Charles Maignart de Bernières
Pétripontain méconnu
Le fief de Bernières
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| Plan de 1769 |
Sur ce plan de Guillaume Le Roux, on trouve au nord-est du château de Logempré une parcelle appelée Bernierre, là où un peu plus tard les Cassini indiquent les Maisons. Aujourd’hui, à cet emplacement on ne trouve plus qu’un taillis et les vestiges d’un mur de briques.
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| Sur la carte de France de Cassini |
Au XVème siècle, cette terre dépendait de l’abbaye du Bec-Hellouin quand un dénommé Guillaume Maignart acquiert le manoir des Maisons. Il est conseiller du roi à l’Echiquier de Normandie, qui gère les finances de la province. En 1503 il demande à l’abbé du Bec la permission de bâtir un colombier*, mais Louis de Roncherolles, seigneur des lieux, conteste sa construction, en vain. Le seigneur de Douville, propriétaire du vieux château (voir bulletin n°10), donne l’autorisation en 1514 de prendre l’eau de l’Andelle, créant, au-dessus de la forteresse, ce qu’on appellera le petit bras de l’Andelle, pour alimenter l’abreuvoir, le vivier et le fossé jouxtant le Manoir.
* le colombier était réservé aux
nobles, d’où la volonté de Maignart de s’en doter, et la tentative de
Roncherolles de l’en priver : vieille noblesse contre noblesse de robe...
Le manoir des Maisons
D’après Dubuisson-Aubenay, «les
Maignart possédaient le fief Les Maisons au pied de la côte dite du
Buisson*. L’ensemble se décompose en une propriété d’environ six acres**,... le
reste en terre labourable, bois et taillis placé au-dessous de la Garenne à
l’abri de la forêt de Longboël […] une jolie maison composée d’un corps de
logis, petit mais fort accommodé et logeable, et au bout est une double galerie
haute et basse de 35 pas de promenade. […] aux murs de la galerie haute étaient
appendus les portraits des ancêtres. Une pièce de vers latins datée de 1607
laisse entendre que cette galerie en forme de portique avait été construite dès
les premières années de XVIIè siècle. Les Maignart aimaient se promener à la
belle saison sous les ombrages des longues avenues […] au bout une chapelle
fort jolie dont le patron est saint Jacques de Galice, sur la façade du corps
de logis, à l’un des bouts sont quatre vers faits par messire Charles Maignart
Ier de Bernières, président au Parlement de Rouen. Au bout du jardin, bois de
haute futaie, frênes, hêtres et aulnes et au côté vers l’ouest un beau canal
d’eau vive dérivé de la rivière Andelle… ».
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| Tout laisse penser que ce dessin de Jean-Jacques Le Veau, Environs de Pont-Saint-Pierre, représente les Maisons |
* sans doute le Val Maignart
** 1 acre = environ 4000 m²
En 1648, marqué par le dévouement
sans limite de Charles de Borromée, évêque de Milan, auprès des pestiférés de
sa ville, Charles Maignart lui dédicace la chapelle de Maisons. A cette
occasion l’archevêque de Rouen oblige « à fonder une rente
perpétuelle de 12 livres tournois et une hypothèque sur les rentes du manoir,
célébration à la charge de Claude Flaman, curé de St Nicolas du
Pont-Saint-Pierre et ses successeurs désignés comme aumôniers de la dite
Chapelle, douze messes par an le 4 de chaque mois. » Prévoyant, Charles
donne pouvoir au curé et au trésorier de Saint-Nicolas de contraindre ses
successeurs au paiement.
Les Maignart, robins vernonnais
Cette famille de Vernon, pourvue de petites judicatures au XVè siècle, acquiert quelques seigneuries et une notabilité locale qui aboutit à l’anoblissement. Les frontières entre la roture et la noblesse étaient alors assez lâches, à la suite des bouleversements sociaux de la guerre de Cent ans. Les Maignart s’élèvent dans le monde judiciaire, se divisent en plusieurs branches, de la Vaupalière, de la Gravelle et de Bernières, près des Andelys, à l’origine de leur nom. Ils possèdent de nombreuses seigneuries, comme Beuzemouchel, qui prendra le nom de Bernières, mais la principale est celle de la Rivière-Bourdet, à Quevillon. Les Maignart de Bernières, membres du Parlement de Normandie, s’installent en la paroisse Sainte-Croix-Saint-Ouen, et à Pont-Saint-Pierre au manoir de Maisons.
