère, la forêt
ne sert pas seulement à fournir de la nourriture aux hommes et aux troupeaux,
elle fournit aussi de l’énergie pour la cuisson des aliments et des matériaux
pour fabriquer des armes de chasse, des ustensiles de cuisine et des outils
agricoles. Les écorces servent à couvrir les toits, à fabriquer des
paniers, à teinter, à isoler.
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| La forêt de Longboël au XVIIIème siècle |
Brève histoire des forêts en France
Du Xe au XIIe siècle, moines et
paysans étendent leurs champs au dépens de la forêt. Le XIVe siècle voit un
grand recul de l’arbre. Mais les ravages de la peste et de la guerre de Cent
ans entrainent un reboisement naturel.
Les constructions médiévales,
châteaux et églises, abbayes, vont exiger une grande quantité de bois pour les
échafaudages et les toitures.
Jusqu'au XIVe siècle, les forêts
françaises ont été exploitées sans aucune réglementation. L’importance de la
forêt dans l’économie locale tient aux droits d’usage. Outre les droits
d’affouage et de marronnage (qui permet aux villageois de prélever le bois pour certains
travaux, comme la construction de sa maison, la fabrication de clôtures ou d'outils), il existe des droits nourriciers
comme le droit de cueillette : baies, champignons, fruits.
Au XVème siècle,
la surexploitation des forêts devient inquiétante, même si elle menace depuis
longtemps : déjà, au milieu du XIIème siècle, Suger, abbé de Saint-Denis, a du mal à
trouver des poutres assez grandes pour la reconstruction de son abbaye, et à la
fin du XIIIème siècle, la nécessité de préserver une part de forêt est
l’un des facteurs qui expliquent la fin des défrichements.
Les seigneurs
émettent alors des législations fixant des temps de révolution minimum entre
chaque coupe et limitant la quantité de bois prélevée à chaque abattage, puis
les souverains s'emparent de la question dès le règne de Philippe Auguste qui,
en 1219, réglemente la vente des coupes de bois dans ses forêts.
Mais la première législation nationale émane de Philippe le
Bel qui, en 1291, confie aux forestiers une mission de protection, afin que ces
forêts « se puissent perpétuellement soustenir en bon estat ».
Puis en
1346, le premier code forestier édicté par un souverain, Philippe VI, prend en
compte la "capacité à produire" de la forêt.
Plus tard, une ordonnance de 1669,
sous l’impulsion de Colbert, grand réformateur de l’Administration forestière,
vise à protéger et restaurer les ressources forestières pour permettre au pays
de produire le bois nécessaire à la construction d’une marine puissante
susceptible de rivaliser avec les flottes anglaises et hollandaises : le
pouvoir royal va progressivement encadrer la gestion et l'usage des forêts…
Bonaparte comprend la nécessité de
disposer d’une administration des eaux et forêts, mais en 1827, malgré des
mesures de conservation, à l'aube de la révolution industrielle, la forêt ne
constitue plus que 16% du territoire français et elle est mal en point. Un
nouveau code, fortement inspiré de l'ordonnance de 1669 voit alors le jour pour
permettre à l’Etat de les reconstituer et les protéger.
La forêt espace de chasse
Le droit de chasse était sous
l'Ancien régime, réservé à la noblesse. Pour l’aristocratie, la chasse était
avant tout un divertissement qui permettait de s’exercer et d’acquérir des
trophées. La chasse la plus noble était celle du cerf, puis de l’ours, du
sanglier, du chevreuil, du lapin et des oiseaux. Par la chasse, la forêt était
intégrée à la vie féodale. Les roturiers, qui en auraient eu souvent le plus
besoin, ne pouvaient légalement se nourrir
en chassant, et bien sûr le braconnage se développe, durement réprimé, pouvant
aller jusqu'à la pendaison du coupable.
Il n'est donc pas étonnant que ce
soit une revendication forte des cahiers de doléances en 1789, et que dès
qu'ils en ont eu la possibilité, avec l'abolition des privilèges, les
propriétaires ruraux qui obtiennent le droit de chasse se soient mis à chasser,
ce qui explique l'importance du fusil bien en évidence chez celui qui a les
moyens d'en posséder un : on trouve dans les inventaires après décès de
nombreux fusils, et il y avait par exemple une armurerie à Pont-Saint-Pierre
qui vendait au 19e siècle des quantités de poudre très importantes.