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| Le château de la Rivière-Bourdet, à Quevillon |
Charles Ier Maignart de Bernières est président du Parlement en 1601. Charles II, son fils, également président, épouse Françoise Puchot qui, devenue veuve, séjourne au château. De l’union de Charles et Françoise nait le personnage de ce récit : Charles III Maignart de Bernières, qui durant la première partie de son existence séjourne régulièrement à Pont-Saint-Pierre avec famille et amis.
Charles III Maignart de Bernières
Né et baptisé à Sainte-Croix-Saint-Ouen en 1616, à quinze ans il part étudier à Paris, accompagné de son précepteur, Jean Guillebert, qui restera présent jusqu’à sa mort. En 1633, licencié en droit de l’Université de Caen, il fait l’admiration de ses maîtres, et il n’a pas 20 ans quand il est nommé au Parlement de Paris. Sa vie studieuse et mondaine est celle des étudiants de son âge et de son rang. Malgré son appartenance à la paroisse de Sainte-Croix-Saint-Ouen qui a la réputation d’apprécier les idées protestantes, il ne semble pas soupçonné de jansénisme*. En 1637, il est nommé conseiller au Parlement de Paris et achète l’office pour 40.000 écus. Ses pairs affirment qu’ils n’avaient encore reçu dans le Parlement personne d’aussi capable... De temps à autre il revient à Rouen et à Maisons. A 21 ans, il se marie avec Anne Amelot, fille du président de la Ière chambre des requêtes du Parlement et de leur union naitront neuf enfants, dont beaucoup meurent très jeunes.
* le jansénisme, qui s’inspire
principalement de Saint Augustin, est considéré par l’Eglise catholique comme
une hérésie. Il met l’accent sur la prédestination pour atteindre le paradis,
et se rapproche sur ce point du protestantisme.
Charles, fier de son nom, se
préoccupe des origines de sa famille, compulse et fait rechercher d’anciens
titres. En juillet 1641, après un court séjour à Rouen, il passe des vacances
aux Maisons d’où il écrit à son ami du Buisson Aubenay, assez fréquemment son
hôte : « nous avons eu bonne compagnie depuis notre arrivée. Cela nous a
fourni beaucoup de divertissement et l’eau que j’ai mis dans les canaux a
meslangé nostre plaisir …»
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| Blaise Pascal |
Durant cette période Charles rencontre à Rouen d’illustres personnages comme Pierre Corneille, son frère Thomas, Etienne Pascal, le père du grand scientifique Blaise Pascal, qui vient habiter la paroisse de Sainte-Croix-Saint-Ouen, où il invente pour faciliter les calculs de son père la première calculatrice … l’auteur des Pensées, sans doute le plus grand génie de ce siècle, invente le calcul des probabilités et tranche de façon scientifique un débat sur l’existence du vide qui ne se traitait alors qu’à coup de citations d’Aristote...
Cette période compte parmi la plus
malheureuse de l’histoire de Rouen. La peste, la misère, la répression de la
révolte des va nu-pieds marquent énormément Charles et Blaise, qui se
rencontrent à la paroisse et se retrouveront à Port-Royal, mais nous ne savons malheureusement pas si Blaise Pascal a
été l’hôte de Charles à Pont-Saint-Pierre …
Charles voit s’ouvrir une carrière
des plus brillantes, en 1643 il est nommé Maître des Requêtes, puis Louis XIII
le fait Conseiller en ses conseils, d’Etat et privé !
La grande
misère du XVIIè siècle
De 1618 à 1648, la guerre de 30 ans
déchire l’Europe, catholiques contre protestants et puissances contre
puissances : pays allemands, Espagne, Provinces-Unies, pays Scandinaves, France
… On estime qu’un tiers de la population germanique y a péri.
Par ailleurs, les épidémies de
peste et les disettes se succèdent, et en 1639, le soulèvement des nu-pieds de
Normandie contre la gabelle entraîne une terrible répression.
A cela s’ajoutent les deux Frondes,
des Grands et des Parlements, contre l’absolutisme royal…
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| Sébastien Vranck. Pillage d’un village |
La population des campagnes et des villes est plongée dans la misère et de toute part s’élèvent des plaintes. Dans les cahiers des Etats Généraux de Normandie de 1638 on lit « Sire, il est temps ou jamais que vous preniez pitié de votre pauvre peuple… ". Séguier lui-même, auteur pourtant des répressions sanglantes des Nus-pieds, écrit au Roi à propos des gens de guerre « en vérité le désordre est si grand que quelque règle qu’on puisse apporter, ils ruinent tout où ils passent... ce sont des voleurs et non pas des soldats ». Les habitants désertent les campagnes vers les villes ou meurent terrés dans les bois. Les cultures sont dévastées et les terres ne sont plus cultivées…
L’élan de charité
Devant cette misère et ce
dénuement, des femmes et des hommes de haute condition créent des structures
afin de venir en aide aux plus défavorisés. Le renouveau spirituel qui suit le
concile de Trente incite au développement d’œuvres de bienfaisance : Compagnie
du Saint-Sacrement, Œuvres des enfants trouvés, Confrérie des Dames de la
Charité, des Filles de la Charité, Congrégation de la Mission, etc. La charité
est conçue comme une obligation religieuse stricte, l’Evangile fait une loi aux
chrétiens de pratiquer l’aumône. Secourir les pauvres, c’est pour le
fidèle plaire à Dieu, et faire son salut. Quelques responsables émergent
comme Louise de Marillac, Vincent de Paul, quelques parlementaires dont Charles
Maignart de Bernières qui organisera dans l’ombre de ce dernier l’assistance
publique dans le cadre de la Compagnie du Saint-Sacrement. Charles publie en
1649 Instruction pour le soulagement des pauvres » et en 1651, Pour
venir en aide aux provinces dévastées par les conflits.
Visites des prisons du Vexin
En octobre 1648, il a entrepris, à
titre bénévole, une série de visites dans les prisons du Vexin, voulant, dit-il
dans son rapport « s’informer suivant le devoir de sa charge et en
exécution des ordonnances si les officiers des lieux font leur devoir ».
Il visite les prisons de Mantes, Vernon, les Andelys, Pont de l’Arche, Gisors,
et Pontoise. Partout il prend les mesures immédiates qui s’imposent, traite au
mieux les injustices et les conditions de détentions arbitraires. Constatant la
mort de prisonniers après trois semaines de disette, il prend les décisions
élémentaires d’approvisionnement. Mais le plus souvent devant l’étendue du mal,
il ne peut que prendre acte des plaintes des victimes. Cependant, sur son
rapport, le Conseil du Roi prend divers arrêts : l’un touchant la
réparation du pont de Vernon vital pour la ville et trois autres arrêts
relatifs à l’état des prisons, aux extrêmes nécessités des prisonniers auxquels
manquent le pain et la paille, enfin à la subsistance des prisonniers de
guerre. Il s’attache aussi à la prompte expédition des procès et à l’allègement
de l’impôt…
Tournant radical, Port-Royal
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| Le château du Chesnay |
Apprenant la décision de son précepteur, Guillebert, devenu prêtre, de se retirer à Port-Royal, haut lieu du jansénisme, il vend en 1649 sa charge de Maître de Requêtes pour se vouer au soulagement des pauvres de Normandie, Picardie, Champagne et Lorraine. Parallèlement à ses activités de parlementaire, il entretient des relations avec Port-Royal que les réformes de Mère Angélique Arnauld transforment en centre de haute piété.
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| Racine |
Le couvent se trouve en vallée de Chevreuse, l’endroit est humide, et la rigueur morale prônée par l’abbé de Saint-Cyran attirent ceux qu’on appelle les Solitaires ou les Messieurs : philosophes, mathématiciens, personnages de haut rang qui se consacrent à la prière, à l’étude et aux travaux : restauration des bâtiments de l’abbaye, drainage pour assécher les marécages. En 1637 Saint-Cyran crée les Petites Ecoles dont la renommée attire les élèves aisés. Orphelin à deux ans, Jean Racine y fait ses études de 1649 à 1653. Les maîtres d’excellente qualité, mettent au point une méthode révolutionnaire, en français pour que tous comprennent, en opposition aux Jésuites qui professent en latin. Les châtiments corporels sont abolis, le travail s’effectue en petits groupes et on insiste sur la culture grecque, ce qui influencera Racine pour ses tragédies. La plume d’oie est remplacée par une plume métallique. L’éducation est complète, il s’agit de développer le jugement, la volonté et le corps de l’enfant. Le maître s’adapte aux capacités de l’élève. Mais, victimes de la méfiance des Jésuites, les Ecoles ferment par ordre de Louis XIV en 1660. Charles, totalement impliqué dans cet enseignement, avait organisé dans son château du Chesnay des classes en 1653. Ses armoiries figurent aujourd’hui au fronton de la mairie.