Le brigandage
Dans Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot le
grand historien Alain Corbin montre que la forêt était une interface entre le
monde sauvage (étymologiquement, de la silve) et le monde civilisé du village
et que ceux qui l'habitaient, charbonniers, sabotiers, bûcherons, y vivaient en
marge de la société, au sens propre comme au sens figuré.
Les flotteaux
Pîtres, au confluent de l'Andelle et de la Seine, a pendant
des siècles été le centre d'un commerce de bois de chauffage venant des forêts
de Lyon et de Longboël. Mises à l'eau en amont, les bûches descendaient
d’elles-mêmes l'Andelle et étaient repêchées à Pitres pour être chargées sur
des flettes* vers Rouen ou même Paris, où, d'après le Littré, le nom commun
"andelle" désignait ce combustible. Le bois était alors le seul moyen
de chauffage dans les villes et il coûtait très cher.
*embarcation légère et plate
La plus grosse partie était mise à
sécher sur le "quai aux bois de Pîtres et de Romilly", rive gauche,
mais on trouvait aussi un quai gallais et un quai Margot, et on peut supposer
que les "flotteaux", terrain non cultivé sur la rive droite, tirent
leur nom de cette activité. Il est à noter que ce nom de lieu ne se trouve
nulle part ailleurs qu’à Pîtres.
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| Sur le plan de Guillaume le Roux de 1725, on voit sur les bors de l'Andelle les tas de bois à sécher en attente d'embarquement |
La première occurrence du nom se trouve dans les archives municipales de Pîtres : en 1816, un roi, Louis XVIII, a été ramené au pouvoir) et on abat, pour effacer tout souvenir de la Révolution, "les derniers [arbres de la liberté] qui existent place des frotteaux**", mais, peut-être par mauvaise conscience, le conseil municipal décide que le produit de la vente sera distribué à cinq veuves (soit 4,50 francs chacune).
**l’orthographe approximative du
secrétaire est influencée par la prononciation de l’époque
Un temps pressentie, mais non
retenue pour la construction de l’école, la place communale va servir de marché
et de lieu où s’installe la distillation itinérante (le bouilleur de cru). On
érigera le monument aux morts devant la place, avant de le transférer place de
la Fraternité.
Rapide digression : le parc
récemment aménagé par la municipalité comprend un théâtre de verdure où ont
déjà été donnés plusieurs spectacles, ce qui nous rappelle que Pîtres, il y a
presque deux mille ans, pendant la période gallo-romaine, était l'une des rares
villes de Normandie à posséder un théâtre, dont les ruines, maintenant
enterrées, ont pu être fouillées et dessinées par le célèbre archéologue Léon
Coutil, à la fin du XIXème.
Les marchands de bois de Pîtres
Nombreux, ils sont au centre du commerce du bois : ils le
font passer des zones de production, forêt de Lyons, de Longboël, aux zones de
consommation, Rouen et Paris.
Le marchand de
bois pouvait posséder des stocks et les revendre.
Le facteur de bois était un
intermédiaire entre producteurs (bûcherons, propriétaires forestiers) et
acheteurs (marchands de bois, artisans), et pouvait être responsable du
transport du bois.
Les registres d’état-civil de Pîtres permettent de repérer les noms de famille des facteurs de bois et des marchands de bois.
Entre 1750 et 1800,
ce sont ainsi presque quarante foyers qui vivent du commerce du bois, et c'est
donc une des principales sources de revenus de Pîtres.
Sources
- wikipédia, site ONF
- Archives municipales et départementales
Michel Bienvenu
Facteurs : Quénet, Cachelièvre, Vallée,
Beney, Havet, Laurent, Frétigny, Charpentier, Letellier, Rabel
Marchands : Gaudoit, Lapôtre, Laurent,
Gossent, Menu, Périers, les quatre premiers se trouvant souvent cités dans les
notables, plus imposés, ou la municipalité
Fléteyeurs*: Vigor, Rose, Roze, Delamare,
Hayet, Depitre, Laurent, Tesson, Vallée, Letellier, Pelletier, Lambert, Quenet,
Mathias, Fortier, Frétigny, Boucher, Laurent, Gossent
* Une recherche sur
Internet n'apporte que deux résultats pour le mot fléteyeur : le premier sur
notre propre site histoireduvaldepitres (voir
n°4 Pîtres sous la Seconde République et le Second Empire) et le second dans un
contrat fondant une société de vin dans l'Hérault, où le moteur de recherche a
repéré l'expression "fléteyeur principal". Après examen de la
trentaine de pages du document, il se révèle que la seule occurrence est le
tampon pas très lisible du " receveur principal."...