Les œuvres d’assistance en province - Les Relations
Pour aider le peuple sans
ressource, des réseaux de collecte et de transport de vivres se créent. Tout le
monde s’y emploie, jusqu’à mère Angélique qui prodigue à Charles une recette de
potage des pauvres, plat unique, sorte de potée où se mêlent viande, pain et
légumes. Charles, trésorier de la Compagnie du Saint- Sacrement joue un rôle
prépondérant dans la diffusion des informations. Il se fait le rédacteur des Relations,
périodique destiné à émouvoir les riches du royaume pour obtenir d’eux des
subsides. Chaque feuillet comporte huit pages, tirées à 4000 exemplaires, comme
en témoigne le livre de comptes de Charles. La publication dure de 1650 à 1655
et comporte une partie de renseignements pratiques et spirituels destinés à
nourrir une méditation sur la pauvreté destinée à la haute noblesse du Royaume.
Toutes ces actions efficaces de sensibilisation nous les retrouvons en
application aujourd’hui dans notre société. Le succès des Relations est
prodigieux et les dons affluent de toutes parts. Des dames vendent leurs
pierreries et leur vaisselle d’argent, les reines de France et de Pologne
envoient leurs bijoux. Du Buisson Aubenay note « de grandes aumônes se
font à Paris pour les pauvres gens de Champagne ruinés par l’armée ». Les Relations
ne suffisent bientôt plus, les recettes de cuisine pour les pauvres et autres
conseils pratiques sont si utiles que Charles doit composer un livre sur ce
sujet : L’aumône chrétienne et ecclésiastique, que Port Royal édite
en juin 1651.
Pierre Coste écrit en janvier 1930
dans la Revue des Questions Historiques, parlant des Relations :
« le succès de ces publications dépendait de l’habileté de celui qui les
dirigeait, il importait que les citations fussent bien choisies et bien
présentées avec au besoin, un petit préambule, un court commentaire et pour
finir, un appel pressant à la charité. Le choix tomba sur Charles Maignart de
Bernières, personnage très instruit, versé dans la connaissance des Saintes
Ecritures… et, au surplus, animé de la flamme de la charité ». Le livre de
comptes de Charles nous renseigne des
dons. On y voit qu’il n’oublie pas sa paroisse de Saint-Nicolas (de
Pont-Saint-Pierre) à laquelle il attribue une aide en 1651 par le curé Flaman,
il verse des fonds pour assister les pestiférés de Radepont et Lisors, et pour
les pauvres de Pont-Saint-Pierre.
Cependant, devant le
refroidissement de la charité il cesse la publication des Relations fin
1655. Entre temps, en 1653, il a perdu son épouse, âgée de 33 ans, dont le
corps est ramené à Rouen pour être inhumé aux Capucins, couvent dont il ne
reste à peu près rien, mais l’épitaphe datant de la mort de Charles a été
conservée par l’historien de Rouen, Farin : « ci-git aussi dame Anne
Amelot son épouse, sa vie fut exemplaire et elle seconda avec des dispositions
admirables la piété et la charité de son mari » Charles avait encore cinq
enfants, dont Françoise moniale à Port Royal.
De l’Hôtel-Dieu à l’Hospice
Hôtel-Dieu est le terme qui s’est
imposé à partir de la fin du Moyen Age pour désigner l’hôpital principal des
grandes villes du royaume. Généralement fondé et contrôlé par les évêques. Au
début, il accueille toutes les infortunes : pèlerins, pauvres, vieillards
impotents, malades…mais au fil du temps se réserve aux malades, entassés à
trois ou quatre par lit, formant ainsi
un dangereux foyer d’infection. A Rouen, l’Hôtel-Dieu de la Calende se trouve
près de la cathédrale et donne dès le XVIIe siècle des signes évidents de
vétusté. La ville, étroite et resserrée, est archaïque, ses petites maisons ont
des encorbellements qui empêchent le soleil d’assécher des rues étroites non
pavées. Dans le caniveau central l’eau croupit et la ruelle sert de décharge
publique, conditions idéales pour attirer les rats et leurs puces dont on ne
soupçonne pas le rôle dans les épidémies de peste. Depuis 1267, et quatre
siècles durant, l’ancien Hôtel-Dieu prieuré de la Madeleine est le seul
établissement charitable capable de recevoir au plus fort de sa capacité 450
malades, entassés dans une promiscuité inimaginable. La peste est présente à
Rouen du 14 au 17è siècle. Ses ravages expliquent le développement des champs
de morts : les petit et grand aîtres Saint-Maclou et le cimetière
Saint-Maur. Depuis 1521 fonctionne au sein de l’Hôtel-Dieu un Bureau des
pauvres valides, pour les vieillards, les enfants-trouvés, les infirmes, les
mendiants, les incurables… Cependant rien n’est centralisé et bien défini. En
1602 le Parlement de Normandie achète un ancien marécage asséché, la Maresquerie,
situé sur une partie du faubourg Martainville et y construit le Bureau des
pauvres valides, qui devient l’Hospice Général par édit de Louis XIV « ...pour
le renfermement des pauvres mendiants de la ville et des faubourgs de Rouen
", moyen de contrôler dans la ville les mendiants, les marginaux et de se
protéger des individus asociaux. A l’Hospice Général la discipline est stricte
et le travail obligatoire...
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| Hopital des pestiférés à Paris, au XVème siècle |
Charles Maignard et l’assistance publique à Rouen
Les dévots, avec François de Sales,
Vincent de Paul, Louise de Marillac et la Compagnie du Saint Sacrement ont
beaucoup d’influence, une grande partie d’entre eux à Rouen appartient au
milieu parlementaire, comme Charles et ils jouent un rôle essentiel dans
l’essor des hôpitaux. L’épidémie meurtrière de 1650 force la décision de
construire enfin un lieu de santé l’Hôtel-Dieu, affecté aux pestiférés.
L’Hôtel-Dieu de Rouen*
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| Vincent de Paul |
Dans les Fastes de Rouen, Henri Grisel écrit : Charles Maignart de Bernières bâtit à Rouen un hôpital, tant de son propre bien que des aumônes qu’il eut soin de procurer pour ce sujet, l’hôpital des pestiférés de Rouen lui doit un élargissement considérable. Ce sont les hôpitaux Saint Louis pour les malades et Saint Roch pour les convalescents, du nom des saints priés contre la peste. Sur demande de Charles et après acceptation de Louis XIV pendant son séjour à Rouen, on lève 5 sols par muid de vin entrant dans la ville et 2 sols 6 deniers sur le cidre et le poiré, pour financer ces lieux de santé. Aujourd’hui, on peut voir à l’Hôtel-Dieu quatre plaques de marbre noir apposées sur le mur portant les noms des principaux bienfaiteurs des Hôpitaux de Rouen dont celui de Charles Maignart «ayant durablement aidé l’institution et contribué particulièrement à la défense des pauvres ».

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| Le tour rue de Germont |
L’accueil des enfants abandonnés, cher à Vincent de Paul est également une vocation de l’hôpital, comme on en voit la trace à l’hôpital Charles Nicolle : à l’entrée de Germont se trouve un tour, sorte de guichet avec un tourniquet mobile, placé sous un abri et éclairé par une lanterne. Les registres de ces enfants abandonnés renferment souvent des carrés de tissu qui peuvent servir à leur identification : les parents peuvent en effet revenir réclamer leur enfant en présentant l’autre morceau de l’étoffe.
* aujourd’hui Préfecture de Région
Un rapprochement fatal
La duchesse de Longueville, épouse
du gouverneur de Normandie, proche cousine de Louis XIV, mais mêlée à la
Fronde, familière de la paroisse Sainte-Croix-Saint-Ouen, y fait la
connaissance de Charles Maignart de Bernières, et en sort transformée. Touchée
par la piété profonde du « procureur des pauvres », elle décide de se
rapprocher de Port Royal et d’en devenir la protectrice.
Proche de Port Royal sans s’être
jamais déclaré, janséniste, Charles n’en est pas moins sensible à tout ce qui
se trame contre Port Royal, cible des Jésuites qui intriguent auprès de Louis
XIV, considérant le jansénisme comme une hérésie à combattre. En 1656, ils font
disperser les Solitaires et les Petites Ecoles. Blaise Pascal prend alors la
défense des jansénistes dans les Provinciales.
Charles continue ses œuvres et
vient en aide aux catholiques irlandais et, après la prise de pouvoir de
Cromwell, à Charles II en exil, dont un des fils est même élevé au Chesnay.
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| Exemple de lettre de cachet, moyen simple, rapide et n’exigeant aucune explication, de se débarrasser d’importuns. |
Un de ses courriers est intercepté, qui laisse supposer sans raison qu’il intrigue en faveur du cardinal de Retz, grand adversaire du roi, alors évadé de prison. Louis XIV par lettre de cachet fait alors exiler Charles dans le Berry. L’injustice de cette mesure émeut beaucoup de gens, et un grand nombre de fidèles, portés par 400 carrosses viennent faire leur adieu à son domicile.
L’exil à Issoudun
Fin avril 1661, Charles arrive à
Issoudun. Pierre-Thomas du Fossé, ami rouennais et Solitaire de Port Royal,
nous apprend que, pris à l’improviste, il doit emprunter à sa mère, Françoise
Puchot, pour faire face au frais qu’entraine sa disgrâce. Les lettres qu’il
écrit d’Issoudun disent avec quelle fermeté il accepte son sort et montrent sa
décision de n’acheter son retour au prix d’aucune faiblesse. L’abbé d’Aubigny
multiplie pour lui des démarches, dont il attend l’effet sans impatience,
beaucoup plus préoccupé des coups qui menacent Port Royal où sa fille Françoise
est religieuse. Dans l’inaction à laquelle il est condamné, il s’efforce encore
de soigner les malades et de soutenir les pauvres.
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| L’abbaye de Port-Royal avant que Louis XIV la fasse raser |
Son dévouement est tel que les habitants du pays craignent qu’on ne le rappelle de ce bannissement. Charles est surtout affligé de voir la persécution s’abattre sur Port-Royal.
En juillet 1662, il tombe malade,
les médecins consultés ne jugent pas son état alarmant. Pendant ce temps,
l’abbé d’Aubigny obtient la révocation de l’ordre d’exil de Louis XIV, mais une
courte et foudroyante maladie l’emporte, et la nouvelle qui le libère de son
exil arrive trois heures après sa mort. Sa mort précède de quelques jours celle
de son ami Blaise Pascal. Son corps, amené par bateau, est inhumé au couvent
des Capucins. On peut lire dans la nécrologie de Port Royal que l’exil de
Maignart de Bernières « servit à faire connaître sa vertu dans une
province où elle n’était pas connue.»
Son épitaphe à Saint-Joseph met en
cause le pouvoir royal : « ci-git Messire Charles Maignart de Bernières,
Conseiller du Roi en ses conseils, Seigneur de Bernières, la Rivières-Bourdet,
les Maisons… lequel après avoir mené une vie pleine d’intégrité dans les
charges de charité envers les pauvres et de toutes les bonnes œuvres du
véritable juste et du parfait chrétien, mourut à Issoudun dans le Berry le 31
juillet 1662, âgé de 45 ans. Les ordres pour son retour chez lui que le Roi lui
accordait, mieux informé de sa piété et de sa vertu, arrivèrent trois heures
après sa mort : ainsi le Roi des rois l’ayant retiré de l’exil du monde,
sa famille voulut avoir la consolation de faire ramener son corps pour le
déposer ici avec ses ancêtres »
Son cœur fut déposé à Port Royal.
Sources :
Alex Féron La vie et les
œuvres de Charles. Maignart de Bernières
Dubuisson-Aubenay : Itinéraire
de Normandie
Archives de la Rivière-Bourdet
P. Duchemin La Baronnie de
Pont-Saint-Pierre
A. Le Prévost Dictionnaire de l’Eure
Archives 76















